Vingt-six glorieuses

En compagnie : 
de l’Alphabet

Est-il possible d’imaginer une humanité enfin soulagée de la polarité binaire dans laquelle la sexualité reproductive nous confine ? Les sept lettres qui composent le sigle LGBTQIA (1) sont peut-être le brise-glace d’une réalité radicalement émancipée susceptible de ciseler un abécédaire infini. Afin de labourer cette ouverture des voies, nous avons désiré rencontrer l’Alphabet lui-même, Divinité de l’écriture, Être phrase, etc. Nous ne l’avons pas cherché longtemps, il se rencontre dans chaque livre, chaque poème, chaque chose écrite ou dite. Il a le verbe fougueux et la langue allègre, il fut bon camarade.

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Cher Alphabet (2), merci d’avoir accepté notre invitation. Les acceptez-vous toutes ?

A. : Non. Il y a des individus unidimensionnels qui me font mal aux lettres et qui me torturent le mot. Je préfère me tenir éloigné de ces barbares décapsuleurs d’accent circonflexe.

Qui êtes-vous ?

A. : Je suis l’outil suprême, le réservoir où séjournent toutes les possibilités du langage. Mes temples sont abondants et accueillants. Aucune servitude ne m’entoure. Faites de moi ce qui vous tente, brusquez-moi, considérez-moi avec amusement ou déférence, peu m’importe. Mon nom est de genre masculin, et pourtant je ne suis ni masculin ni féminin.

Quel lien y a-t-il entre vous et la sexualité ?

A. : À l’origine, j’ai été enfanté par la langue, cet organe aux allures de gastéropode. Chaque lettre qui me compose est une conquête ardente de la langue dans la cavité buccale. Sa mobilité relève du principe de plaisir, par lui elle multiplie ses mouvements : elle adhère, glisse, lèche, se rétracte, claque, exulte en tous sens. La langue – observez la turbulence de la vôtre – parcourt, sonde les trous, et examine les sons. Dix-sept muscles animent sa prospection continue. Sa force peut être ravageuse – l’orthodontie est la preuve que la langue est oublieuse de ce qui est juste, esthétiquement, anatomiquement (elle peut désorienter la mâchoire, corroder l’émail, faire fi de l’alignement). Ses contorsions variées font d’elle l’organe d’érudition du plaisir : difficile de parler sans savourer, sans désirer et inversement. Les sons qu’elle produit sont les boussoles temporaires de la sexualité, les mots qu’elle forme en sont les habits de fortune, parures de l’identité sexuelle. Le désir est-il plus fluide que la langue est déliée ? Ceux qui vantent les polyglottes sont parfois les mêmes qui dédaignent les langues qui se fourrent où bon leur semble. C’est injuste.

Fabriquez-vous des combinaisons sur mesure ?

A. : En 1829, le guide de l’alphabet élémentaire, disponible au cout de 3 cents, enseigne d’un même coup l’union des syllabes et l’union des êtres sous les dictats moralistes de l’époque – je n’y suis pour rien, ce fut probablement l’invention de curés retors. Nous y apprenons ceci : « L’en-fant qui ai-me ses frè-res et ses sœurs, é-tant hom-me ai-mer-ra é-ga-le-ment son prochain. De même qu’on ne sau-rait ai-mer ses frè-res et ses sœurs sans ai-mer son père et sa mè-re, on ne sau-rait ai-mer son prochain sans ai-mer Dieu, et l’on ne sau-rait ai-mer Dieu sans ai-mer la ver-tu. » N’est-ce pas louche que ces bigots dissèquent à ce point ce qui devrait, selon leur philosophie, aller « sans dire » ? Magouilleurs, ils m’ont détourné pour accomplir leur leçon d’obéissance affective, ordonnancement de l’amour fondé sur l’irréversible division entre les êtres. Prononcera bien qui aimera dans l’ordre. Je rêve au jour où la leçon queer de la cohérence syllabique sera disponible sur les tablettes : « Tu ai-mer-ras qui tu veux, tu four-re-ras ta lan-gue par-tout, tu é-lè-ve-ras tes en-fants à plu-sieurs, ou ho-mo-pa-ren-ta-le-ment, tu te fi-eras à ta pro-pre loi, tra-la-la ! ».

Luttez-vous ?

A. : Oui, mais mes effectifs se limitent à vingt-six lettres, auxquelles je conjugue quelques signes (+, *, etc.) et chiffres. Tout repose donc dans l’art de combiner. J’appuie des communautés de lutte autour de certaines séquences de lettres : LGBT+, cela va de soi. En tant qu’Alphabet occidental, je suis habile pour faire apparaitre, mais on m’utilise peu pour la disparition, question de mode. Notez qu’en Chine, les LGBT+ s’interpellent en utilisant le mot tonghzi (同志), qui signifie camarade. Le mot de ralliement sert de camouflage au sein du régime totalitaire. Choix stratégique pour apparaitre – à ses propres yeux – et disparaitre – aux yeux des autres – simultanément.

Lisez-vous ?

A. : Non. Puisque j’écris tout et sans arrêt, je ne dispose d’aucun temps pour me relire.

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Canaille et résolument en faveur d’un sigle qui additionnerait l’ensemble de ses lettres dans le désordre, Alphabet a composé, à notre demande, vingt-six variantes imaginaires susceptibles de favoriser l’émergence d’autant de genres, de sexualités et d’orientations créatives (ou non). Les voici :

AAndropogynie Invitation à défenestrer le normatif afin d’atteindre les autres enfouis en soi. L’andropogyne présente les caractéristiques de l’homme, de la femme et de l’animal simultanément. En termes jungiens, ille offre les attributs de l’anima (part féminine inconsciente de l’homme), de l’animus (part masculine inconsciente de la femme), et de l’animalis (part non domestiquée de l’inconscient). Et tout ça s’amuse librement.

BBibinarité Femmes et hommes fidèles à leur double catégorie étanche et reproductive, qui considèrent comme anormal tout ce qui n’y correspond pas. Les bibinaires se nourrissent généralement de pommes de terre et/ou de pommes. Ils et elles prétendent être les descendants directs d’Adam et Ève.

CChronophilie Adoration et/ou détestation du temps qui passe. Attirance pour un âge en particulier, celui-ci correspondant toujours à l’inversion des chiffres de son propre âge. Exemple : Jonas a 16 ans, et il est affriolé par les gens de 61 ans, toutes allégeances sexuelles confondues ; Mélanie en a 53, et elle salive uniquement en présence d’êtres qui ont 35 ans. Lorsqu’illes débutent une nouvelle décennie (10, 20, 30, 40 ans, etc.), certains chronophiles peuvent ressentir une double attirance simultanée, à la fois pour les jeunes et pour les vieux. Pour un chronophile, une nouvelle décennie est invariablement troublante.

DDodécaphile Individu qui ne peut envisager sa sexualité qu’avec un minimum de onze partenaires simultanément, sans préférence gender. Les anciens les nommaient orgiaques.

EEntre-soi Grands adorateur.trice.s de l’onanisme, les entre-soi se prosternent exclusivement au temple de leur entrejambe. Illes ont la réputation d’être extraordinairement sexuels, mais sans partage possible.

FFluctuationnisme Genre instable qui se particularise en repassant chaque fois par le neutre au gré de la pression barométrique, indépendamment du débit de partenaires.

GGrand-airisme Pratique d’une sexualité pastorale, en nature exclusivement, seule ou accompagnée. Excitation provoquée par la certitude d’être regardés par les arbres et les rongeurs de passage. Aussi nommé exhibitionnisme sylvestre.

HHéliophilie Espérant une sexualité légère, aérienne et à tout vent, l’héliophile se désire entièrement dégagé.e des impératifs terre à terre (le compromis, la justification, le mensonge, la jalousie, etc.). L’héliophile refuse la sexualité bully et se déploie toujours en lentes caresses savantes et jouissives.

IIntravisuel.le.s Plaisir érotique possible exclusivement en situation d’aveuglement, les yeux bien bandés. Les intravisuel.le.s ont pour bible Histoire de l’œil de Georges Bataille.

JJuste-O-corps Adorateur du no names, les juste-O-corps (jOc) n’en ont que pour les corps. Illes ne veulent strictement rien connaitre de leurs partenaires, ni leur nom ni leur âge : il n’y a que des corps corps à corps encore et encore.

KKraken Les krakens ont une sexualité tentaculaire et polylangoureuse inspirée du poulpe gigantesque des légendes scandinaves. Illes ont une attirance pour la captivité et les eaux profondes. Lorsqu’illes s’unissent, illes font les gros yeux.

LLombricolage Pratique ludique consistant à l’insertion de lombrics dans les sous-vêtements, de manière à stimuler secrètement – et en permanence – le gland et/ou le clitoris.

MMoulinisme (aussi appelé blender/gender) Propension à mélanger de manière homogène les genres existants jusqu’à l’obtention d’une sorte de tapenade de signes, de poils et de protubérances.

NNanophilie Les nanophiles ne désirent que des organes génitaux de très petite taille. Il est courant chez les nanophiles de se faire réduire les attributs du bas du corps (ou même les seins, le cas échéant). Toutefois, à trop réduire le nanophile risque de perdre pied : c’est le vertige nanophiliste.

OOrificiel Tout d’officiel et de cérémonieux dans les rapports sacrés qu’entretiennent les orificieux.cieuses aux différents orifices du corps humain. Chaque orifice est un autel sur lequel un sacrifice devra être fait.

PPansexualistes Aiment tout, désirent tout et lèchent tout. Illes ne sont pas regardant.es et sont entièrement accueillant.es, sans prédisposition autre que leur pansexualisme exacerbé. Illes ont la réputation d’être, entre tous, les partenaires idéaux.

QQ-Q-isme Questionnement contre question-nement, le Q-Q-isme n’est possible qu’à deux. Les Q-Q-istes doutent de tout en permanence. Illes se rassemblent une fois aux deux mois, toujours au deuxième jour dudit mois. Lors de chaque rencontre, invariablement, illes voient leurs doutes se décupler et plongent alors dans un plaisir éthéré et métamorphique.

RRiennardiste Par opposition aux pansexua-listes, les riennardistes sont des contemplatif.ves du néant et de son devenir-organe.

SSeindoux N’en ont que pour les mamelons, masculins ou féminins. Être seindoux signifie que rien n’érotise davantage qu’un troisième mamelon – manifestation inaliénable d’une volonté érotique hors de l’ordinaire.

TTatillonnisme Sexualité toujours partagée du bout des doigts, les tatillonnistes préfèrent les doux pincements et le tapotage minutieux. Illes s’interrogent sans cesse sur le sens d’un geste, ce qui rend leurs caresses rares et savoureuses.

UUltrasonisme Pour les ultrasoniques, le plaisir surgit du cri. Chez elles et eux, les organes du plaisir sont la luette et les oreilles, et le degré de jouissance varie en fonction des propriétés qualitatives du cri des partenaires.

VVaguagiste Illes n’ont que de vagues désirs pour ceci ou cela, lui, elle ou l’autre là-bas, un jour peut-être, rien de précis, tout d’incertain et peu importe. Mais sexualité tout de même illes ont.

WWallabites Excentriques amateurs de verges, les wallabites possèdent au minimum deux pénis, tous deux parfaitement fonctionnels. Rien d’autre ne les intéresse.

XXénogenre Le genre correspond à l’image ou à l’idée que s’en fait l’autre. L’autre peut être en soi ou devant soi. Rien n’arrête l’autre de nous genrer et vice versa.

YYoyophile Femme un jour, homme l’autre jour, parfois oui parfois non, oral ou anal, toujours en alternance.

ZZarathoustificationnisme Praticien.ne.s d’une doctrine échangiste remontant à la plus haute antiquité, les zarathoustificationnistes copulent entre elles et eux par strates superposées, à la belle étoile sur de longues périodes et de toutes les manières possibles, pourvu que le résultat offre l’impression visuelle d’une ziggourat faite de chair. À chaque tentative, une soixantaine de partenaires est nécessaire.

Dès lors qu’il sont inventés, les mots et les sigles deviennent disponibles et peuvent donc être capturés. De nos jours on entend : « Eh ben moi aussi alors, je suis queer », ce qui fait sourciller les queers, sourcils ou pas. Alphabet nous livre ce conseil colimaçon en forme de suçon : réclamez-vous de la marge que si vous ne menacez pas sa dissolution.

Notes

(1) Lesbiennes, gais, bisexuel.les, trans, queers, intersexuel.les, asexuel.les.

(2) Pour le bien de cet entretien en sa compagnie, nous avons utilisé l’alphabet français et ses vingt-six lettres.

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Nous sommes jaloux et jalouses de la complexité du monde qui nous entoure. Pour ramener notre joie, nous jonglons avec les mots tout en nous imaginant autres.

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