Lauréate 2003 – esse 49

Concours Jeunes critiques
Marie-Christine Beaudry

Cime ou la conjonction de deux univers

Montagne : espace naturel dont la charge esthétique est de l’ordre de la transcendance et de la pureté. Elle est souvent évoquée pour sa puissance mystique et sa force brute, caractéristiques par lesquelles l’iconologie religieuse nous la fait connaître en tant que symbole.

Gratte-ciel : architecture urbaine typique de la société libérale, symbole de l’empire capitaliste. Sa verticalité quasi organique cherche à se perdre dans la sphère atmosphérique, faisant prendre conscience à la fois de son dynamisme et de son rapport à l’ascension.

Il paraît clair qu’une relation symbolique s’installe entre la montagne et le gratte-ciel, pourtant opposés suite au clivage établi entre le milieu urbain et naturel. En effet, où règne la civilisation se replie la nature. Toutefois ce n’est pas sur cette dualité posée entre nature et culture que se jouent les propos artistiques qui ont été réunis par Champ Libre sous la thématique Cime, les 26, 27 et 28 mars 2003. Guylaine Bédard, Patrick Bérubé, Virginie Laganière, César Saëz et Jen Morris ont travaillé à partir de ce qu’évoque pour eux le sommet, en s’appropriant le rez-de-chaussée de la Place Ville-Marie. Ainsi, cet événement d’art électronique a eu pour conséquence de briser la régularité de l’environnement urbain et de proposer un parcours parsemé d’œuvres.

Dans cette perspective, Champ Libre, centre de création et de diffusion interdisciplinaire en art, poursuit depuis 10 ans le désir de démocratiser et de désinstitutionaliser l’art en allant toucher directement le public par des interventions artistiques ciblées dans l’espace urbain. Champ libre veille de la sorte à faire connaître cette forme d’art contemporain en imaginant des activités artistiques nomades qui jouent sur le détournement de leur lieu d’inscription.
Le genre paysagiste surgit à l’esprit lorsque l’on fait allusion à un thème relié à la nature, et, croirait-on, les œuvres présentées au cœur d’un espace aussi urbain devraient revêtir un caractère bucolique. Or, il n’en est rien, ni même dans le choix du support matériel qu’elles adoptent, à savoir l’installation vidéo et la photographie, par lesquelles elles tentent d’intégrer le thème imposé. Le défi proposé aux artistes tenait justement dans la problématique de franchir les lourdes barrières du champ de l’art et de produire des propositions efficaces, actuelles et spécifiques pour le projet de la Place Ville-Marie.

Avec Cime, les artistes ne s’appuient plus sur les repères historiques traditionnellement associés au motif de la montagne, mais dégagent plutôt de nouvelles approches. La réflexion des œuvres se situe dans plusieurs cas au niveau conceptuel plutôt que selon leur simple matérialité. Bérubé, par exemple, cherche à recréer l’effet de vertige éprouvé physiquement au niveau d’une cime en installant des photographies saisies en plongé au plafond des cages des portes tournantes. Le spectateur appréhende difficilement la totalité des images, car celles-ci sont fragmentées par la rotation qu’il doit exécuter en passant les portes. De plus, la torsion qu’il doit faire avec la tête déstabilise sa vision, ce qui augmente la déroute. Bien que le contenu des photographies semble a priori éloigné de la représentation de l’espace naturel, le spectateur glisse dans le rapport à la montagne à travers cette évocation aérienne ou cet effet de vertige.
Le travail de l’idée prime également chez Saëz, dans la mesure où celui-ci, à l’aide de son installation vidéo composée de plusieurs écrans disposés en cercle au bas d’une petite tour signalétique, montre les pieds des passants dans le hall du bâtiment. La représentation suggérée par ce manège est sans début ni fin. Mais l’enjeu est tout autre. Il réside dans la soif d’ascension et de pouvoir sous-entendue par le va-et-vient des gens. Saëz sait extraire le potentiel mercantile et propret du lieu par le biais de la mise en évidence des chaussures aseptisées qui se promènent. Ainsi, l’énumération installative de téléviseurs n’est pas sans por-tée : elle va entacher le symbole de la finance que représente la Place Ville-Marie à travers ses fonctions.

Morris, quant à elle, s’arroge le signe de la croix dans une vidéo qui rend probante la réciprocité symbolique partagée entre l’édifice, dans sa configuration architecturale, et le Mont-Royal avec sa croix. Mais l’artiste ne travaille pas seulement sur le plan symbolique. La stratégie conceptuelle qu’elle cherche à mettre de l’avant dévoile les liens entretenus par ces deux lieux spécifiques à Montréal et met l’accent sur la visibilité dont ils bénéficient. Avec cette œuvre, il ressort que ces endroits sont autant des points de repère pour le résident de l’île que des facteurs de désorientation lorsque celui-ci se retrouve à leur sommet.

Laganière présente une vidéo où se déchaîne une tempête de neige. Or, l’artiste métamorphose le chromatisme de l’image pour que cette tempête arbore un camaïeu verdâtre : le spectateur a d’abord l’illusion de percevoir un paysage printanier serein pour ensuite comprendre que l’astuce de l’œuvre réside dans le glissement l’amenant à contempler paisiblement l’ivresse de la nature. Bédard, finalement, nous plonge au milieu du Mont-Royal grâce à des fragments vidéos qui s’enchaînent en un jeu de raccords presque psychédélique. Cette dernière a investi la montagne afin d’en faire ressortir la beauté par un montage insistant sur les impressions qu’elle a ressenties lors de ses périples. La vidéo prouve que le Mont-Royal est unique pour les citoyens de la ville.

Il est évident qu’au moment de l’organisation de ce projet rien n’a été laissé au hasard. Le thème sélectionné voulait intégrer les actions artistiques de Champ Libre dans le cadre de l’Année internationale de la Montagne décrétée par l’ONU Comme l’île de Montréal possède elle-même une géographie particulière grâce au Mont-Royal qui la surplombe, les interventions symboliques des artistes sont significatives et réussissent à prouver la pertinence de travailler à partir d’une thématique naturelle, même à l’intérieur d’un lieu urbain.
Une autre qualité de Cime est qu’il parvient à s’approprier l’environnement spatial de la Place Ville-Marie de manière tout à fait discrète. La rapidité de la circulation au rez-de-chaussée n’est jamais troublée malgré le caractère in situ des œuvres présentées. Cette singularité dévoile l’impersonnalité de l’édifice urbain. De plus, le choix du thème réitère parfaitement ce caractère : il cerne le potentiel individualiste de l’expérience vécue lorsque l’on se retrouve sur une cime. L’intensité d’une telle expérience permet d’explorer le domaine de l’intériorité grâce à l’émotivité interpellée par la nature; dans le cas qui nous intéresse, l’événement tente de la recréer, mais la détourne de son contexte initial pour lui faire une place au sein d’un espace urbain. C’est en cela que les œuvres sont efficaces : leur caractère conceptuel et subtil établit une relation entre le symbole, l’abstraction et l’émotion. Le spectateur ne reçoit plus passivement les propositions qui lui sont livrées, il doit faire un effort cognitif après avoir reçu des indices sensibles afin de les réinterpréter pour remonter aux idées soumises par les artistes. L’intérêt de cet événement réside dans l’effort de cohésion à recréer entre les créations. En effet, au premier contact, elles semblent difficiles à lier, et dans certains cas, à se rattacher à la thématique. Pour le spectateur intéressé, un parcours ludique s’ouvre afin qu’il puisse découvrir des œuvres au potentiel critique et, du coup, redécouvrir les spécificités du bâtiment par sa nouvelle mise en valeur. Cela permet de briser la monotonie et l’activité sourde de ce monument.

Marie-Christine Beaudry, étudiante au baccalauréat en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal.

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