Lauréate 2006 – esse 57

Concours Jeunes critiques
Mary-Pierre Belzile

L’envers du cube blanc

Si le terme déstabilisant sied particulièrement bien à l’œuvre de Patrick Bérubé, il prend tout son sens dans l’installation Embarras / Débarras, présentée à Skol du 18 novembre au 17 décembre 2005.

Touchant également à la photographie et à la vidéo, Bérubé, jeune artiste montréalais, s’adonne surtout à l’installation, créant des milieux familiers et intrigants à la fois. En présentant au premier abord une galerie vide, l’artiste pousse le visiteur à se laisser aller à sa curiosité, prenant le risque que celui-ci rebrousse chemin, rebuté par l’apparente absence d’œuvre.

D’emblée, on a l’impression d’une salle en montage, vide à l’exception d’un mur percé de cinq portes. Embarras / Débarras force donc l’exploration de l’espace d’exposition par le spectateur, lui donnant aussitôt le choix de son parcours en lui proposant de franchir un double interdit, soit d’entrer physiquement en contact avec l’œuvre et de céder à la tentation d’ouvrir des portes closes. Différents agencements surprennent derrière chaque battant, invitant à pénétrer plus avant ou encore bloquant toute avancée par une accumulation d’objets, qui deviennent presque menaçants dans la pénombre.

L’expérience est déroutante, presque intimidante. En nous conviant dans les coulisses de l’exposition, usant de contournements et de recoins pour forcer l’appréhension d’un espace qui se dévoile par détours, on a le sentiment d’être voyeur. Cette œuvre pour le moins complexe fait intervenir de multiples notions, touchant à la fois à la photographie, à la vidéo, aux paramètres de l’installation et de l’in situ. Derrière une première porte (1), la découverte d’un placard en désordre, rappelant n’importe quel espace de rangement domestique, renvoie le curieux à sa propre expérience des objets, alors que les outils, matériaux divers et articles ménagers conservent leur banalité. On est tout de même tenté d’introduire une certaine narration dans cet assemblage d’apparence aléatoire : la cannette de boisson gazeuse aurait-elle été oubliée par un ouvrier, les cartons sont-ils la trace ou le signe d’un déménagement ? Pourtant, bien que le rangement suggère une expérience quotidienne, un malaise subsiste, amplifié par l’éclairage sombre, bleuté, qui baigne l’endroit. En levant les yeux, on aperçoit un écran vidéo, faux plafond faisant littéralement s’écrouler sur nous le contenu empilé virtuellement de l’étagère. L’artiste fait ainsi cohabiter les médiums et modes de présentation, multipliant les références et les possibilités d’interprétation, réitérant le caractère factice de la mise en scène.

Deux autres espaces, contenant des agencements semblables, se distinguent l’un de l’autre par des photographies grand format sur le mur gauche. Sur chacune des images, une personne se tient dans un décor ressemblant à une des pièces de l’installation, avec un énorme ballon rouge attaché à ses vêtements. Ce ballon rappelle une œuvre antérieure de Bérubé (alors qu’il était du collectif Pique-Nique) et présentée lors de l’événement Le lac des castors en 2004. À la différence de Banc public aérien, une « entreprise invraisemblable et étonnante (2)  » qui jouait sur la contradiction entre la lourdeur du banc et la légèreté des ballons alors que l’objet prenait son envol et interdisait dès lors son usage premier pour lui conférer un sens nouveau, les personnages ici montrés sur les photographies demeurent cloués au sol. La gravité les empêche de quitter la réalité de ce monde d’objets quotidiens, et seuls leurs vêtements se soulèvent, retenus pourtant par le poids réel du corps.

Un parcours plus étonnant s’ouvre derrière une porte adjacente. On peut alors véritablement pénétrer dans l’espace, découvrir – non sans une certaine appréhension – ce qui se cache dans les recoins du décor. Des tablettes servent de rangement à quelques jouets d’enfants et une voiture miniature tournoie, en lévitation magnétique. Cet arrêt dans le monde de l’enfance ajoute une note d’étrangeté au sein de cet espace de rangement impersonnel.

Dans le même parcours, un escabeau permet aux plus audacieux de jeter un coup d’œil dans un espace pratiqué au plafond, presque vide si ce n’est de la présence d’un rat en peluche. Bérubé permet ici une exploration de l’espace dans un axe vertical, avec escales et obstacles, tout en y introduisant une pointe de dérision. Ce procédé n’est pas sans rappeler l’installation Demi-mesure présentée à Québec lors de la Manif d’art 2005. L’artiste présentait à cette occasion une installation qui suscitait les déplacements dans l’espace tout en frustrant les attentes : un trampoline était disposé dans une pièce au plafond très bas, annulant les possibilités offertes par un dispositif appelant normalement le jeu.

Continuant l’exploration de la pièce, on en arrive à se buter sur une barrière recouverte de miroirs, témoin de nos déplacements dans l’espace, témoin aussi de l’hésitation à franchir cet obstacle symbolique. Une fois de l’autre côté, le corridor nous mène à une pièce où résonnent de façon continue les notes graves d’un synthétiseur sur lequel est posée une poutre, semblant soutenir le plafond. Deux autres poutres répètent cet agencement, écrasant différents éléments au plancher ou au plafond, teintant d’une touche d’absurdité cet endroit où gisent des objets de toutes sortes, qui interpellent le visiteur et font intervenir un doute dans son esprit. De plus, une photographie se trouve sur un des murs, une image présentant une accumulation, répétition formelle de ce qui est présenté dans l’exposition. Pourtant, on ne peut saisir que partiellement l’image, un de ses coins étant décloué, mimant l’effondrement des objets. La photo conserve ainsi son caractère concret, prenant entièrement part à l’installation et interpellant l’attention par une discordance, un événement qui force à revenir à une interrogation sur la mise en exposition même.

Bérubé redéfinit notre expérience de l’exposition et de sa linéarité, mettant à profit les attentes et les parcours possibles, nous obligeant à revenir sur nos pas, à grimper, à se pencher. Il conserve l’aspect banal et familier des choses, évacuant toute référence à la monumentalité. Mais l’organisation des éléments n’est pas laissée au hasard, Bérubé les faisant intervenir formellement entre eux afin qu’ils se répondent et n’évoquent qu’un désordre superficiel, une fausse impression d’« habituel » afin de « réenchanter l’existence quotidienne à travers ce qui est commun à tous (3) ». S’il est vrai que l’espace créé par Bérubé rend plus intime la visite, de par son lien avec le quotidien et les ancrages avec le domaine du domestique, il n’en demeure pas moins qu’une distance s’établit par ce même caractère générique des objets et par les détournements effectués subtilement. On se bute à l’apparent vide de sens des différents cartons, outils ou matériaux qui n’ont rien à dire, si ce n’est par leur organisation formelle.

Issus de notre société de consommation de masse, ces articles n’ont pas un caractère luxueux, de vieillerie (ce qui leur conférerait une valeur d’ancienneté) ou sentimental, à l’exception peut-être des jouets, de la voiture : ils sont seulement des marchandises génériques qu’on consomme et qu’on jette sans réfléchir. Mais les quelques jouets, justement, introduisent l’étrangeté, le dispositif mis en place par Bérubé témoignant d’une préoccupation accrue pour la mise en exposition. Le « merci de ne pas toucher » nous ramène inévitablement au statut de l’objet précieux, revêtant véritablement son caractère d’œuvre. La dimension surréelle de la voiture en lévitation, tournant sans arrêt sur elle-même, exacerbe cette impression. Les deux personnages des photos amènent la seule touche de vie, la seule présence humaine de l’exposition, mis à part les visiteurs qu’on peut croiser dans un détour.

Bien que l’artiste semble nous offrir des choix, par la séquence des portes et par un parcours, les attentes demeurent frustrées, les réalités inaccessibles. Le projet de Bérubé semble résider dans cette constante contradiction entre le palpable et l’immatériel, entre le saugrenu et le banal à l’extrême. En cela, l’exposition Embarras / Débarras rassemble plusieurs des pistes que Patrick Bérubé avait lancées dans ses expositions précédentes, investissant cette fois avec aplomb un lieu lui étant tout entier réservé.

NOTES

1. Le parcours n’étant nullement prédéterminé, « une première porte » s’entend de façon arbitraire...
2. Julie Bélisle, « Quand faire c’est dire : l’acte artistique dans l’espace urbain », Esse, n° 54 – Dérives, printemps-été 2005, p. 52.
3. Johanne Lamoureux, L’art insituable : de l’in situ et autres sites, Montréal, Centre de diffusion 3D, 2001, p. 76.

Mary-Pierre Belzile, étudiante au baccalauréat en Histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal.

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