Une certaine consistance (Extraits de jours, 2000–2001)

Une certaine consistance

(Extraits de jours, 2000 – 2001)

 

17 – 27 janvier, Lomé, Togo

Dilué par le retour.

 

Sur un banc du parc, une cigarette au soleil, sa lumière.

 

Dans l’avion, stop au bord de Lagos – quinze millions d’habitants.

 

Du ciel, Lomé s’étend en propriétés de cours carrées.

 

Encore une arrivée dans le noir vivant d’une ville.

 

Chaleur humide.

 

Plein de petites lampes et d’ombres remuantes autour.

 

Je retrouve mes gestes de corps dansant. De matière au corps. Terre, terre, terre.

 

Au bord de l’Atlantique.

 

Plus près encore dans une poche fermée de hauts murs, et dedans le marché aux légumes, des femmes. « Tomates ! », ignames, pilées, légumes broyés, marmites sur les feux, fufu dans l’assiette. Ma poche à Lomé.

 

L’appropriation par le mot, le dessin, l’image, le son – cette nécessité de s’approprier ce qui vient à nous dans un espace ou un temps traversé, de retenir quelque chose – naît-elle de l’impossibilité de vivre simplement ce qui se manifeste à nous ?

 

Des petits tas partout en attente.

 

La marche relie, les matières, les corps, les gestes des matières en objets.

 

La cuisine dans la rue et la cour; vers la cour, les chambres.

 

Paul Ahyi : « Pourquoi la terre a-t-elle si soif de sang ? »

 

Beau dialogue avec ce sculpteur (le Doyen) sur le dessin, la sculpture, les tentatives contemporaines. Exprimer comment un carré blanc (il m’avait provoqué sur ce sujet) peut être une fenêtre qui nous amène dans un autre espace, vers un autre ordre (transcendant). — « Ici, sous les cocotiers, les échanges sont rares ! »

 

Les femmes chargent et portent le gravier aux hommes qui malaxent le béton. Comme une danse trop lourde.

 

Le professeur ouvre la porte d’une classe de grands, assis chacun à une table trop haute : « Levez-vous ! ». Envie de pleurer.

 

L’église est pleine. Veillée funèbre en fanfare et chorégraphie simple où chacun avance dans ses plus beaux habits. « C’est joyeux ici ! » — « Non, mais c’est plein d’espoir ». À Lomé, on construit encore des églises. Le Dieu de mon enfance est partout présent.

 

Dix jours à marcher dans la ville, puis nouvelle rencontre avec les étudiants de l’EAMAU (1) sur le paysage de Lomé : les kilomètres de plages séquencées d’est en ouest par le port, le village des pêcheurs, les potagers en ville, les plantations d’allées de palmiers, le grand terrain de sport, une zone de détente et des fêtes du dimanche, la zone de pêche jouxtant la frontière avec le Ghana; la lagune qui s’étend longuement au milieu de la ville sur un axe est-ouest, deux lacs reliés par un bassin, longeant les quartiers de Hanoukope, Doulassame, Amoutive, Be Apeyme où se trouve la forêt sacrée, Be Hedje, Be Kpota...; le chemin de fer dans la ville en trois branches courbes du sud au nord — mouvement de masses proches.

 

Pour décrire l’aréole consistante, il faut la toucher ou alors évoquer une peau grise, souple, rugueuse, ponctuée d’aspérités, et palper, en fermant les yeux, un morceau de latex du bout des doigts.

 

Tout s’est intériorisé.

 

30 janvier

Quatre belles heures de cours théoriques, bien centré. Méditation ouverte sur le mot architecture avec les étudiants de deuxième année, où je risque cette définition : Des appropriations de l’espace répondant au souci d’habiter. En première, Le voyage.

 

31 janvier

Dans la définition donnée hier, le terme appropriation semble trop proche de propriété. Je tente autre chose : Donner formes à l’espace en réponse au souci d’habiter.

 

Répondre en espaces au souci d’habiter.

 

Souci, ou besoin, ou désir ?

 

2 février

Dans la nuit, il se débat dans l’atelier de l’école avec un projet de Classe primaire. À quelques heures de la remise, il n’a rien; les autres (des enseignants) ont presque fini. Il ne sait pas si cette situation l’angoisse vraiment. Au fil du temps, avant le réveil, il finit par entrevoir une solution : un espace rectangulaire pour l’enseignement. Cet espace est légèrement surélevé et balisé aux angles par des colonnes, la lumière vient du haut. Autour, un espace périphérique ondulant (il n’a pas vu d’ouverture dans grands murs blancs). Ce rêve du bâti (il succède à deux autres) le rassure. Il y a quinze ans, il avait écrit : « Suis-je architecte de toujours avoir peur l’effondrement ? »

 

9 février, Paris

Les Dessins de Giacometti et les quelques sculptures qui ponctuent l’exposition me remuent une nouvelle fois.

 

Sur une table, un silex en formes que j’aime modeler, reconnues dans l’œil et la main.

 

Jambes de marbre, jambes de Christ, entre, étendues entre deux pas.

 

Sur le coin du marché d’Aligre, les petites roses en bouquets sont toujours là.

 

IMMATÉRIALITÉ

 

2 février

La revue Esse prépare un numéro sur l’immatérialité, Sylvette Babin questionne mon envie d’écrire quelque chose (courriel du 23 janvier ouvert au Togo).

 

Immatérialité n’est pas dans mon dictionnaire d’usage et de questionnement. Je ne me souviens pas l’avoir prononcé. Immatériel non plus, sinon dans l’enfance... peut-être, pour répondre aux questions de l’âme, de Dieu, des anges...

 

Le mot ne me touche pas. Il n’ébranle rien. Ce qui fut très différent lorsque, écrivant Pédagogie de la forme, je suis tombé sur le catalogue L’informe (2) et la définition de Bataille. L’informe a bouleversé ma perception. La dynamique contenue dans la besogne des mots, davantage encore. Elle se poursuit dans la manière dont j’ouvre l’un ou l’autre mot, seul ou avec les étudiants.

 

« INFORME — Un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. Ainsi informe n’est pas seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant à déclasser, exigeant généralement que chaque chose ait sa forme. Ce qu’il désigne n’a ses droits dans aucun sens et se fait écraser partout comme une araignée ou un ver de terre. Il faudrait, en effet, pour que les hommes académiques soient contents, que l’univers prenne forme. La philosophie entière n’a pas d’autre but : il s’agit de donner une redingote à ce qui est, une redingote mathématique. Par contre, affirmer que l’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe revient à dire que l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat. »

GEORGES BATAILLE

 

Ici, la besogne n’opère en rien. L’immatérialité ne s’ouvre pas.

 

Immatériel semble déjà plus simple pour tenter quelque chose dans cet espace sans repère.

 

Ma perception passe d’abord par la matière. Je provoque des aspérités, donne épaisseur à l’espace, consistance au souffle. Même dans l’animisme, c’est la matière, indissociable de l’âme, qui est retenue.

 

Matière, corps, os, peau, sensuel, et Myriam qui me dit un jour : « Tu es matière ».

 

La poussière traverse le silence, le vide est habité.

 

La spiritualité ? Elle est au corps.

Peut-on flotter (en rêve) sans avoir peur de tomber ?

 

L’immatérialité vers rien.

 

Dans la mort, on s’attend à toucher quelque chose.

 

Parfois un temps suspendu, une impression d’ouate, être un ange. De corps.

 

Un nuage ? La pluie. L’ombre ? Un objet, un corps. La lumière ? Une voie évidente. Je pense à James Turrell qui crée des fenêtres sur l’infini; mais je n’ai pas vu ses Sky pieces et n’écris, ici, qu’à partir de perceptions propres.

 

À Paris, j’ai ouvert un petit livre de Didi-Huberman, L’homme qui marchait dans la couleur : James Turrell, précisément... dans la matière. Si les trois premières lignes du dos de couverture sont celles que je peux lire ici sur l’ouvrage Être crâne (3), consacré à Penone, on s’éloigne encore : « L’artiste est l’inventeur de lieux. Il façonne, il donne chair à des espaces improbables, impossibles ou impensables : apories, fables, topiques. » L’auteur écrit bien « donne chair ».

 

13 février

Accepter l’idée que l’on se désagrège petit à petit.

 

14 février

Dans l’article que Libé consacre, aujourd’hui, à Sylvain Dubuisson, je lis : « Le designer doit redonner du sens au virtuel et aux nouveaux matériaux. Le bois, l’acier renvoyaient à la densité de l’homme, à un équilibre entre matière et pensée. Du matériau de synthèse, le temps est absent. Il est immatériel. Ce qui doit lui faire gagner en métaphore. » Un point de vue.

 

15 février

Lorsque, dans des moments de sensualité extrême, le corps murmure « Je fonds », ou dans un accouplement « Je pourrais mourir dans l’instant », part-il dans un espace de l’unité, sans aspérité, un bain d’huile ? Est-il sans poids, immatériel, ou vit-il d’un excès de densité expiré dans l’espace qui le prend ?

 

Si, quand je donne aux étudiants un mot à ouvrir pour proposer un sens, ce mot reste pour eux aussi étranger qu’immatérialité l’est pour moi, je comprends leur inertie.

 

Le dictionnaire (4) permet de lire une définition : « Qualité, état de ce qui est immatériel » Et pour ce mot : « Qui n’est pas formé de matière (V.incorporel, spirituel). Qui est étranger à la matière, ne concerne pas la chair, les sens. Qui ne semble pas de nature matérielle. » Le placer sur un plan intellectuel est relativement aisé. Il resterait encore à le mettre en mouvement, assurer son transfert, l’intégrer dans l’expérience d’un corps entier.

 

 

Au niveau spirituel (large), j’utilise le terme transcender. Il renvoie à un autre ordre. L’accès s’établit à partir de la matière en pratiques diverses qui la brasent, jusqu’au simple souffle d’un corps qui entre en méditation. Dans l’ouverture d’un autre espace, certains font l’expérience de la dématérialisation. Elle correspond, en physique, à la « disparition des particules matérielles (d’un corps) accompagnée d’apparitions d’énergies ».

 

Là, je vois bien comment ces esprits se rapprochent de l’immatérialité. Ils évoquent les énergies, les fluides, les ondes. Ma perception doit être limitée, puisque dans les souffles, les énergies, j’intègre une consistance qui les fait entrer dans un inventaire de matières.

 

Les ondes ? L’immatérialité est évidente, Je ne fais pourtant pas le lien entre les deux, ne les évoque d’ailleurs jamais. Dans le monde, je cherche des aspérités. Jusqu’à donner consistance aux idées, à tendre vers le corps des messages virtuels

 

Certains mots restent étrangers. Se heurtent à quelque résistance.

 

Toucher rien.

 

Mes dieux ? Païens, reliés à la matière.

 

La lumière est une voie. Elle conduit vers un espace autre sur lequel j’écrirai sans doute. Sans être sûr d’utiliser les mots immatérialité et immatériel. Vital, transcendant, oui.

 

L’un considère d’abord l’âme (immatérielle ?) qui donne le lieu; l’autre le lieu (matériel ?) d’où sourd l’âme. L’un et l’autre se rejoignent dans le lieu qu’ils habitent.

 

Dans la rue, le ciel se découpe en bleu pur.

 

La libraire me conseille L’homme qui marchait dans la couleur. Je prends.

 

Après les trois premières lignes communes à la série Fable du lieu et citées plus haut, Didi-Huberman poursuit : « Le genre de lieux qu’invente James Turrell passe d’abord par un travail avec la lumière : matériau incandescent ou bien nocturne, évanescent ou bien massif. Turrell est, en effet, un sculpteur qui donne masse et consistance à ces choses (mal) dites immatérielles que sont la couleur, l’espacement, la limite, le ciel, l’horizon, la nuit, l’immensité du désert. »

 

Je vis cette expérience de la consistance. Et c’est précisément cette expérience qui me lie de manière fondamentale à la matière Le vent — surtout le grand vent — en montagne, plus fort seul.

 

Les premières pages de L’homme qui marchait dans la couleur questionnent d’abord mon écriture. Quand arriverai-je à la rendre aussi distante et proche, fluide, pénétrante, ouverte ? Le lecteur suit, en proximité, cet homme qui marche seul, sa relation à l’Absent. L’écrivain est ailleurs (pas très loin, j’entends sa voix).

 

Faire corps avec le monde.

 

16 février

Hier l’éditeur m’a donné une couverture du livre Aspérités en mouvements « Le reste suit ! »

 

La nécessité d’échanger dans le solide, produire de petites concrétions

 

Je recommence L’homme qui marchait dans la couleur. MARCHER DANS LE DÉSERT s’ouvre sur une fable d’un lieu déserté, un « gigantesque monochrome » arpenté sans fin, par un homme qui marche. Cette fable – magnifique — se fonde sur le récit de l’Exode, sur du désert et de l’absence. « L’absent y fleurit du désert — du désir —, il y prend nom ». Avec l’Absent, l’homme scellera une alliance signée de sang. MARCHER DANS LA LUMIÈRE commence ainsi : « Passe le temps. Deux mille trois cent cinquante-cinq années, pour faire précis. L’homme ne marche plus dans les déserts, mais dans le labyrinthe des villes : imaginons Venise. » Puis cette question : « Comment donner à la croyance le support visuel d’un désir de voir l’Absent ? » Et là vient le lieu vide, la lumière présente, pour rapprocher, doucement, sans le dire (mais on s’en doute) de la sculpture de James Turrell, et lire : MARCHER DANS LA COULEUR, MARCHER L’ESPACEMENT, MARCHER DANS LA LIMITE, MARCHER SOUS LE DU CIEL, TOMBER DANS LA FABLE DU LIEU.

 

Densifier le silence.

 

17 février

Gris, froid, dehors; chaud, tendre, dedans.

 

18 février

Ce manque à la main, à la bouche, au nez (cette frustration) lorsque la serveuse débarrasse trop vite le verre de vin vide. L’enlève avant que j’aie bu le fond, les dernières gouttes, la dernière goutte, porté aux lèvres fois le verre plein d’odeur, de traces, de gestes.

 

Boire le vide

 

25 février

Dans Vacances prolongées, Johan van der Keuken court après des images du monde avant de mourir. Fondant sa vie dans l’image, il part avec sa compagne au Bhoutan, au Burkina Faso, au Brésil, passant par Amsterdam, faisant halte à San Francisco… « Si je ne peux plus créer d’images, je suis mort. » La perception rapprochée qu’il donne de son parcours nous déplace entre des êtres en vies précaires et la sienne en train de partir. De manière évidente, le cinéaste veut que son film prolonge son cancer, témoigne d’un monde transcendant sa mort.

 

« Il n’y a pas de noyau en l’homme, simplement le vide. »

 

26 février

Je retrouve un courriel de Sylvette Babin daté du 4 décembre : elle me rend quelques phrases griffonnées dans son carnet : L’oignon s’épluche jusqu’à rien. – Le noir oblitère le mystère de l’ombre. – Le trou fait peur.

 

27 février

Ce soir les visages sont beaux

 

28 février

L’âme se matérialise.

 

Sur cette idée, floue, mais récurrente, de filmer… des êtres en mouvements, le corps des gestes, des petites chorégraphies quotidiennes en espaces… une ambiguïté : un désir d’aller vers l’autre et la peur de la déranger, de lui prendre ce que je ne peux lui donner. Sans doute ne suis-je pas près. Voyageant, écrivant, je peux me considérer dans une période de reconnaissance, ou penser que la caméra perturbera toujours ma perception et mon rapport à l’autre, que je ne filmerai jamais.

 

Continuer à bouger mes yeux nus.

 

 

NOTES

(1) L’École Africaine des Métiers de l’Architecture et de l’Urbanisme qui concerne huit pays africains.

(2) L’informe, mode d’emploi, textes de Yve-Alain Bois et Rosalind Krauss, Paris, Centre Georges Pompidou, 1996. La définition de Bataille a été publiée dans Documents, 1929.

(3) Les deux livres ont été publiés dans la série « Fable du lieu », aux Éditions de Minuit, en 2000 et 2000.

(4) Les définitions sont extraites du Petit Robert.

 

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