À propos des sursourds

Michel F. Côté

Le cheap fait chier

Un jour d’octobre et les insectes se font encore entendre. Anormal et musical. C’est ainsi ces jours-ci, les événements chantants échappent à l’ordinaire. L’enthousiasme d’ordinaire prescrit, purement fonctionnel et performatif, fait la musique se taire. Il n’y a jamais de musique dans le voisinage domestiqué des gens obéissants. Le bon citoyen de ces jours-ci déchante dans un mutisme imparable; la bouche ouverte, aphone, chaque soir, il regarde intensément sa petite boîte lumineuse. Bingo, Véro is back on rail. Plus tôt que tard, pour que la soirée soit la plus longue possible.

Il est étrange d’observer l’espèce s’emballer quotidiennement pour le néant rassurant qu’on lui propose ; mais il n’est pas sans espoir de la voir un jour se soustraire à ces petits bonheurs programmés : l’évasion appelle aux grands jours. Il lui faudrait partir en fuite plus souvent, in absentia, faire obstacle au formatage. Réapprendre le banjo.
Sans imagination, à moyen terme, l’enthousiasme béat provoque une insensibilité au surnaturel, là où l’art puise sa substance.
À échéance, pour tous, tout ce qui fut inhabituel aura été profitable. Dans son inadéquation, le bizarre, celui qui cultive l’inaccoutumé, avance périlleusement son nez trop long. Cyrano des beaux jours, il ose même parfois faire voir quelques poils nasaux insoumis. Il a toujours senti l’arnaque qui consiste à assujettir ce qu’il y a de divergent chez chacun.

Les beaux jours, ça s’entend aussi. Il n’y a qu’à détendre le lobe : appendice du pavillon auriculaire qu’il suffirait de déployer pour redonner à l’oreille quelques plaisirs enfouis. Mais le brouillage s’intensifie. Un exemple radiophonique parmi d’autres: à la SRC, là où il y a déjà eu autre chose que du ramolli, Espace Musique, succession radicalement édulcorée de la défunte Chaîne Culturelle, propose maintenant un vacuum intersidéral sans équivalent depuis le big bang (une gracieuseté de Sylvain Lafrance, nouveau grand patron des services français radio-télé à la SRC, homme de pouvoir aveuglément célébré par tous, sauveur prométhéen qui est à la culture ce que Ronald MacDonald est à l’art culinaire : une duperie sans gène. Arnaqueur talentueux, Lafrance n’a d’oreille que pour étendre son hégémonie ; il faut considérer cet homme comme dangereux).
J’écoute. J’entends que tout ce qui ne converge pas, ne participe pas au consensus, est une activité précieuse qui se raréfie.
L’Occident donne des signes d’essoufflement. Par stratégie comptable, platement, il se vampirise lui-même. Il redit sans ajout, marmonne en boucle. Il accélère l’addition, maintient les zéros et survit dans un relatif désarroi. Il s’autorecycle, non pour vos beaux yeux ou par souci écologique, non, simplement par obsession généralisée, c’est-à-dire par économie, afin d’éviter la terreur du déficit mathématique. Obsession imbécile qui calcule plutôt qu’elle invente. Idem pour son art, en forme d’iceberg qui cache mal sa mauvaise conscience.
Or, en art, le calcul est mauvais signe. C’est cheap.
Trop d’idées payantes pour une pénurie d’inventions. C’est lassant de revoir les mêmes choses sous une présomption de trouvaille.
En musique, ça se singe plus que ça crée. Si au moins c’était de la musique de singe: big band d’orangs-outans déchaînés jouant Twist And Shout.

Je m’adresse ici aux artistes qui envisagent une carrière : envisager une carrière est une idée récente et stupide. C’est cheap.
Ce texte est d’intérêt pour ceux et celles qui en seront vexés ; c’est une petite pataugeoire vexatoire qui n’a qu’un voeu : vous faire chier.

De l’abnégation

Un bienveillant détachement, voilà ce qu’il faut.
« Seul Diogène ne propose rien ; le fond de son attitude – et du cynisme dans son essence – est déterminé par une horreur testiculaire du ridicule d’être homme [1] ».
Avec les vociférations ambiantes, ces jours-ci, notre capacité d’entendement s’appauvrit.

Trois dysfonctions

Parmi d’autres.
On naît ce qu’on nez. Écoutez pour sentir. Pour faire différent.
L’humanité est obsédée par l’idée de (se) reproduire. Être géniteur est l’activité essentielle. Poursuivre la vie est tout, paraît-il. Frotti-frotta mâle et femelle qui a pour fonction la reproduction fifty-fifty des deux protagonistes (si seulement manger un cul menait à autre chose qu’à se démultiplier ; science-fiction : si l’idée centrale était d’obtenir autre chose qu’un clone approximatif ; si l’action était de générer un peu de poésie amoureuse ou quelques curiosités de l’autre, sans plus ; voilà pourquoi je suis résolument jaloux des passions gaies). Dans ce bas monde, pas d’autres raisons à la vie que de rester en vie, par transmission. Bêtement. Il faut être prêt à tout, à tuer, pour rester vivant. Même mort, par descendance.

Nos tactiques de survie sont celles de prédateurs. À l’origine non prédateurs, de proies terrorisées, nous avons acquis le statut de prédateur redoutable. Une stratégie de survie infaillible, un statut non évolué mais efficace ; une tactique de cambiste préhistorique. Sur cette sphère, nous avons été un sommet de réussite adaptative.
Chauvin, le prédateur n’entretient pas une pensée équilibrée. Son obsession de survie le conduit avec passion. L’écologique, la poésie sont des pensées secondaires. Attendrissant, il n’a d’oreille que pour son utopique survie. Il monologue, il n’entend : il a peur de mourir.
Il y a ici une première dysfonction: la vie n’a d’autre objectif que la vie.
Bad news, nous ne sommes pas au sommet de l’évolution (d’après-vous ?). Au mieux, nous sommes l’intuition d’une filiation à la matière qui nous échappe.

(En ce monde, l’art est la haute cuisine de l’âme. Une activité qui embaume le romarin et l’olive, le chou et le rance. Souvent solitaire mais en adresse au social, l’activité artistique est une stratégie salvatrice parce que transcendante.
L’invention fut lumineuse. L’art pariétal est un exemple stupéfiant de cette activité supérieure, très ancienne. Il faut considérer les artistes rupestres, virtuoses animistes, avec le respect que l’on accorde aux plus grands. Entretenons l’idée qu’ils sont l’empreinte négative du soldat inconnu. Je ne connais pas un soldat inconnu qui n’aurait pas préféré être un artiste inconnu. Pour tous, la mort fut la même : inconnue. La vie du poète aura été moins mortifère, seule différence.)
L’art fut une intelligente réponse à la première dysfonction.
Mais l’art n’aura pas suffit à entretenir le profane, à maintenir sa raison. Insatiable, indomptable de mauvaise conscience, le cambiste préhistorique fit alors un malheureux brainstorming : le religieux fut imaginé. Inopérante et émouvante invention qui subvient mal au désarroi initial. Il y eut d’abord le panthéon des divinités identitaires: la famille élargie en superscope plein écran. Puis, de manière plus précieuse et monomaniaque, fut inventé le cellulaire rouge du contact omnipotent avec l’Autre, l’Un de un rapiécé malgré lui. La trouvaille n’aura été qu’une variante sophistiquée du monologue inquiet.
L’activité pariétale avait l’avantage d’être moins passive et moins coupable.
Seconde et majeure dysfonction.
(Divagation rétrospective : imaginez-vous dans une caverne, craintif et envoûté, diurne mi-aveugle qui tente de voir à la lumière des reflets mouvants d’une torche. Le lieu est humide, minéral, il est nécessairement inconfortable. Vous y poursuivez une nécessité: dans ce lieu ancêtre de tous les temples, dans ce simulacre rassurant de matrice, vous tentez de rendre à la vie sa spiritualité, d’illustrer l’accumulation des rêves, d’éloigner la prédation. Les premiers artistes furent les premiers métaphysiciens. Pourquoi n’ont-ils pas suffit à la tâche ?)

Résumons de manière grossière : additionnez la première dysfonction à la seconde, vous obtiendrez la troisième : un interminable enchaînement de génocides. A non-stop party.

Pas de musique ici.
Il faut savoir entendre le sens du non-retour. L’espèce a du génie, mais pas d’oreille.

Malgré tout, de l’humour

1. Il en va en art comme dans la vie : les plus agressifs sont ceux et celles qui ont le plus de succès. Succès selon trois critères : une couverture médiatique qui célèbre unanimement votre entreprise (localement, et si possible internationalement), une apparente santé économique (parce que tout est dans la manière de se faire voir, peu importe l’état de santé), puis la certitude d’être les meilleurs (être ze winner est l’essentiel ; s’en convaincre va de soi, convaincre les autres de même). Ce sont les trois ingrédients de la réussite sous les diktats subtils de l’économie néo-libérale.

2. L’homo bricolus nous a fait chier tout l’été. Sauf pour le bref consensus nocturne quotidien (sauvagement trop court), il n’aura pas cessé de scier, poncer, swhycer, clouer. Ad nauseam, il aura signifié ses frontières, marqué son territoire. Il fut bruyant; il s’est offert l’illusion du progrès. Novembre, il rentre maintenant dans sa case, ferme ses fenêtres, et poursuivra d’une manière moins sonorement impériale son enthousiasme hystérique.

3. L’unanimité audible est très importante au sein de l’espace politique néo-libéral. Quand Céline prend socialement position, elle pose un geste qui fait consensus, systématiquement. Aucun risque n’entre ici en jeu. Son petit empire fait du commerce avec les malheurs ordinaires de l’espèce.

4. Le réflexe du risque se perd avec la peur de la perte. La poche prend de l’importance. Le banjo pète une corde. C’est l’anesthésie du commerce.

5. « Toute idée devrait être neutre ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences: le passage de la logique à l’épilepsie est consommé... Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. Point d’intolérance ou de prosélytisme qui ne révèle le fond bestial de l’enthousiasme.
Ce qu’il faut détruire dans l’homme, c’est sa propension à croire, son appétit de puissance, sa faculté monstrueuse d’espérer, sa hantise d’un dieu [2].»
Pensez-y bien : Thomas est peut-être le personnage le plus stimulant de la mythologie chrétienne: il veut toucher pour croire, il ne prend pas ça pour du cash.

À l’origine artistes sans maux, oraux et illettrés

Prix de consolation.
Jean Dubuffet, écrivain malgré tout: « L'idée d'écrire toutes choses est une idée très chère à nos civilisations occidentales, lesquelles ont une dévotion pour l'écriture. Personnellement je suis au contraire attiré par les formes de culture basées sur le non-écrire. Elles me semblent relever d'une idée plus intelligente et plus féconde de ce qu'est la vraie culture de l'esprit. J'ai le sentiment que le fait d'écrire constitue un grave obstacle à la culture de l'esprit et je ressens une attirance pour les nations qui n'ont pas connu l'écriture ou qui tout au moins n'ont produit aucun livre. [...] L'idée occidentale, que la culture est une affaire de livres, de peintures et de monuments, est enfantine; il est probable que les nations qui ont connu les plus hauts degrés de cérébralité sont celles qui n'ont légué aucune trace de cette sorte – ni trace du tout peut-être – et chez qui la pensée ne connaissait d'autre voie qu'orale [3]. »
Les inconnus ont un charme suranné avec lequel il est difficile de rivaliser. Cependant il est vrai que le détachement a du bon.
La thèse de Dubuffet, comme toujours, est stimulante : comment ne pas imaginer autre chose, pourquoi s’interdire de rêver meilleur. Il n’y avait à l’origine aucun besoin de s’agiter tout seul dans une grotte : la conscience, de l’individuel au collectif, aurait sans doute pu former l’essentiel.

Mais le sursourd l’emporte depuis longtemps. Le dialogue bloque. Ne rien entendre va bon train.
De nos jours, la musique est nécessairement nostalgique, même lorsqu’il n’y paraît pas.
Ça n’empêche pas certains de mes amis de faire de la bonne musique, malgré les sursourds.

NOTES :

1. Précis de décomposition, E. M. Cioran, Gallimard, Paris, 1990
2. Ibid.
3. Asphyxiante culture, Jean Dubuffet, Minuit, Paris, 1968

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