Affaire classée

Michel F. Côté

Ci-git
L’homme est cette bête qui, quand elle a satisfait ses besoins corporels, ne peut se contenter du repos de la digestion. Bientôt quinze années que cette chronique existe, soixante et onze-mille-quatre-cent-vingt-neuf mots plus tard, elle s’arrêtera enfin, à la fin de ce texte. Manifestement, il y a maintenant un désir de repos et de digestion. Il était temps. Considérons ce terme comme un cadeau d’anniversaire au trentième de esse !

Le chimpanzé, nourri, sait, comme le chat ou tout autre animal, demeurer des heures immobile et n’accomplit que ce qu’il faut pour se maintenir en bonne santé. Au contraire, l’animal humain n’a de cesse dans l’agitation permanente qui le portera frénétiquement jusqu’à la mort. Le simple contentement de soi lui échappe, et l’extase de vivre lui est rare.

L’homme est l’animal qui s’ennuie, disait Arthur Cravan, mort noyé.

Condoléances inverties
1. Affaire de zouave est un titre regrettable. Il fut regretté dès la deuxième chronique (il y en aura eu quarante-trois). Ce regret ne s’est jamais atténué, il est aussi vif maintenant qu’il y a quatorze ans. D’une manière posthume, revancharde et joliment révisionniste, imaginons d’autres titres, pas moins idiots, mais certainement plus heureux : Prométhée, rien d’autre, Inspection du travail, Aapunahono songe, Glander dur, Foncer, ciseaux en mains, Bureau de l’artillerie lourde, Picador blessé au bas du corps, Chroniques teutonnes à souhait, Ardeur d’angles morts, Défense des palinodies, Du don d’organes, Art et lardons, Probabilités d’occasions, Sans connaissance de cause ni d’effet, Propos d’armateur, Trempette et prise de bec, Abrivent et lèche-botte, etcétéra jusqu’à l’épuisement des stocks.

2. Question de titre regrettable, toute proposition de votre part sera rétrospectivement bienvenue : flatf@videotron.ca. Une manière comme une autre d’être interactif avec l’auditoire. C’est très important de nos jours d’être interactif avec l’auditoire. Tous les conseils des arts insistent sur ce point : désormais, la médiation culturelle est une activité centrale. Terminée l’époque où l’artiste n’en avait que pour des occupations égocentriques et vaguement libidineuses, il devra dorénavant se mettre au service de sa communauté. D’ailleurs l’artiste n’est plus un artiste, il est devenu un médiateur culturel... Cette nouvelle dénomination, résolument idiote, d’un vague fou, marque l’avènement d’une ère interactive qui favorisera certainement l’éclosion de nouveaux publics. Aucun doute à ce sujet.

3. Afin de partir en beauté, osons une dernière aspiration pour artiste : contre-agir à l’intérieur de la vaste machine économique afin d’en détourner un peu de l’énergie vers l’inutilité présumée de l’art.

4. Qui a dit que l’artiste était un désœuvré chronique ? Dans un accès de lucidité qui le conduisit à unifier investigation artistique et recherche scientifique – mamelles fondatrices auxquelles s’abreuvent nécessairement tous les grands artistes de l’histoire, de Leonardo Da Vinci à Michael Jackson –, le 15 avril 1939, cent-trente-huit jours avant le début du plus grand massacre de l’histoire de l’humanité, dans une étude sur la physique du bagage, Marcel Duchamp entreprit de « calculer la différence entre les volumes d’air déplacés par une chemise propre (repassée et pliée) et la même chemise sale ». Survivre à deux conflits mondiaux dévastateurs, voilà aussi à quoi peut servir l’activité d’artiste.

5. « Ayant renoncé à réformer la société, même par le sang et la dynamite, Félix Fénéon était devenu marchand de tableaux, auprès de clients qu’il inquiétait par sa froideur mais qui respectaient ce gentleman sentencieux et strict. C’était le dernier moyen qui lui restait de perturber légèrement la circulation de l’argent : prendre à de grands bourgeois pour donner à de jeunes peintres et permettre de la sorte que survivent, à l’extérieur du monde sérieux, des êtres soustraits à son empire. Duchamp a fait de même, sans plus d’illusions : économie de survie (1).

Manière de finir
Employé au ministère de la guerre, anarchiste, poseur de bombes présumé, critique d’art, journaliste et esthète éclairé, Félix Fénéon est de nos jours peu connu. Alfred Jarry le désignait comme « Celui qui silence ». Fénéon espérait un monde nouveau dans lequel l’art et la vie ne seraient plus dissociés. Recommandons son recueil de Nouvelles en trois lignes (2), énigmatique liste composée de mille-deux-cent-dix faits divers tous invariablement brutaux. En voici trois fois trois, en petits caractères, et au hasard :
« M. Abel Bonnard, de Villeuve-Saint-Georges, qui jouait au billard, s’est crevé l’œil gauche en tombant sur sa queue. »
« Le feu, 162, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête l’un une poutre, l’autre un pompier. »
« Pour la cinquième fois, Cuvillier, poissonnier à Marines, s’est empoisonné, et, cette fois, c’est définitif. »
« À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour naturellement. »
« C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus. »
« Madame Fournier, Monsieur Voisin, Monsieur Serteuil se sont pendus. Neurasthénie, cancer, chômage. »
« Rue Neuve-des-Boulets, la ménagère Dumé, 42 ans, de la rue de la Petite-Pierre, a été percée d’une balle venue d’on ne sait qui. »
« Avec un couteau à fromage, le banlieusard marseillais Coste a tué sa sœur qui, comme lui épicière, lui faisait concurrence. »
« Zone militaire, dans un duel au couteau pour la maigre Adeline, le vannier Capello a blessé au bas-ventre Monari, montreur d’ours. »
Remarquable liste qui compose une généalogie exhaustive des diverses finalités de l’activité humaine.

Inscriptions funéraires
Les Romains ont pratiqué l’art de l’épitaphe avec génie. Leurs inscriptions étaient inventives, mots de vivants désirant poursuivre la discussion après la mort, ou mots inscrits offrant l’illusion de se survivre encore : « Ta bouche lit ces mots, mais c’est moi qui les pense, et ta voix, maintenant, devient un peu ma voix. » Il faut savoir qu’alors toute lecture se faisait à voix haute, et que ces inscriptions funéraires antiques étaient des invites au devoir d’hommage.
Voici neuf exemples de cette sagesse antique et éternelle. Lisez-les à haute voix :
« Toi, ô voyageur, dans cette herbe bien fraîche prends un peu de repos, et ne va pas t’enfuir si une ombre, avec toi, fait un brin de causette ! »
« Jadis, nous n’étions pas. Puis nous vînmes au monde, tranquilles. Nous sommes, maintenant, ce qu’alors nous étions : sans soucis. Salut ! »
« J’ai vécu à ma guise. Et pourquoi suis-je mort ? Je n’en ai pas idée. »
« Ah ! Je m’en suis sorti, j’ai pu m’enfuir ! Salut, l’Espoir et la Fortune ! Plus rien n’ai-je à voir avec vous, portez vos illusions à d’autres ! »
« Primitiva, bonjour ! Et toi, qui que tu sois, bonsoir ! Je n’avais pas été, et puis, je ne suis plus ; je ne connais plus rien, et plus rien ne m’importe. »
« Mange, bois, joue... viens ! »
« C’est ici le tombeau de Vergilius Eurysacès, concessionnaire boulanger : ça se voit. »
« Vous qui passez ici, ayez-en souvenance : ce que je suis, vous le serez, puisque je fus ce que vous êtes. »
« La mort : il n’est rien qui soit plus ultime, qui soit plus utile. »
L’art des derniers mots inscrits par les morts à l’usage des vivants est un savoir aujourd’hui oublié, nos cimetières en témoignent, qui ne sont que plates listes de dates.

Cesser et fuir
Plus le monde s’organise et se systématise, plus la planète rapetisse, plus on verra des errants qui n’ont que ce moyen pour éviter les professions, les états civils, les concessions à perpétuité. La terre est désormais soumise, il n’y a plus d’écume inconnue, plus de coin perdu, et les cieux sont divisés en espaces aériens, traversés par des lignes, sans cesse surveillés par des drones furtifs et délateurs. Je persisterai toujours à croire que l’artiste a pour fonction première de ne pas participer au monde tel qu’il est. Il a un devoir de résistance : alors que les autres, tous les autres ont succombé à la délicieuse ivresse de faire comme tout le monde, d’être un semblable, c’est-à-dire un matricule, l’artiste doit refuser son corps et son esprit à l’enthousiasme universel – à l’équarrissage généralisé. Prenons soin des errants, fuyons les rejoindre.

Je n’aurai qu’un seul regret, ne pas poursuivre la rédaction de ces notices biographiques en fin de textes. Une dernière fois, faisons-nous plaisir, en voici trois nouvelles, brèves :

1. Confiant que toute fin implique nécessairement un début, l’auteur imagine déjà une suite à cette Affaire de zouave, sachant qu’il n’a pas encore tout dit.
2. Obsédé par les vies qu’il aurait pu avoir mais n’aura jamais eues, l’auteur ne redoute la mort que pour cette seule raison.
3. Chasseur d’épitaphes, l’auteur adore visiter les cimetières. À chacune de ses visites au Cimetière de Saint-Vincent-de-Paul, il s’émerveille un moment devant la tombe d’Isidore Roussel : « Je vous l’avais pourtant dit, que j’étais malade ! »

NOTES
(1) Philippe Dagen, Arthur Cravan n’est pas mort noyé, Grasset, Paris, 2006, p. 94.
(2) Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Éditions cent pages, Paris, 2009.

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