Tue-moi

Tue-moi
Par Michel F. Côté

All I wanna do is dance.
Je fus danseur pour Marie Chouinard pendant deux dures années.

J’arrivai tôt dans l’histoire de la compagnie, de 1995 à 1997. Deux années où je cessai toute activité musicale, les exigences physiques du métier de danseur ne me laissant que très peu de temps pour composer et jouer. Mon objectif était sincère (volontaire et naïf) : de l’intérieur, mieux comprendre l’interaction mathématique danseur/musique – un réflexe d’anthropologue amateur, la nécessité d’être sur le terrain suant du danseur. Deux dures années à n’y rien comprendre, toujours à bout de souffle à courir de-ci de-là, à soulever sans cesse tout ce qui bouge autour de moi, problèmes arithmétiques et mnémotechniques en sus. Travaux de galériens exercés, huilés et courageux. Métier peu payé avec en prime un mal au corps largement autobiographique. Tâche sans relâche.

Moi le musicien, je sur-suais et m’épuisais à être autre chose. De manière terne, j’étais terrassé de me voir vêtu d’un trop petit slip de spandex blanc avec un petit pompon sur l’étalage: costume étrange, peu quotidien et sur-signifiant, radiographique (les musiciens d’avant-garde sont peu habitués à se mouler l’étalage sexué ; ça revient lentement depuis 40 ans, ici et là, en dehors des Facultés; c’est une histoire de la représentation sexuelle dans les musiques du 20e siècle qu’il faudrait écrire (ce serait agréable à lire).

Je fus aussi danseur pour Mandance & The Decoding Society, une compagnie de hard break dance. C’était après avoir quitté la compagnie de Chouinard. Un autre genre de groove. J’y suis resté sept semaines, j’étais déconstruit là aussi.

Être danseur, par plaisir, sans avenir. La vraie vie, quoi.
La sueur des corps, constante, bavarde, est le souvenir le plus prégnant.
Voilà, vous savez tout.

Inventions
1. En 2006, quand l’artiste questionne le journalier de ses perceptions et nous expose ses scarifications au quotidien (manière Warhol, échoïstique(1), mais refroidi et délavé), il nous offre souvent une duperie nuvite, une production confidence ; il fabrique de l’artisanat mou: voici ma table, voici mon chat sur la table, et près de lui c’est ma tasse préférée... Le geste autobiographique sent souvent les petites préparations maison dans lesquelles apparaît, à peine voilée, l’érotique animale des états Amoureux ou Dépressifs. Soyons juste : Amoureux ou Dépressif, un artiste qui se dévoile de manière egomaniaque, ce n’est pas nécessairement désagréable. C’est parfois même divertissant à défaut d’être lustral. Je dis, par sympathie consanguine, que ce serait devenu une forme semi-professionnelle de reality show.

Bref, l’occupation biographique est une discipline exigeante et délicate. Vie et art s’y heurtent sans trop savoir.

Biographie au pas de course, de Jean Dubuffet, est un exemple reconstituant. Ça débute ainsi, directement : « Mon enfance se déroula au Havre dans une maison de deux étages aux pièces spacieuses. Il y avait au rez-de-chaussée un petit salon bien lambrissé et capitonné pourvu de quelques chaises en cercle et de nombreux bibelots-statuettes, petits vases. Il n’avait d’usage qu’une après-midi par semaine, à jour fixe, pour ma mère y recevoir des visites. Une ou deux de ses sœurs, deux ou trois ex-condisciples d’une pension religieuse. Elles s’asseyaient avec précaution, gardaient leur chapeau, tiraient d’un sac leur « ouvrage » et se mettaient à broder en parlant d’une voix aiguë. La conversation portait sur les points de broderie et sur la rusticité du menu peuple dont les bévues des bonnes apportaient la démonstration. Aussi sur les maladies et les cures thermale. Personne qui n’ait une maladie, et nulle maladie qui ne relève d’une cure thermale. Au cours d’un séjour au Mont-Dore je rencontrai dans la campagne une femme devant un chevalet et qui peignait le paysage avec des pastels, dont elle avait une boîte pleine auprès d’elle. Les coloris de cette boîte me frappèrent fortement et son tableau aussi. On n’y distinguait pas grand-chose que des taches de différents verts, justement ce que les moqueurs nomment un plat d’épinards (2). » L’intérêt du texte de Dubuffet est manifeste, dépassant la mince notion du moi surnuméraire. C’est une fable rétrospective précise, ancienne, délicieuse à lire.

2. « C’est tout le repli des praticiens de l’art sous la sphère du quotidien qu’il nous semble nécessaire d’examiner » : et si c’était un surplis? Une promenade sous la sphère du quotidien est parfois salutaire à l’interne, mais la retraite permanente vers un journalier devenu plastique est une stratégie de fortune. Un repli peut-être, mais un repli sur soi : un ourlet vaguement schizophrénique.

J’aime l’art dépaysant, j’avoue ; j’aime les gens qui s’échappent de l’ordinaire. Je les aime s’éloignant, tentant de s’ignorer.

J’ai ce vœu incessant et régénérateur : faites-moi sortir de mon ordinaire(3).

3. L’activité autobiographique est un règlement de compte stratégique avec soi-même, une relecture de bon copinage. C’est aussi une vieille tactique de vivant désirant poursuivre un dialogue posthume – minimal – avec les autres, les survivants. Pour les plus paranoïaques, c’est une manière de réinterpréter le drap fripé de leur vie avant qu’un autre, avec un regard d’embaumeur, ne le repasse à leur place. Dans tous les cas, c’est une distraction de seul à soi qu’il n’est pas indispensable de soumettre aux yeux de tous.

Cela dit, par voyeurisme et par plaisir, je n’ai pas détesté lire le petit livre de Grégoire Bouiller, Rapport sur moi(4); la quatrième de couverture n’offre que ceci, parfaitement : « Ce sont des choses qui arrivent. »

4. Le lyrisme autobiographique, la transparence exhibitionniste, le dévoilement exalté du privé, toutes ces confitures intimistes foncent au pire, devraient foncer au pire. Être narcissique, oui peut-être, mais il faudrait le faire avec idiotie, résolument. Envers et avec tous, pas d’exclusion ; s’amuser avec soi et les autres comme mot d’ordre général. Nous n’échappons pas à la christique tentation biographique ; ce sont les stratégies de contournement qui importent. Avec l’idée obsédante d’exposer sous une forme ou une autre ce qui nous distingue, nous avons la fonction d’être des détrousseurs de l’ordinaire.

Je vous offre ceci, sans trop de rapport, pour la beauté de certains états solitaires et l’illusion de n’avoir besoin d’aucun autre : « Je t’écris ce soir, mon amour, de Puerto Libertad, misérable village de pêcheurs analphabètes éloignés de tout [...]. La Libertad, mon amour, où depuis deux ans j’attends que ta silhouette floue à contre-jour, toute baignée de soleil, vienne se détacher du rectangle enflammé de la porte de la Cantina de los Pescadores. [...] Je cherche quelque chose à te raconter, un détail pour te faire sourire, et je voulais te dire ceci, aujourd’hui, mon amour : j’aime cette habitude salvadorienne de chercher une signification aux chants des oiseaux, et de leur donner ce nom. Les Salvadoriens de La Libertad essaient d’entendre une phrase en espagnol dans la mélodie des oiseaux et les appellent ainsi. Et, si je n’ai aucune sympathie pour le cristofue (Pitangus sulphuratus) et son prêche rabâché, j’aime entendre le dichosofui (Salvator cœrulescens), cet oiseau qui répète à longueur de journée qu’il fut heureux. Et qu’il ne l’est plus. Je me sens moins seul(5). »

5. Alors comment s’imaginer une vie comme on fabrique de l’art.Faire de sa vie une « œuvre d’art » est une exaltation pâlotte, une passion de jeunesse et déjà une usure qui date. Tout mêler devient mélangeant. La formule « œuvre d’art » est toujours une dénomination rétroactive, posthume. Il n’y a pas d’avantages à cultiver l’« œuvre d’art », ça fait mourir jeune et sans dessein.

Certains disent que mourir jeune « c’est bon pour la carrière ». Une carrière est un « lieu d’où l’on extrait des matériaux de construction ». Pioche et pelle. L’architecte est laissé libre.

Boy-scouts de la jasette en rond, les artistes aimantés par le moi donnent l’impression de ne pas avoir suffisamment ritualisé le passage de la mue.

Brutale confession
Tue-moi, qu’il m’a dit... Rage aux yeux, poings lourds, l’air des mauvais jours. Je marchais sur le trottoir d’une rue ordinaire, absorbé par quelques considérations autobiographiques. Il s’est mis en travers de mon chemin, résolument, jambes arquées, comme pour défier le compte de ses jours. Son regard de forcené m’intimida vivement. Il ouvrit une bouche contractée et ordonna ces deux mots avec conviction : «Tue-moi !... ... Tue-moi ! ». Ce n’était pas un jeux, des larmes lui venaient. Neuf ou dix ans à peine et déjà une envie furieuse de tenter la mort. Je fus dérouté, sans geste : j’avais devant moi un enfant inconnu qui me crachait son inconfort de manière directe, violente. Du cruel à soi; un manuel d’autodestruction à bout de voix.

J’étais là plus qu’un spectateur, j’étais l’exécuteur potentiel ; on m’y priait. Pétrifié et maladroit, j’ai refusé ; il a ragé davantage. Puis j’ai tenté un dialogue minimal sur les causes de sa requête funeste ; sans succès : assourdi et furibond, il n’a que réitéré son ordre, encore et encore. Le manège était insoutenable. J’ai contourné l’enfant avec précaution et poursuivi mon chemin, idiot, désorienté, honteux de ne pas avoir su interagir.

Beurrer ses toasts
Il serait injuste de ne pas reconnaître l’intérêt, même minimal, que peut avoir l’ordinaire des jours dans l’expérience commune. Je ne déteste pas rebeurrer mes toasts chaque matin depuis bientôt treize mille huit cents jours. Ce n’est pas souvent exaltant et c’est sans propriétés particulières, mais le résultat demeure savoureux. Pour tous, la série est une activité journalière de base. L’artiste est certainement un généraliste qui reproduit merveilleusement l’accoutumé, un observateur qui transcende l’habituel par le plaisir du résultat. Dans l’exposition de soi aux autres, il faut donc être stratégique, il faut maîtriser l’art de se positionner en travers, comme l’enfant suicidaire. Warhol était un excellent tacticien : « Je suis sûr qu’en regardant dans un miroir je ne verrai rien. Les gens disent toujours que je suis un miroir – si un miroir regarde dans un autre miroir, qu’est-ce qu’il peut bien voir (6). »

Il voit un élégant vampire, Andy.

De moi, sincèrement
Pourquoi être un compositeur ? Pour la satisfaction d’avouer sans mot. Pour imaginer que la musique dit les choses à notre place et malgré nous, comme une confession incorruptible.

Il y a ce vieil épicier haïtien qui me disait, savoureusement: « les gens ne nous aiment pas pour ce que nous sommes, ou ce que nous produisons, mais pour ce qu’ils sont, eux, désespérément en écho d’eux-mêmes ».

Tue-moi, m’ordonnait le kid. Soit, je t’écoute : tu fournis l’outil contondant, tu me montres comment faire avec, puis tu m’expliques lentement pourquoi je devrais le faire. Tu me racontes ce que tu sais de ta vie ; tu me dis pourquoi tu perds le goût du jeu franc. On finira peut-être même par se raconter des jokes, comme souvent en art.

Je vous le rapporte, sincèrement.

Ce sont des choses qui arrivent.

NOTES
1. Je recommande vivement la lecture de ce livre: Le Triangle d’Hermès. Pœ, Stein, Warhol : figures de la modernité esthétique, Jean-François Côté, Bruxelles, La lettre volée, 2003. Il y est question du soi échoïstique de Warhol.
2. Jean Dubuffet, Biographie au pas de course, Paris, Gallimard, 2001.
3. Catherine Tardif est une artiste qui me fait sortir de l’ordinaire. Elle fait une différence lumineuse entre l’ordinaire – mot qu’elle utilise bien, à juste valeur, pour nommer le quotidien – et l’extraordinaire, état qu’elle nous offre dans ses travaux chorégraphiques. Elle crée un lien scénique de l’un à l’autre. Ses propositions sont toujours auto-référentielles (pour l’ensemble des interprètes, puisque les matériaux chorégraphiques sont d’abord puisés chez eux directement, fabriqués avec ce qu’ils sont, avec leurs histoires), mais le résultat est non narcissique, à la fois étrange et concevable. Elle invente de l’extraordinaire à partir de l’ordinaire. C’est rare et émouvant.
4. Grégoire Bouiller, Rapport sur moi, Paris, Allia, 2002.
5. Patrick Deville, Pura Vida, Vie & mort de William Parker, Paris, Seuil, 2004.
6. Une citation extraite du livre de Jean-François Côté, précédemment mentionné. Citation elle-même citation d’un livre que je n’ai pas lu : Ma Philosophie de A à B et vice-versa, Andy Warhol, Paris, Flammarion, 1977.

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