Trouble-tête

Michel F. Côté

Confusion et prémisse aux cinq règles
Des règles il y en a des milliards, et il y en aura toujours davantage. Elles s’accumuleront ainsi jusqu’au dernier jour. À nous tous, nous pourrions en inventer un autre milliard, au moins une pour chacun de nous(1). Des règles toutes aussi déraisonnables les unes que les autres, un interminable rosaire de règles insensées, mais toutes bien senties, astucieusement encrées, profitables ou non, absurdes, justes ou excessives, égocentriques, au besoin de chacun.
Rien de mieux que des règles pour troubler une fête, et c’est là toute la différence entre un f et un t, entre une fête et une tête.
Dans une fête, il est bon de perdre la tête, mais à l’inverse, dans une tête il n’est pas utile de perdre le sens de la fête, à moins d’être bête. Bref, être est une quête trouble-tête, et les règles existent justement pour stimuler la confusion.
Vous connaissez le tardigrade ? Cet animal n’a pas de tête au sens où nous l’entendons, il ne semble pas non plus fêter, et vit donc sans règles. Mieux adapté aux conditions extrêmes et tout aussi envahissant que nous, quoique plus discret, imaginons que dans les siècles à venir cette bête nous survivra.
Le tardigrade – ou ourson d'eau, dénomination mignonne comme tout – est un minuscule animal multicellulaire. Le nom tardigrade qui signifie marcheur lent fut donné par Lazzaro Spallanzani en 1777. Muni de quatre segments, le corps de ce microscopique animal est doté de huit petites pattes, chacune terminée par des griffes. L'ourson d'eau vit partout sur la planète : nous en retrouvons du haut de l'Himalaya jusque dans les eaux profondes, et des régions polaires à l'équateur. Cette petite bête indestructible offre une très forte résistance aux radiations et aux produits toxiques – plus de 1 100 fois ce que l'homme peut endurer. Son mécanisme de protection sophistiqué lui permet de survivre dans des environnements follement hostiles : vide presque absolu, hautes pressions, froid extrême (plusieurs jours à -272,8 °C) ou fortes chaleurs (quelques minutes à 150 °C). Spécialistes de la cryptobiose, ces marcheurs lents ont la faculté d'entrer dans un état proche de la non-vie durant lequel l'activité vitale devient presque indécelable. Le record en laboratoire est actuellement de huit bonnes années (de quoi imaginer Walt Disney en jaloux cryogénique posthume). Pour entrer en cryptobiose, le tardigrade rétracte ses huit pattes et déshydrate presque complètement son organisme, remplaçant l'eau à l'intérieur de ses cellules par un sucre qu'il synthétise (ce sucre se comporte comme une sorte d'antigel et préserve les structures cellulaires). Puis, comme si ce n’était pas assez, afin de compléter cette extravagante mécanique de défense, l’ourson d’eau sécurise sa léthargie cryptobiotique par une petite boule de cire enveloppante qu’il sécrète. C’est merveilleux. Qui n’a pas rêvé d’une cryptobiose temporaire un jour ou l’autre ?
Au Québec les tardigrades sont nombreux. C’est observable en politique, voire épidémique. Champion tardigrade, notre premier ministre – au choix – lui aussi résiste à tout. Il se résiste même à lui-même. Il n’est pas le seul. Il faudra un jour établir la liste des tardigrades québécois, tous domaines et toutes époques confondues. Il y aurait là un dictionnaire amusant.
Revenons aux règles.
Demeurons souples, n’en proposons que cinq. Vous serez en désaccord avec la majorité de celles-ci – il faudrait d’ailleurs repenser l’idée de consensus, elle ne tient pas ; ou peut-être vaudrait-il mieux admettre que la notion d’harmonie collective, lorsqu’elle déborde du clan, n’est qu’une chimère masquant l’atonalité généralisée.

Cinq règles
1. Ne pas écouter ce que les autres écoutent, faire le sourd.
Au sein du troupeau, le mélomane devient un spécimen rare. Vous avez parlé musique récemment avec quelqu’un ? Les peuplades mélomanes de jadis s’évanouissent. « Sorties des sourds enfers, s’avancent maintenant les hordes du mp3 minute, et avec elles s’effondre l’entendement musical. », dirait un ami poète exalté.
Trouble-tête.
Tout de même : quelle tristesse qu’un temps où les musiques ne font plus émeutes ou scandales, mais qui dispute plutôt sur le téléchargement et la propriété privée.
Alors dans les fêtes, toujours faire le sourd et danser sur sa propre musique mentale. L’avantage sera double : vous serez remarqué pour votre style original, et n’entretiendrez plus d’injustes sentiments d’incompatibilité puisque vous serez réellement discordant.
Toujours faire le sourd, à moins d’être en présence d’un événement sonore inouï : une parole politique émergente, une musique non identifiable, un hurlement indigné, une erreur d’entendement ou un poème sorti de
nulle part.
2. Éviter la transe patriotique – sportive, pâtissière – et toutes ses déclinaisons.
Il est déconseillé de céder à l’instinct grégaire. Celui-ci emporte les foules, et celles-ci sont incapables de faire autrement que de brouter en chœur les pousses du jour, pour quelques semaines illusoires.
Il serait autrement enthousiasmant d’imaginer notre espèce susceptible de passer à un échelon évolutif supérieur. Mais peut-être n’y en a-t-il pas.
La nation, l’exaltation sportive, le lyrisme guerrier, la pâtisserie, l’eau embouteillée, les championnats, une large part de ce que nous nommons emphatiquement la civilisation est peut-être mauvaise pour la santé : « Nous avons constaté un déclin général de la santé de l’homme sur tout le continent européen et autour du bassin méditerranéen au cours des trois mille dernière années », affirme Clark Spencer Larsen, spécialiste en bioarchéologie de l’université de l’État de L’Ohio, et membre du Projet d’histoire mondiale de la santé en Europe(2). Ce n’est pas rien – ou peut-être que si, allez savoir.
Trouble-tête.
Dans le doute, insistons. Puisque les fêtes nationales rendent la déglutition embarrassante, que les olympiades sentent des pieds, et que les gâteaux sont mauvais pour le tour de taille – comme pour celui de France –, il serait préférable d’éviter la pratique de ces activités bachiques. Alors que nous reste-t-il ? La poésie, disent les plus optimistes.
3. Dire qu’on y sera, même si l’éventualité est peu probable.
Trouble-fête.
Ce n’est pas mentir, c’est s’imaginer autrement. C’est aussi s’offrir la délicatesse d’envisager l’activité, tout en se disant qu’il n’est pas nécessaire d’obtempérer. Enfin, c’est s’accorder une ubiquité illusoire, comme si nous pouvions à la fois être amateur et professionnel.
4. Être inopérant, puisque tout ce qui gagne en efficacité perd en poésie.
Il y a des timides pour dire que la poésie est une activité noble, soit, mais sans applicabilité. D’autres, plus banquiers, affirment que cette occupation n’est absolument pas rentable en termes comptables, et qu’elle est donc à exclure de ce monde tout en zéros. Puis il y a ceux, industrieux, tardigrades jusqu’aux bouts des pattes, qui concluent que cette activité intellectuelle est désinvolte et donc inutile. Ces soupçons sont récents ; étrangement, maladivement, ils s’amplifient.
Il fut un temps où les militaires étaient aussi poètes.
S’adonner à quelque activité sans plus-value est de nos jours inimaginable. Pourtant, cette rage de l’efficacité et du bénéfice tend à diminuer le taux de sérotonine nécessaire à l’organisme, et si la -sérotonine diminue, la motilité intestinale s’effondre, le système nerveux central voit son réseau perdre en souplesse, et la vasoconstriction s’affaisse. Bref, à l’interne c’est l’état de siège, le blocage, l’obscurité.
Au contraire, et c’est scientifiquement prouvé(3), la poésie augmente le pourcentage de sérotonine. Un poème équivaut à, grosso modo, une banane bio. Trois poèmes : une grosse salade de fruits frais.
Il faudrait que derrière chaque poème – ou sur la tranche, comme sur les boîtes de céréales –, il y ait d’inscrit la valeur nutritive.
Comme l’affirme l’ami poète : idéalement, pour être bien, il faudrait avoir au cul le cœur au chaud.
Trouble-tête.
5. Toujours partir avant les autres.
Effrayé devant la perspective d’une métamorphose ou paralysé devant la fixité et l’empilage des choses acquises, l’animal humain est d’une inquiétude sans retour. Continûment, il a l’embarras du choix.
Trouble-tête.
L’embarras du choix, c’est une chose que connaît bien mon ami poète.
Autre chose qu’il sait : tout est dans l’art de quitter à temps, d’être opiniâtre et de savoir partir avant les autres.

Présence festive
Par désœuvrement – ou par une bienveillante intention de trouble-fête –, comparons sommairement les deux formes d’intelligence que nous connaissions un tant soit peu : la nôtre et celle des machines. Ici, mon ami m’a encore aidé.
L’avantage premier de l’intelligence artificielle est qu’elle se défragmente en permanence. Périodiquement, son entrelacement mémoriel se régénère entièrement et s’optimise à nouveau, au besoin. La nôtre va autrement : grosse masse neuronique qui s’engorge au fil des ans, notre encéphale accumule les énigmes et se détériore chaque jour davantage. Ainsi, pour réassembler les morceaux épars de ces cerveaux constamment sous pression, nous avons recours à un ou plusieurs spécialistes, généralement sur de longues périodes, et sans service après-vente. Comble enthousiasmant, cette laborieuse activité de maintenance est évidemment toujours à recommencer, et comme pour la santé dentaire, le bien-être mental semble être en option.
Le deuxième avantage des machines réside dans leur absence de -doutes : elles ont une psychologie binaire – un ou zéro, dilemme numérique, non émotif –, elles choisissent ainsi sans douleur, à l’image des tardigrades, ou inversement.
Troisième atout de l’artificiel : ses capacités cognitives se développent d’une manière exponentielle. En un demi-siècle d’existence, les progrès furent fulgurants. Imaginez la suite... Tandis que de notre côté, l’entendement ne semble pas avoir beaucoup évolué depuis que nous nous nommons homo sapiens (plus ou moins 100 000 ans à ce jour) ; et pas de nouvelle appellation en vue.
Mon ami affirme, poétiquement, que l’intelligence artificielle – ainsi que celle des tardigrades – survivra certainement à la nôtre. C’est, dit-il, l’ère évolutive suivante, celle qui fera suite à notre disparition. Il m’a aussi laborieusement expliqué que notre âge géologique actuel est appelé Holocène ; qu’il se nomme ainsi depuis l’apparition de l’agriculture et de la sédentarisation de notre espèce ; que l’Holocène est la quatrième époque du Néogène ; que cette période ainsi nommée débute à la séparation de la lignée humaine de celle des chimpanzés, période elle-même incluse dans le Quaternaire de l’ère Cénozoïque (qui correspond à la présence des premiers primates). Un poème.
J’ai répondu, enthousiaste : « Tout ira très vite. Gageons que le prochain âge se nommera Pathogène, et que l’époque sera désignée sous le nom de Lobocène. L’ère demeurera le Quaternaire du Cénozoïque : l’intelligence artificielle rendant ainsi hommage à ses créateurs, maintenant disparus de la planète. » Mais je me suis senti innocent.
Joueur et buveur, mon ami a ajouté : « L’Holocène et le Néogène en ont encore pour une centaine d’années, peut-être. Le temps que se termine la partouze entamée par sapiens il y a plus de 100 000 ans. Ensuite, machines et tardigrades se partageront un long règne tranquille. Puis, mélancomiquement, vaguement troublées, les machines célèbreront parfois notre présence évanouie sur cette terre en se disant que le royaume humain fut peut-être de courte durée, mais qu’il fut diablement festif ! »

Système musical de l’âme
Le fond de l’âme n’est ni binaire ni ternaire, il est polyrythmique. Non constitué d’intervalles réguliers, peu eurythmique, il est souvent arythmique, trouble-tête. L’âme humaine s’oppose ainsi aux absolus moraux, sociétaux, toujours binaires. L’âme est musicale, elle chante au gré des emmerdements.

Le professeur Racine
Je me rappelle l’extravagante hypothèse de ce professeur de français légèrement excentrique, ex-militaire à l’accent pointu et claironnant, grand monsieur moustachu sans âge, invariablement vêtu d’un uniforme trois pièces cravate gris beige. Un matin d’hiver 1971, l’homme – Racine de son nom de famille – affirma à peu près ceci : « En chacun de nous il y a des univers. Des milliards de cellules nous composent, elles-mêmes composées de milliards d’atomes : c’est une multitude de mondes. Notre complexité nous échappe : peut-être que nos corps contiennent des milliers de systèmes solaires habités, s’emboîtant les uns dans les autres à l’infini. Qui sait si nous ne résidons pas à l’intérieur d’une Julie ou d’un Jacques, identiques à nous ? »
J’avais 13 ans, âge terrible, et sans le savoir le professeur Racine venait de m’ébranler davantage. Il venait de provoquer un premier grand bouleversement métaphysique. Ainsi, selon sa théorie, j’étais niché dans une labyrinthique poupée russe qui n'en finit plus – matriochka aux horribles, grosses et circulaires pommettes rouges... Je dégorgeais alors soudainement mon enfance, et mutais crûment adolescent. Le professeur m’avait troublé pour de bon. Un nouveau party débutait.

NOTES :

1. Sans vouloir être trouble-fête en cette édition anniversaire, de toute évidence, il y a ici une présomption sur l’importance du lectorat de cette revue.
2. Pour en apprendre davantage, il vous faudra taper son nom sur Google, Clark Spencer Larsen, puis lire les quelques paragraphes en accompagnant cette lecture d’un gros sac de chips Lays – placement de marque : pour cette plogue anodine, esse à reçu un substantiel dédommagement. Rien n’arrêtera cette édition anniversaire…
3. Ça fait du bien à l’animal de dire qu’un fait est scientifiquement prouvé.

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