Partir enfumé

Michel F. Côté

Partir enfumé
Michel F. Côté

Calumet de paix et pause santé
1. Fumer de l’art. L’idée paraît heureuse, voire bénéfique. Nous pourrions la qualifier de salutaire, comme le sont les activités de recyclage créatif actuellement en vogue. C’est une trouvaille qu’un parti politique – n’importe lequel, fédéral, provincial ou municipal – pourrait reprendre à son avantage, sans trop y penser, tellement elle est vaporeuse et n’informe de rien. Mais aucun parti politique n’entérinera une telle idée : il y a le mot fumer, ça ne serait pas payant (comme dans : C’est une idée payante !).

Fumer de l’art, disions-nous. Localement, il y a une telle production d’œuvres que, même en cas de grande fumerie, la ressource serait inépuisable, et la ville entièrement enfumée. Cette exubérance créative, toutes disciplines confondues, est sans doute un signe de santé artistique. Elle prouve peut-être cette équation : si l’art est en santé, notre société est en santé. C’est une vision de l’esprit qui va un peu vite, une affirmation un brin demeurée. Une prolixe production artistique n’est pas une manifestation de santé sociétale. Au mieux, elle signale une inquiétude.

Certains diront que trop c’est comme pas assez ; que vu la quantité, il y a certainement un problème de qualité, que le poumon est un viscère trop délicat pour fumer n’importe quoi, et que, en définitive, toute cette production est suspecte. Demeurons circonspects.

On rétorquera que sous Staline, il y eu peu de sculptures à l’exception d’une épidémie de bustes du triste tyran, et que cette improductivité ne fut pas davantage un signe de santé. Alors quoi ? Alors fumons ! Quant à savoir si la substance ainsi inhalée sera dommageable, imaginons que tout dépendra des œuvres fumées. Je fumerais bien un disque de Steve Lacy (ils se font rares, l’homme est mort et il n’est pas encore canonisé), ou un poème de Martine Audet, ou encore un tableau de Marc Leduc, ou peut-être même un film de Sokourov. Mais comment fumer une chorégraphie de Jaudoin ou un show de Momentum(1) ?

Et Santé-Canada, fou d’inquiétude, va certainement en profiter pour faire tout un tabac autour de cette nouvelle pratique malsaine, puis ficher des notices idiotes sur l’emballage des œuvres à fumer : « Fumer de l’art cause des maladies de la bouche », « Vous n’êtes pas seul à fumer cette œuvre », « Mortel même si on ne la fume pas », « L’art inhalé fait croître le danger avec l’usage », « Qui dit fumer une œuvre dit voir celle-ci partir en fumée », « La fumée de l’art met la grossesse en danger », etc.

2. L’action de fumer provient d’une très ancienne tradition amérindienne qui avait pour volonté de maîtriser le feu en absorbant son résiduel vaporeux, et ainsi produire en nous un peu de sagesse solaire, un peu de paix. Il s’agissait de s’offrir une fumigation interne, d’ingérer le feu pour le mieux. Le rituel était païen, jouissif et sincère. Fumer se faisait en compagnonnage ; la volonté était de vaincre les inquiétudes – celles de soi, celles des autres –, de se purifier en partageant un cérémonial composé de pourparler.

3. Fumer n’a plus rien du rituel amérindien. L’activité est maintenant mise à l’index pour raison de santé publique. Quel étrange destin : cette ancienne pratique disparaît pour les raisons qui l’ont vue naître...

4. Pause santé. Espace sans fumée. Espace Musique ! Alors parlons musique-santé !
Pour créer l’événement et célébrer avec muscle la nouvelle saison de l’OSM, Kent Nagano (pas chicken) nous proposait, le 4 septembre dernier, un méga party symphonique au complexe culturel de La Place des Arts. L’affaire avait lieu en dedans pour les riches mélomanes, les élus et autres grands de notre monde municipal ; au dehors pour les pauvres dilettantes, les tout-nus et autres gagne-petits de ce même monde. Cette partouze symphonique consensuelle avait été organisée avec la précieuse collaboration de la SRC. La fiesta monopolisait en direct tout ce dont dispose la société d’État : les ondes radio, la chaîne télé, ainsi que le réseau Internet. Un mardi soir ordinaire, les moyens artistiques mis en œuvre étaient sans précédent : – Double orchestre symphonique : un à l’intérieur – les pros – ; l’autre à l’extérieur – les amateurs –, pour un total d’approximativement 200 musiciens. Ils étaient contents.

– Nagano, sans crainte du va-et-vient, ubiquiste, dirige partout : au dehors comme en dedans (et puisqu’il ne peut-être partout en même temps, un hologramme du chef dirige l’orchestre des pauvres quand il est en dedans). Tout le monde était content.

– Présence de l’inénarrable pianiste Alain Lefèvre (mièvre vedette et coqueluche médiatique de la faune pop classique). Tout le monde était encore plus content.

– Plus de 300 choristes, 125 en salle et 200 à l’extérieur (... et ce sont les pauvres, public nombreux, qui gagnent !). Ceux sur l’esplanade étaient vraiment contents.

– Puis, pour finir d’enfoncer le tout, pendant l’interprétation de l’Adagio de Samuel Barber, en clôture du show, et à l’avant-plan, on admire un équilibriste exécuter quelques stepettes de kung-fu en slow motion (version Matrix ralentendo), puis faire l’étalage de ses muscles et de sa maîtrise totale de la barre verticale... L’image télévisuelle que nous offre alors la SRC : un gros plan gras sur le culturiste. Quasiment dada. Sentiment de gêne. Où en sommes-nous ? Qui sont les directeurs artistiques de ce show néo-fasciste et semi-gaga ? Suis-je seul à voir les choses ainsi ?

5. Nous pourrions dire que le Big Bang, résumé simplement, est un concept qui a une qualité antinomique. Un peu comme quand une toast jaillit d’un toaster, et qu’il y a un freeze frame sur la toast en suspension, mais que tout le reste autour poursuit sa course. De manière irréconciliable, le Big Bang a une double qualité : il est l’instant absolu et, paradoxalement, il ne cesse de se produire.

Toutes les lourdeurs, toutes les orthodoxies, toutes les réactions de tous les conservatismes sont mis en place pour étouffer ce paradoxe.

La mission
Ce dont il faut avoir peur, c’est d’une perte d’immunité sociale, une perte de privauté. Soi-disant par prévenance, de petits interdits s’accumulent et la sécurité se dresse en droit absolu. Au nom de l’ordre et de la liberté, notre époque fait du fichage et du listage informatique un sport policier plébiscité. Un demi-siècle plus tard, les bustes de Iossif Vissarionovitch Djougachvili (dit Staline) doivent encore se réjouir.

Dresser l’homme, voilà la mission de l’homme. Une fois bien domptés, nous devrons envisager la fin de toute grâce ; une monotonie à perte de vue.

Bestiaires des cinq animaux les plus braves
L’escargot pourpre des Alpes est, sans aucun doute, une bestiole courageuse au-dessus de tout. Située dans une autre réalité spatio-temporelle, à une vitesse qui échappe à notre capacité d’appréhension, elle avance nous ne savons où, certaine d’y trouver ce qu’elle recherche. Grimpant parfois jusqu’à une altitude de 20 000 mètres, l’escargot pourpre des Alpes est réputé pour provoquer de terribles et meurtriers éboulements. Alexandre Vialatte en dit ceci : « L’escargot ne recule jamais. Faire face ? Toujours. C’est un chasseur alpin. » Soyez prévenus(2).

La fauvette simirolle est la plus combative des passériformes (ordre des passereaux). Elle se distingue par un étrange comportement : bosseuse et nerveuse, toujours affairée à une tâche quelconque, elle sifflote néanmoins gaiement, sans arrêt, sans la moindre pause. La fauvette simirolisus ne cesse son sifflotement incessant que pour une seule et redoutable raison : lors d’un face à face avec un prédateur. Son silence est alors terrible, il vous glace. La logique prédatrice est ainsi inversée avec efficacité.

Le chihuahua yucca est le seul chihuahua à faire davantage que japper bruyamment : il mord aussi brutalement. Originaire de l’extrême pointe sud du Yuccatan, le chihuahua yucca est un excellent chasseur de mygales et un fidèle compagnon. Sa fourrure a la réputation de redonner courage. Les indiens Nabikwara s’en font des bonnets de nuit.

Le babiroussa roux (sanglier de Malaisie), communément appelé bim-bim. Il est célèbre pour ses charges impétueuses, et généralement victorieuses. De la taille d’un castor, mais plus haut sur pattes, et sans la queue, le bim-bim est pourvu d’un appendice frontal corné qui fait cinquante centimètres. C’est éperon substantiel n’a d’autre fonction que d’éperonner ce qui lui résiste. Mammifère aux proportions mythologiques, le bim-bim pourrait être décrit de la manière suivante : une mini licorne poilue qui a la grâce d’un rhinocéros (mais un rhinocéros d’Asie, celui qui a une corne, puisque celui d’Afrique en porte deux).

L’anémone philosanthène est la plus élégante de toutes les bêtes braves. Ingénieusement chorégraphiques, les déplacements -continuels de ce carnivore marin semblent aléatoires, mais il n’en est rien. Le gracieux manège de cette fleur animale n’a d’autre but que de mettre au défi toute forme de vie se trouvant à proximité de son chemin. Ce comportement singulier et agressif est guidé par la nécessité qu’a l’anémone philosanthène de ne ressentir aucune peur. La raison en est étonnante : chez cette actinie aux allures de marguerite flottante, le réflexe de peur sécrète automatiquement dans son propre organisme une endotoxine qui endommage irrémédiablement ses fragiles tissus. À ressentir la peur, cette bête en meurt. Voilà pourquoi, obligatoirement, pour survivre, elle avance de-ci de-là sans aucune crainte.

Ces cinq animaux sont tous en voie de disparition.

Ça va s’arranger
Pour tout vous dire, là, je suis sur un buzz de Cioran ; j’ai fumé un Cioran, Précis de décomposition. Quel joyeux drille que ce bonhomme ! Toujours le bon mot pour retrousser le moral et affermir l’espoir. Deux exemples parmi dix mille : « La société n’est pas un mal, elle est un désastre : quel stupide miracle qu’on puisse y vivre (3) ! », et « Il en sera ainsi de l’homme : il continuera ses prouesses, mais ses ressources spirituelles seront taries, de même que sa fraîcheur d’inspiration(4). »

Optimiste et satisfait, non ?

Pour en revenir à l’art, certains objecteront que fumer du Cioran ce n’est pas fumer de l’art (que voulez-vous, ma définition de l’art a une propriété plastique élastique), n’empêche que l’arôme en est exquis : effluves suaves et capiteux d’ambre jaune et de fermentation, odeur de mûres bien mûres et légèrement anisé, fumet de porc faisandé un doigt citronné (le majeur) bien (re)levé, légère amertume d’endive fanée, acidité soutenue, caractère vif et piquant. Bref, ça stone solide.

Inoubliable. Pas pour tous.

« Fumez, mon ami : sans cela, un autre fumera à votre place. »
Cette phrase est d’Érik Satie, artiste ingénieux, agréable à inhaler.

En ce soir de novembre, les rues s’allongent en longs draps blancs. La première soirée de neige, il est agréable de s’y promener. Il y a une petite illusion de douceur tranquille. Le genre de scène devant laquelle Cioran devait parfois se reposer un peu (on lui souhaite). C’est comme si l’air frais était plus agréable à respirer : lorsqu’il entre dans les poumons, on le sent. C’est comme fumer, mais on fume de l’air.

NOTES
1. Alors, ne pourrait-on pas imaginer un nouveau département au Conseil des Arts et des Lettres du Québec ? : le Comité des Recommandations en Inhalation, Fumerie et Fumigation, le CRIFF.
2. L’Escargot mange vedette, tel était le sobriquet donné au plus célèbre critique d’art parisien de l’époque. De 1916 à 1929, Jules Scutenaire, critique d’art toute catégorie, fut un homme qui ne recula devant rien (et pourtant, à sa place, souvent j’aurais fui).
3. E. M. Cioran, Précis de décomposition, Gallimard (Tel), Paris, 1990, p. 172.
4. Id., p. 234.

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