Vers le bas

Michel F. Côté

Ce que vaut le réel
Il semble que notre univers repose sur un principe d’entropie.
Imaginons, contrairement à Denys Arcand, que nous ne sommes jamais sortis de la barbarie. Qu’il n’y a pas eu de progrès moral, ou si peu, et que la barbarie est un virus qui prend de l’ampleur, à l’image de l’univers qui ne cesse de se dilater. Imaginons que l’espèce poursuit bravement sa course vers le bas ; qu’il n’y a pas eu de meilleurs moments qu’au tout début ; et que depuis, c’est une chute qui s’accélère (rien de christique, tout d’humain), malgré les moments sans histoires, et malgré les siècles lumineux. Comme si l’histoire de notre espèce était celle d’une disparition triomphante ; l’histoire d’un genre lucide, mais incapable de vivre autrement que dans une totale détestation.
La disparition nous fascine ; c’est un ensorcellement morbide. Pendant des siècles, nous avons tenté de soulager cette crainte de différentes manières. Dans le désordre : omnipotence de la sexualité, animisme, violence rituelle, eaux-de-vie et dopes diverses, certaines philosophies, quelques bondieuseries, collections de timbres, bref, un incroyable assortiment de passe-temps toutes catégories. « Excursus : Culture et éternité... Nous, êtres humains, savons que nous sommes mortels – destinés à mourir. Il est difficile de vivre avec cette connaissance. Vivre avec une telle connaissance serait absolument impossible si ce n’était de la culture. La culture, cette grande invention humaine (peut-être la plus grande de toutes ; une méta-invention, une invention mettant l’inventivité en mouvement et rendant toutes les autres inventions possibles), est un stratagème qui rend la manière de vivre des humains, la manière de vivre qui entraîne la connaissance de l’existence de la mort, supportable – au défi de la logique et de la raison (1). »
Baudrillard propose que l’actuelle profusion des images ait pour résultat de faire disparaître le réel : reste à savoir ce que vaut le réel, puis ce que vaut le substitut. Miroir pour miroir.
Parlant d’ersatz, je penche pour les drogues. Je pourrais m’y perdre volontiers, mais « l’épicurien n’est pas porté à l’excès, qui mettrait son plaisir en péril. Il jouit du temps et des choses, en quoi il serait bien plutôt l’opposé du toxicomane, qui peine sous le poids du temps. [...] Il a son plaisir bien en main et sait le tenir en bride – moins pour se discipliner que par égard au plaisir lui-même. » Fumer du hash pour distendre « les enclos du temps, de l’espace, et par conséquent du possible » ; fumer sur le tard, car « celui qui se rapproche de l’illimité a droit qu’on lui accorde de vastes limites (2). »
Depuis un siècle, la prolifération mondiale des images est prodigieuse ; l’impact a été discuté intelligemment. Étonnamment, l’excroissance parallèle du sonore l’a été beaucoup moins, et ce n’est pas parce que, dans ce siècle, les bruits et les musiques ne furent pas assourdissants. Ils furent même miraculeux, du jamais ouï en surabondance. Un régal auditif.
Ce relatif mutisme sur l’omniprésence du son tient probablement à l’opposition bruit/musique. Une dichotomie pieuse, protestante et béotienne, exclusive. Ajoutons que la musique a cette récente et mauvaise habitude de ne s’adresser qu’à l’interne : depuis quelques siècles, elle s’offre l’illusion d’un système de pensée et d’écriture. Ce n’est pas un progrès, c’est un recul.
Généalogie : dès le début, la manie musicale fut propre à l’espèce, c’est un stratagème, une ritournelle naturelle ; aucun système n’y préside. La musique est congénitale. Nous n’avons pas à apprendre la musique : nous savons la musique, elle nous invente et réciproquement.
Nous jouons le temps que nous vivons, et inversement.
En extension au propos de Baudrillard, proposons que la profusion des sons a pour fonction d’assister la réalité. Comme un service après vente d’entretien, pour le meilleur et pour le pire.
L’avantage du musical est cet a priori : il se préoccupe peu du réel, mais il lui sert d’ancrage. Fondatrice, la musique a vu naître le premier simulacre, un désir d’accès initial au déréel. D’autres diraient : un médicament doux-amer contre l’idée de disparaître. Cependant, il serait présomptueux de croire que la musique a pour objectif de nous sauver ; au contraire, il est probable qu’elle a pour mission d’accélérer joyeusement notre disparition.
Vive ses prêtres, prophètes sibyllins, tous délurés.

Suggestions nécrologiques
Aboutir à une absence éternelle, s’emboutir pour de bon, la notion est certaine pour tous. L’idée de disparaître pourrait même être enthousiasmante – puisque nous sommes résolument périssables.
Voici quelques anecdotes singulières dans leurs manières mortuaires ; ce sont presque des suggestions :
« En ouvrant le 25 novembre 1983 un tube de médicaments avec les dents, Tennessee Williams mourut étouffé par le bouchon (3). »
Jacques Baquilly n’était pas vieux lorsqu’il fut retrouvé mort sur le corps de Simon Durocher, lui-même mort. L’autopsie de la première dépouille révéla que l’homme s’était probablement empoisonné en absorbant le sperme de Durocher, second cadavre. Quelques minutes avant les deux décès, à l’insu de Baquilly, Durocher avait absorbé une dose massive de barbituriques. L’autopsie révéla que l’information chimique fut très rapide à se répandre, que l’assassin mourut en jouissance et d’un arrêt cardiaque, et que la victime fut plus lente à périr, crispée, non contente de disparaître. Tous deux seraient morts en état d’overdose, l’un volontairement, l’autre involontairement.
Le 26 août 2006, vers 15 heures, après avoir avidement terminé la lecture de From Below, biographie romancée de Chet Baker, Julie Davidson s’enleva la vie en se défenestrant du haut de la tour du stade olympique de Montréal. Son corps traversa la toile du toit à deux endroits, éloignés de huit mètres l’un de l’autre : dans sa chute, Davidson eut le corps sectionné à la taille par un des câbles d’acier supportant la toile.
« En septembre 1940, fuyant les nazis, l’écrivain Arthur Koestler croise à Marseille son ami, le philosophe Walter Benjamin, qui est dans la même situation. Benjamin donne à Koestler la moitié des trente cachets de morphine qu’il conserve sur lui en permanence, au cas où il serait capturé. Chacun cherche à quitter l’Europe, par des chemins différents. Benjamin gagne les Pyrénées : se croyant définitivement empêché de passer en Espagne, il se suicide le 26, à Port-Bou, avec ses comprimés. Le lendemain, les douaniers espagnols se ravisent, et laissent passer les fugitifs. Deux mois plus tard, Koestler, bloqué à Lisbonne et craignant d’être arrêté et déporté, avale sa morphine, mais il vomit tous les cachets. Il vivra encore 42 ans, puis il se suicidera, en compagnie de sa femme (4). » Il était dit.
C’est fou comme nous sommes fragiles.

Appellation d’origine
L’art boutique gagne du terrain. Ainsi disparaît l’artiste : dans son bulletin Nouvelles du CALQ en bref de février 2009, le Conseil des arts et des lettres du Québec était heureux de nous apprendre que « [d]e plus, les possibilités offertes par les technologies numériques tendent à modifier en profondeur l’ensemble des processus de création, depuis l’acte créatif et la production des œuvres, jusqu’à leur mise en marché, entraînant de surcroît l’émergence de l’artiste-entrepreneur (5) ».
Si nous comprenons bien, cela signifie que l’artiste, dans son -appellation d’origine – sans le nouveau suffixe économique –, est en voie de disparition. C’est une mauvaise nouvelle : le CALQ est de mauvais conseil. Pourtant, l’artiste aurait bien besoin d’une bonne nouvelle, d’un écho enthousiasmant ou d’un rassemblement d’idées moins débiles que d’habitude.
Il faudra s’y habituer.
Artiste-entrepreneur... C’est une désignation demeurée. Elle signifie implicitement que, dorénavant, l’artiste sera aussi chef d’entreprise. Mais personne au CALQ n’a remarqué que ces deux mots, associés, sonnaient faux, qu’ils avaient une allure antinomique ?
Bientôt l’école des beaux-arts nichera dans le pavillon des hautes études commerciales. Imaginons la suite en quelques variantes : artiste-grossiste, artiste-kiosque, artiste-détaillant, acteur-négociant, écrivain-camelot, sculpteur-fournisseur, compositeur-colporteur, danseur-dealer. Soyez votre propre agent, faites de l’argent ! Devenez votre propre galerie, partez une compagnie : artiss=bizness=fitness ! Ayez de la prise, vive l’entreprise !
Cet énoncé du CALQ est une erreur stratégique qui fragilisera davantage les artistes (ceux qui sont sans suffixe économique). Cela ressemble à un vœux de désengagement.
Il faudrait passer une vadrouille au CALQ si on ne veut pas tous finir gérants de sites Internet (artiste-entreprenaute).
Les naïfs qui croient encore que l’art a pour fonction d’inventer devront réviser cette inclination.
Cette tendance lourde d’art boutique, nous la croisons partout. Encore récemment, dans un des pathétiques hebdromadaires montréalais, sous l’inexprimable plume de Sophie Durocher (ex-animatrice culturelle à la télé, tendre épouse de Richard Martineau, tout ce qu’il faut pour finir nigaude), nous avions le bonheur de lire ceci, savamment écrit : « Peut‑on vraiment comparer les revenus d’un artiste qui dépend des goûts du public et les revenus d’un employé de bureau ? L’art est un marché. Qui répond à la loi de l’offre et de la demande. Si ce que je propose sur le marché trouve preneur, je vais vendre beaucoup de disques/billets/livres. Si ce que j’offre n’intéresse personne, je vais rester prise avec mes invendus et utiliser mes beaux tableaux comme bois de chauffage en plein hiver. C’est triste mais c‘est comme ça (6). » Puis elle poursuit en questionnant la légitimité du financement public des artistes.
Cette coucounne ne saura jamais faire la différence entre art et variété, invention et divertissement, écoute et vadrouille. Et on la laisse se dévisser la tête dans un hygiénique périodique culturel... Mais qu’elle se rassure, elle n’est pas la seule.

Occultation
1. L’optimisme n’est qu’un manque d’information.
2. « Q : What’s wrong with the world ?
A : We are buried beneath the weight of information, which is being confused with knowledge ; quantity is being confused with abundance and wealth with happiness. Leona Helmsley’s dog made 12 million last year... and Dean McLaine, a farmer in Ohio made $30,000. It’s just a gigantic version of the madness that grows in every one of our brains. We are monkeys with money and guns (7). »
3. Il y en a que la reproduction sociale intéresse peu. Ceux-ci rendent ce monde plus léger. Mieux : disparaître pour de bon, sans descendance, c’est faire de la place.
4. « La preuve irréfutable qu’il existe une vie intelligente sur une autre planète, c’est qu’ils n’ont jamais cherché à nous contacter. »
(Bill Waterson)
Bill a foutrement raison : ainsi nous disparaîtrons, irrémédiablement laissés seuls.
5. Parfois, j’entends des choses que vous n’entendez pas. Petits sons sans raisons, comme un appel du lointain. Et j’ausculte cette cacophonie bizarre, j’en distingue l’assonance tant bien que mal, avec mon cœur animal, semi-végétal. C’est mon job d’auditeur ; il complète celui de compositeur. Puis, du bout des doigts, j’essaie d’en transcrire une trace, avant de disparaître. C’est tout simple.

Loser
Pensée rare, disparue : « Entre une chose réussie ou pas réussie, ça m’est complètement indifférent. Un tableau réussi, un tableau raté, ça m’est complètement indifférent. Un tableau réussi, un tableau raté, un dessin réussi, un dessin raté, ça ne veut rien dire. Le raté m’intéresse autant que le réussi. Et il faudrait plutôt exposer les choses les moins bonnes que de choisir les meilleures. Parce que si les moins bonnes tiennent, les bonnes, elles, tiennent sûrement. Si par contre vous choisissez celles qui ont l’air d’être les meilleures, c’est une illusion. Parce que s’il y en a d’autres qui sont moins bonnes et ne tiennent pas, cachées quelque part, même si vous ne les faites pas voir, elles existent. Et si quelqu’un regarde très attentivement, il voit la faiblesse, même dans les meilleures. Donc, il faudrait commencer par le plus bas. » (Alberto Giacometti, lui aussi disparu [1966]) (8).
Reste à savoir ce que les stratèges du CALQ penseraient d’une telle disposition d’esprit. Ce n’est pas dans l’air du temps. Supposons le commentaire suivant : « Pas positif, pas productif, pas payant, bref, loser. »

NOTES

1. Zygmunt Bauman, Vies perdues, Paris, Manuels Payot, 2006, p. 178.
2. Ernst Jünger, Approches, drogues et ivresse, Paris, Gallimard (Folio/Essais), 1991, p. 10.
3. Stéphane Audeguy, In Memoriam, Le Promeneur, Paris, Gallimard, 2008. Dans ce joyeux livre, l’auteur a rassemblé quelques centaines d’anecdotes, toutes concernant la mort de personnes célèbres. Exquis.
4. Ibid.
5. Consultez le site du CALQ.
6. Ici, 12 février 2009, chronique Radar.
7. Tom Waits, extrait d’une hilarante entrevue avec lui-même qui se trouve sur son site officiel : www. Tomwaits.com.
8. Alberto Giacometti, Écrits, Paris, Hermann, éditeurs des sciences et des arts, 2001, p. 291.

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