Transgresser l’ordre établi : Corps en résistance de Valérie Jouve, Jeu de Paume

Jeu de Paume
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, vue d'exposition, Jeu de Paume, Paris, 2015. Photo : permission du Jeu de Paume, Paris
  • Valérie Jouve, Sans titre (Les Personnages, avec Marie Mendy), 1994-1996. Photo : Valérie Jouve, Traversée, détail tiré de la vidéo, 2012. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015
  • Valérie Jouve, Traversée, détail tiré de la vidéo, 2012. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015. Permission de la galerie Xippas, Paris
  • Valérie Jouve, Traversée, détail tiré de la vidéo, 2012. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015. Permission de la galerie Xippas, Paris
  • Valérie Jouve, Traversée, détail tiré de la vidéo, 2012. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015. Permission de la galerie Xippas, Paris
  • Valérie Jouve, Traversée, détail tiré de la vidéo, 2012. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015. Permission de la galerie Xippas, Paris
  • Valérie Jouve, Blues, détails de la vidéo, 2015. Photo : © Valérie Jouve / ADAGP, 2015. Permission de la galerie Xippas, Paris

Valérie Jouve, Corps en résistance
du 2 juin au 27 septembre 2015 au Jeu de Paume, Paris.

On n’entre pas dans les photographies de Valérie Jouve, les yeux fixés au cartel explicatif. On s’engouffre dans des images, on s’accroche à leurs mouvements. L’artiste compose son exposition à la manière d’un chorégraphe. Du 2 juin au 27 septembre au Jeu de Paume à Paris, Corps en résistance incarne l’organisation vivante d’une matière visuelle : un corpus rassemblant vingt-cinq années de travail à travers le monde.

Ce sont des « personnages », des « situations », des « façades », des « passants » ou encore des « arbres ». Chacune des photographies s’articule avec l’autre dans un dialogue informel et indéterminé, s’abandonnant à la dérive du spectateur. En choisissant délibérément des sous-titres génériques pour ses séries (Les Personnages, Les Situations, Les Façades, Les Figures, Les Paysages), Valérie Jouve extrait ces images de leurs contextes socio-culturels. Nul repère géographique ni logique chronologique où s’accrocher, seuls l’intensité des expressions humaines et le vertige de l’urbanisation nous agrippent. Il s’agit, pour l’artiste, de « susciter des questionnements sur l’humanité et nos sociétés contemporaines en général (1) ». Ce cheminement s’amorce avec la narration que déploie progressivement l’exposition. Des motifs récurrents – le mur, la façade, la route – se répercutent de films en photographies, d’espaces colonisés par l’urbanisme en terrains abandonnés, insufflant un rythme physique et musical à la rétrospective.

Le film Traversée (2012) enregistre le voyage d’un enfant et d’un marionnettiste à travers des territoires palestiniens indéfinis où de longues étendues rurales ponctuent leur arrivée dans les villes. Grand littoral (2003) observe l’expansion des voies de transit et des espaces commerciaux comme obstacle à la progression des individus qui pourtant s’y adaptent. Le support cinématographique fait défiler l’espace-temps tandis que la photographie permet de le suspendre, de se laisser hypnotiser par les rapports que lient les individus avec leur habitat. Ici, la mise en scène et le montage rencontrent le vocabulaire de la photographie documentaire – saisir des corps dans leur environnement social. Les images transcendent leur statut de preuve pour enregistrer un réel sensitif et universel, profondément humain. Ainsi se superposent des bribes de récits que le spectateur noue et dénoue selon un rapport aux œuvres et au monde volontairement brouillé. Les images fixes s’entrecroisent avec les images mobiles des courts métrages. La voix enregistrée de Tania Carl, avec qui Jouve a travaillé pour Blues (2015), se répercute dans l’espace. Pièce maîtresse de l’imbrication des disciplines et des éléments, cet ensemble de cinq séquences filmiques, de photographies et d’enregistrements sonores tourné autour d’un lac et de la vie urbaine qui s’y développe, constitue un corps parcellaire où le paysage et les silhouettes s’interpénètrent. En ignorant le principe de référentialité cher à la photographie documentaire et en mêlant outils photographiques et cinématographiques, l’artiste recompose les territoires esthétiques et politiques tout en balayant les a priori. Son œuvre défie l’obsession dominante de catégorisation pour resituer l’humain dans un système mondialisé.

Repenser l’organisation des sociétés

Ce travail fait cohabiter des espaces habituellement hiérarchisés selon leurs inégalités économiques. Ainsi s’oppose-t-il non seulement à un ordre géopolitique basé sur la délimitation politique et juridique des territoires mais aussi à un système financier nourri par la concentration des capitaux. Corps en résistance engage à repenser les rapports entre l’univers structuré des centres financiers et celui, désorganisé, des bidonvilles, entre les murs et la végétation, entre l’homme et la ville. Au-delà de ces oppositions rudimentaires, Valérie Jouve en souligne les correspondances et les répercussions à travers le montage et le découpage. Il n’y a plus d’ailleurs, de Nord, de Sud, mais un ici et maintenant, une lumière, une teinte récurrente. Cet arbre décharné saisi aux abords d’un bloc de béton pourrait tout aussi bien illustrer un paysage européen, américain, africain ou oriental. Qu’importe la nationalité et la classe sociale de Josette, son cri réfute toute appartenance administrative. L’urbanisation standardisée et systématique de l’espace, empruntée au modèle de production capitaliste – division, optimisation, rendement – valorise les centres au détriment des périphéries exsangues à tous les niveaux. La globalisation économique, l’uniformisation des modes de vie et la concurrence marchande qui en résultent, laissent des séquelles. Les êtres humains se heurtent, s’identifient ou résistent à ces environnements grignotés par les constructions, transfigurés par les agglomérations en expansion, étouffés par les axes routiers ou encore sclérosés par un monde en béton.

L’ombre mortifère du colonialisme et de la criminalisation de l’immigration

Le leitmotiv du mur rattache ces images à une réalité politique immédiate : le renforcement brutal des frontières. La Hongrie achève la construction d’un mur « anti-migrants » sur sa frontière avec la Serbie. Depuis 2002, le Secure Fence Act américain autorise la fermeture quasi totale de sa frontière : la clôture Etats-Unis-Mexique court sur environ 1200 km. Autant de stratégies destinées à entraver le mouvement humain, à rompre les traversées. Les individus de la série sous-titrée Les Personnages imposent leur présence, transmettent leur vitalité au décor et définissent leurs propres cadres. En amont de l’image finale, ils construisent une véritable relation avec l’artiste, réfléchissent ensemble à la mise en scène, participent à l’élaboration des prises de vue. Unique série où les lieux sont nommés, 6 villes palestiniennes (2011-2013) fait figure d’exception. L’artiste reconnaît ici un pays dont l’existence est niée par la communauté internationale. Ni le « mur de sécurité » que le gouvernement israélien a érigé autour de la Cisjordanie et de Jérusalem, ni les barrages militaires israéliens aux abords des villes palestiniennes n’apparaissent. Même si leur ombre plane, ce travail s’installe dans l’intimité des territoires autonomes palestiniens, au cœur de Jérusalem, de Ramallah ou de Bethléem. Le court-métrage Traversée témoigne de cette volonté de réhabiliter l’humain, innocent, incongru, impulsif et tendre. La relation entre le marionnettiste et l’enfant rappelle un instant l’essence vitale et universelle qui perdure dans un territoire associé au conflit, à la colonisation, au meurtre et à la répression.

Si l’inertie et l’enfermement connotent la mort, alors Corps en résistance inspire la vitalité du nomadisme. Dans un système où règne la catégorisation, la sélection, la rétention, ces images tracent des trajectoires, des liens ambigus entre les personnes, les lieux et les architectures. Un même élan vers la reconnaissance et l’affranchissement de l’homme contemporain face à un système qui le nie.

NOTE

(1) « Dépasser les frontières », entretien avec Valérie Jouve, propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier, le 30 juin 2015, parisArt, www.paris-art.com/interview-artiste/depasser-les-frontieres/jouve-valerie/587.html

Journaliste française indépendante, Orianne Hidalgo-Laurier collabore régulièrement à la revue bimestrielle Mouvement, spécialisée dans la création contemporaine et transdisciplinaire, et au magazine numérique parisArt, tourné vers les arts visuels. Agée de 24 ans, elle est diplômée d’un Master 2 professionnel « Journalisme Culturel » de l’Université Paris Sorbonne Nouvelle depuis juin 2014. Suite à son mémoire de fin d’études portant sur la difficile indépendance de la critique en art contemporain, elle s’est spécialisée comme critique en arts visuels. Riche d’une expérience au sein d’un hebdomadaire d’informations générales et politiques, elle s’intéresse aux perspectives socio-économiques ouvertes sur les problématiques esthétiques en art contemporain.

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