Vomisseurs de mots

Michel F. Côté

Extase première

1. Parler pour parler est inutile. Toujours, les agités de la glotte nous vomissent une mise en mots désordonnée de ce qui devrait d’abord se sentir, puis se dire. Remplir du vide par des mots, s’ouvrir la gueule en mitraille est une activité qui couvre mal la détresse du débiteur. Misérables sont ceux et celles qui usent le verbe dans un incessant frottement de paroles. Parler pour parler est une activité de remplissage qui s’ajoute à la liste très longue du répertoire humain des gestes creux.
2. Plus on parle moins on marche. Moins on marche et plus l’espèce s’enfonce dans ce qu’elle ne parvient plus à dire. Paradoxe du trop parler et du pas voir. Les trop parleurs s’annulent, sont nuls. Lunatiques, ils disent mal ce qu’ils ne savent pas.
3. « Parlez-en en bien, parlez-en en mal, l’important c’est que tout le monde en parle. » Dixit le gars de la télévision à son émission vedette. On ne pourra pas reprocher au gars de la télévision de manquer de clarté : son invitation à célébrer l’insignifiance est d’une bouleversante transparence. Rhétoricien du blablabla, fabricant d’arrogance plastoc, d’intransigeance postiche, il ne cache pas son jeu : l’important c’est l’illusion, l’asservissement instantané du téléphage.
Protestons : non, l’important n’est pas que tout le monde en parle, en bien ou en mal, dans un bric-à-brac divertissant, non, l’important est que l’on ferme sa gueule quand il n’est pas absolument nécessaire de l’ouvrir.
4. Fermer sa gueule est un élément de solution envisageable. Ceci dit, j’entends que l’espèce ait un sentiment de supériorité, un kick d’avoir si fructueusement inventé un système de communication complexe, polyglotte et performant. La parole est une police d’assurance intranquille, triomphante. Mais pourquoi cet irrépressible besoin d’extraversion bavarde ? Pourquoi y en a-t-il toujours un pour dire quelque chose lorsque le silence se pointe ? Faut-il toujours porter la parole comme une moumoute sur un vide crânien ?
5. Il faudrait creuser la parole jusqu’à sa nécessité éthique pour retrouver l’essence de notre pensée; sentir sa joie primitive, son extase première : voyage à rebours impossible vers la curiosité prélinguistique.

Honoris causa
, même combat

N’aimons pas les compromis, l’amnésie bon marché, restons sales des siècles passés. L’art est un lieu symbolique ou aucun compromis n’est possible. Le compromis y est aussi inutile qu’idiot.

Voilà maintenant que le Cirque du Soleil s’associe à Loto-Québec. Quelqu’un s’en étonne-t-il ? Divertissement mondial et machine à chier de l’argent s’associant pour le bien commun. Même combat.

Voilà aussi que le compositeur vedette du CS, René Dupéré, reçoit un doctorat honoris causa en reconnaissance de son travail de composition... Il rejoint ainsi le « club sélect des grands Québécois qui ont marqué les temps modernes de façon phénoménale. Dupéré a vendu plus de deux millions de disques et sa contribution au succès du Cirque du Soleil durant plus d’une décennie est incontestable » dixit Le Devoir. Ainsi l’Université Laval crée un docteur en musique parce qu’il a vendu plus de deux millions de disques... Et pourquoi l’Université Laval ne s’associerait pas aussi à Loto-Québec ?

Jamais l’UdeL n’aurait imaginé offrir un doctorat honoris causa à Jean Derome ou Robert M Lepage, Martin Tétreault ou Diane Labrosse. Sûr que non : à eux quatre ils n’ont pas vendu plus de vingt-cinq mille disques, même avec plus de cinquante différents disques au catalogue… De la bibine d’amateurs, pire : une musique pas achetable. Alors pas question de doctorat ; ou peut-être quand ils seront morts, au mérite posthume s’il y a.

L’art va mal. La musique s’enlise sous les décombres de la marchandisation; elle s’éloigne de ses raisons vitales, initiales. Elle n’est plus cet art ancien, fondateur, ritualiste et symbolique.
L’art musical devient un faire-valoir de la nouvelle économie culturelle. Les lieux musicaux deviennent rares. Les lieux non musicaux sont nombreux : partout où il y a cette musique que personne ne fait, ne demande, ne veut.

Il y a beaucoup de musique, peu de silence. Aussi, il est naturel que les musiciens de notre époque recherchent le silence. Il a une valeur croissante et pernicieuse. L’absence d’intention musicale et le plaisir de se taire sont devenus plus séditieux que les amoncellements sonores de nos grosses Spectra fêtes. Chaplin avait ces mots : « Le silence, cette grâce universelle, combien de nous savent en jouir, peut-être parce qu’on ne peut pas l’acheter. »

Fermons notre gueule.

Improbables et duveteux

Maganés avant de savoir et de servir ; au départ usés par l’usure des autres, les nôtres. Fille d’untel ou fils de l’autre, individus tous aussi rapiécés que nos improbables géniteurs. Tribus de beaux parleurs de moins en moins endimanchés. Tas de crédules en manque de repères, en perte de créances. Besogneux compulsifs isolés dans leurs songes de survivance ; obsessifs à l’idée d’abandon. Primates guerriers et
fantasques, jouisseurs et violents, sans silence, légèrement duveteux. Explosif mélange d’inné et d’acquis. Voisins suspicieux qui n’en ont que pour eux-mêmes, tous sceptiques devant cette jolie contradiction du un pour tous. Sauvages devenus casaniers, toujours à l’affût d’un désir inassouvi, sans mobile, d’un nouveau territoire à investir, même immobile.

Voilà comment nous pourrions sommairement résumer le paysage humain.

N’y a-t-il pas d’excellentes raisons pour être optimiste ?

Alors pourquoi ne pas se le faire, ce très gros et très long party
planétaire ? Pétarade gigantesque et incessante pour des semaines d’exubérance festive. Plaisirs maximums. Gros temps garanti. Festival à perpétuité. Pour fêter quoi ? Cette joie, cette rocambolesque réussite adaptative. Malgré toutes nos molles réticences : le foutoir actuel, les crapauds qui explosent, le lait en poudre, l’abattoir historique, les vignettes de stationnement, l’Afrique, le surplace intellectuel, le Cirque du Soleil, les grandes gueules et les petites lâchetés.

Faire ça où ? Au Labrador. Terre vierge oubliée, le Labrador est vide (outre quelques Inuits et Algonquins qui seront certainement très heureux d’accueillir ce gros et long party ; ça va prendre du tabac à calumet...). Là-bas il y a l’essentiel : du beau du vert du brun puis de l’eau. Avantage stimulant, Labrador sonne comme une marque de bière : « La vie vaut son maximum : Labrador, quand la satisfaction vous gagne ».

Ne manque que nous!

Invitons-y l’espèce en entier : gros porcs shinés et petites glandeuses acrobatiques, absolutistes sidatiques et naines endimanchées, golfeuses du jeudi et mormons en fer blanc, lutteurs d’étoiles et suceuses cireuses, intrépides du pas-à-pas et papas poufs, blafards agités et secrétaires porte-voix, senteurs d’aisselles et juristes surrénaux, harpistes décocheuses et grands glands mous, frisées fendues et philosophes pompons, macros gyrophares et divines institutrices, noceuses à barbes et peintres déplumés, téteux archichauds et chamelières à seins, plasticiennes vengeresses et poètes pantoufles.

Ne manque que nous!

Un gros party avec DJ LoudMouth & DJ ShutUp. Guy Laliberté va nous y installer un casino flottant (à quelques millimètres du sol, incontaminable), Spectra va s’occuper des kiosques à hot dogs (saucisses au phoque). Vos artistes préférés y seront, chanteront, danseront... La chose, vibrante, multiplex et en spirale sera intégralement divertissante. Ce méga party culminera quotidiennement dans un climax carnavalesque unifamilial. Puis, suite à chacun de ces récurrents climax, la riche et empoumonnée chanteuse s’avancera, gracieuse sur la scène flottante, l’assistance planétaire retiendra son souffle, et dans une bouffée réparatrice elle entonnera l’hymne nouveau, celui du bonheur retrouvé.

Nos vies n’ont-elles pas la qualité d’un rêve qui n’en finit plus. D’une intrigue à l’autre, dans la fuite sans fin des lieux que nous traversons, la déambulation est dense, vaporeuse et aléatoire. Étrangeté de nos vies en forme de devinettes indéchiffrables. : « Tu m’as t’il rendu longtemps ce qu’il fallait ? ».

Qu’est-il possible d’imaginer pour que ce rafistolé darwinien survive à sa frénésie conquérante ? À quand l’apparition d’une nouvelle nomenclature ?

Les guérisseurs n’en finiront jamais de guérir le bizarre bavard : indéfinissable par nature, inguérissable par volonté.

Reste le Labrador.

Interchangeabilité du monde

À ce jour et récemment, seule solution proposée par nos haletantes élites d’élites dans un brillant master class mondial : l’absolutisme du pouvoir économique. Solution de trop parleurs qui croient à l’interchangeabilité du monde et des choses.

Il est rassurant d’imaginer le prochain Premier ministre provincial en jeune économiste avisé; serait rassurant « d’entendre notre chef citer des économistes anglophones plutôt que des philosophes romains [1] .»

Shure indeed, and fuck pauper fuit, aequo animo; scibat moriundum sibi
[2].

Qu’ajouter aux perspectives d’un monde unilatéralement économique et festif ?

Pascal Quignard sur le vin, source d’un plaisir antique et latin : « Sur les liens qu’entretiennent les bonheurs et le jadis il faut citer la particularité des vins français. Ils fondent leur pouvoir d’émerveiller le corps qu’ils envahissent par leur lien au passé.

Les Romains puis les Français résolurent de conserver en bouteille la saison en ce qu’elle avait d’unique.

Chaque vin est une année inéchangeable. (Mais il faut ajouter que rien n’est échangeable que la monnaie. Tout le reste est inéchangeable.)

Jouissance du révolu singulier et indicible : il s’agit du bonheur [3].»

Nourriture à big-bang

Près de 70 % de la masse de l’Univers épouse une forme énergétique qui nous échappe complètement. Selon certains chercheurs, il serait possible d’imaginer que cet espace énergétique fuyant serait le lieu où tous les mots humains dits s’empilent dans un maelström compact qui ne serait pas sans suggérer fortement cette petite boule primitive hypercondensée, incroyablement massive, à partir de laquelle l’univers prit naissance, il y a environ quinze milliards d’années. En d’autres
termes, ces mots dits seraient de la nourriture à big-bang.

Bavards de cette terre, en réconfort sachez ceci : malgré vous, sans y toucher, vous préparez le prochain monde.

NOTES :

1. L’inénarrable Richard Martineau dans son éditorial du Voir no 1925, juin 2005.
2. « Il était pauvre et s’en moquait; car il savait qu’il faut mourir », dans Tombeaux romains, Anthologie d’épitaphes latines, Le Promeneur, Paris, 1993.
3. Sur le jadis, Pascal Quignard, Grasset, Paris, 2002.

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