Lauréate 2007 | esse 61

Concours Jeunes critiques
Eugénie Marcil

Jérôme Fortin :
à la recherche du temps perdu

Certains artistes ont le pouvoir de réconcilier le quotidien et l’imaginaire en raison du caractère poétique de leurs démarches et de l’intelligence qui les distingue. Il en va ainsi de l’œuvre de Jérôme Fortin qui, depuis une quinzaine d’années, fascine par son approche habile et méticuleuse. Sa nouvelle série Écrans – présentée au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) du 10 février au 22 avril 2007 – poursuit une réflexion sur la notion de temps déjà amorcée dans ses œuvres antérieures.

L’infinie patience

Depuis 1990, les oeuvres de Jérôme Fortin ont été présentées dans différentes expositions individuelles et collectives au Canada et à l’étranger. Contrairement aux nombreux artistes actuels qui optent pour une pratique axée sur l’utilisation des médias de masse, tels que la vidéo et la photographie, Fortin s’en détourne. Son travail se fait souvent à partir de déchets non souillés, de matériaux usinés et d’objets du quotidien qu’il récupère et transforme. Il s’intéresse aux limites de la représentation en essayant de capter l’intangibilité de ces sujets. La production de l’artiste propose, par le biais d’assemblages, de pliages élaborés et de mosaïques, des images abstraites allant au-delà de la figuration ou de la représentation mimétique. Aussi, l’idée de série, apparue en 2000 avec les Variables et ensuite Marines et Solitudes, lui a permis de développer différentes variations à partir d’un même thème.

La récente exposition du MACM, organisée par la conservatrice Sandra Grant Marchand, présente la série Écrans de Fortin, composée de neuf œuvres murales planes de grands formats qui se déploient dans l’espace épuré et relativement modeste de la salle qui leur est consacrée. Ces assemblages imposants, élaborés à partir de fines lignes de papier plié et juxtaposé de façon répétitive, sont des surfaces sur lesquelles le travail artisanal rencontre divers éléments de la culture visuelle, sociale et géopolitique.

Dans un premier temps, les Écrans rappellent certaines préoccupations des artistes minimalistes, notamment par l’utilisation de matériaux fabriqués et par la simplification des formes qui inhibe tout effet tridimensionnel. Réalisé selon le même procédé, chaque œuvre se distingue par les éléments qui la composent, soit des affiches pour un festival de courts métrages, des pages de cahiers à dessin, de revues Artforum, de bandes dessinées japonaises, de cahiers à colorier, d’annuaires Pages jaunes, de cartes routières (Canada, États-Unis, Mexique) ou finalement de fiches de loterie (1). D’un point de vue formel, les imprimés choisis par l’artiste se distinguent par la diversité de leurs coloris. Les différentes compositions abstraites et picturales ouvrent sur des espaces plastiques gigantesques. L’effet all over créé par ces grandes plages enchevêtrées intrigue et aspire littéralement le spectateur. Les assemblages de Fortin forment ainsi des impressions qui, au premier regard, semblent vagues et agitées. Avec plus d’attention, les Écrans se détaillent et deviennent alors différents objets «explorés» et reconnus par le visiteur.

Ce qui fascine d’emblée dans l’œuvre de Fortin, c’est la dimension du temps inscrite dans l’élaboration de chacun de ces Écrans. On peut facilement imaginer la répétition inlassable de la forme et du geste, ainsi que le temps investi dans la création de ces assemblages. En faisant référence à ce procédé dans la série des Marines, la critique d’art Élisabeth Recurt écrit :

« Cette mise en tableau de résidus quotidiens oriente notre attention sur le comment, le faire, le savoir-faire né de l’ingéniosité de l’artiste. En fait, si la dextérité et la patience de certaines œuvres de Fortin ne cessent de se révéler au fur et à mesure de notre observation [...] notre conscience semble s’aiguiser et palper de cette lenteur, de cette durée de mise en forme de l’œuvre (2). »

En ce sens, l’image exposée révèle son propre processus et rend l’idée de temporalité presque palpable. Dans le contexte de notre société actuelle, où tout doit être accessible et instantané, ces œuvres nous forcent à prendre un temps d’arrêt. Elles amènent le visiteur à s’interroger sur les concepts de durée et d’appréciation du moment présent. La nouvelle série de Fortin a donc pour sujet et matière le temps, un concept qui s’avère judicieux puisque l’artiste confronte ainsi le spectateur à sa propre interprétation du temps. C’est la valeur intime des perceptions qu’il choisit ainsi de mettre en évidence. De ce fait, le motif créé par la répétition du geste et la temporalité inhérente qui en découle est au centre du processus artistique de l’artiste. Mais là n’est pas la seule notion abordée par Jérôme Fortin dans cette exposition.

Le temps qui passe
Si la nouvelle série de Fortin poursuit une réflexion sur la notion de temps déjà amorcée dans ses œuvres antérieures, les Écrans proposent cependant un pan distinct qui ressort de l’ensemble de sa production : l’in situ. En ce sens, l’artiste explore, pour la première fois, la réalisation d’œuvres éphémères puisque la série sera détruite à la fin de l’exposition. Les neuf assemblages sont donc directement collés aux murs, à l’aide de rubans double-face, et établissent un lien organique et spécifique en fonction de l’architecture du Musée d’art contemporain de Montréal. Ce type d’installation amène une mise en scène qui favorise une interrogation concernant la spécificité des œuvres d’art dans leur contexte d’exposition.

L’artiste s’amuse ainsi avec les paramètres du temps et de l’éphémère. La précarité des œuvres s’oppose au long processus de création. Cette production s’avère un curieux mélange entre art et philosophie qui rejoint, par ailleurs, quelques valeurs méditatives. L’aspect provisoire de l’objet d’art rend le geste artistique de Fortin plus important et lui amène une certaine profondeur. Ces « origamis géants » se perçoivent comme un vestige, une empreinte d’un temps révolu, bientôt amenée à disparaître. Le ludique et le poétique succèdent donc à l’intimité et au recueillement. L’oeuvre devient critique et révélatrice dans la mesure où elle pointe au spectateur le moment présent et propose une réflexion sur le caractère illusoire de la vie. En ce sens, cette dualité durée-éphémère développe un intérêt pour la relation qui unit l’individu au perceptible et à l’invisible. L’installation de Fortin nous aide à chercher le temps que notre siècle a aboli et témoigne ainsi de la cohérence de cette démarche.

En somme, la récente série Écrans de Jérôme Fortin présente, avec sensibilité et intelligence, une interprétation particulièrement convaincante de la notion de temps, soulevant également un point intéressant ayant trait à la mémoire comme forme d’intervention dans le développement inhérent de la signification globale de l’œuvre.

NOTES

1. Sandra Grant Marchand, Jérôme Fortin, catalogue d’exposition (Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, du 10 février au 22 avril 2007), Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, 2007, 126 p.
2. Élisabeth Recurt, «Jeux de formes et de mots, illusions et allusions. Marine no 101, de Jérôme Fortin», ETC, no 72 (déc., janv., févr.), 2005-2006, p. 53-55.

Eugénie Marcil, étudiante à la maîtrise en muséologie à l’Université du Québec à Montréal.

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