Titus : Lamentable tragédie sanglante

Théâtre Périscope
  • Photo : Charles Fleury
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Titus : Lamentable tragédie sanglante

Le général Titus, féroce combattant et protecteur de l’empire, vainqueur des ennemis de Rome et père de vingt-quatre enfants, dont vingt tués sur les champs de bataille, rentre dans la capitale après 10 ans de combat, acclamé par le peuple. Mais les forces politiques déchaînées pour la succession de l’empereur qui vient de mourir sont d’un autre ordre. Ici la félonie, la trahison, les secrets, les mensonges, les assassinats, les viols, les luttes pour l’honneur et la famille emportent l’empire dans un chaos inouï. S’y entremêlent et s’y entretuent deux clans romains, une princesse Goth promue au rang d’impératrice et ses fils tordus, et enfin Aaron, le Maure maléfique qui incarne avec délectation le mal absolu et regrette que sa mort hâtive le prive des dix mille souffrances qu’il voulait encore infliger au reste de l’humanité.

Ce qui frappe dans cette première pièce du jeune Shakespeare, c’est la bêtise humaine. Dans un magnifique monologue, Marcus, diplomate et frère de Titus, fait l’éloge de la raison, mais constate d’un même souffle que la passion domine l’humanité. Il en appellera alors au chaos purificateur, seul apte à sortir l’humanité de son bourbier de tueries et de vengeance. Même l’empereur lance cette supplique au public interpelé ici comme tribuns romains : « Achevez-nous ! Achevez-nous ! ». Le malheur est si grand qu’on se demande comment on peut encore le supporter. Ici les dilemmes cornéliens sont résolus en un tournemain par l’épée, pour trancher, mutiler, occire.

Féminiser la violence

Edith Patenaude choisit de s’offrir un cadeau pour le 10e anniversaire des Écornifleuses : les rôles masculins sont confiés à des femmes, et vice versa. Le spectre de la virilité fonctionne à merveille dans ces corps et voix de femmes qui rugissent et frappent, qui savent générer les explosions de sang, très à l’aise dans la rhétorique du pouvoir. En s’appuyant sur le texte de Shakespeare, les comédiennes à quelques postures près, nous confirment que la violence dans le cycle de la vengeance et du pouvoir s’appuie sur des leviers identiques, sur des structures asexuées. La jouissance du mal, les affres psychologiques de la douleur, la paralysie de l’intelligence devant tant de crimes odieux obéissent aux mêmes configurations mentales.

Le dépouillement de la scène situe la pièce sur un continent intemporel. Dans cet espace neutre, Patenaude nous invite à une sorte d’holocauste de l’humanité où la tragédie de ce texte sanglant est magnifiée dans des moments magiques : la musique radieuse de Mykalle Bienlinski, la danse magistrale de Anglesh Major en une Lavinia disloquée par le viol et les mutilations, la rencontre du Maure Aaron (très crédible Dominique Leclerc) et de son amante et nouvelle impératrice Tamora (Guillaume Perreault), l’appel à la raison de Marcus (versatile et attractive Marie-Hélène Lalande), la douleur insupportable de Titus (remarquable Joanie Lehoux), le jeu inquiétant des fils de Tamora en impitoyables bourreaux de Lavinia, inspiré des barbares de Orange mécanique (Véronique Côté et Caroline Boucher-Boudreau) pour n’en nommer que quelques-uns.

Titus est une pièce qui contient les qualités et défauts d’une première œuvre, «… une des pièces les plus stupides que l’on n’ait jamais écrite » selon T.S. Eliot. La succession d’assassinats, de sévices corporels, de duperies jouant sur la naïveté invraisemblable des protagonistes, le paroxysme de la souffrance disputée par chacun des héros victimes de leur puissance construisent une fresque grotesque de la chute de Rome, brûlant dans un brasier dément. Une sorte de vaudeville où le bon peuple peut se payer la gueule des grands. Mais Patenaude évite ce piège, et parvient à extraire justement l’essentiel de cette parodie du mal pour ainsi mettre en exergue l’imbécilité de ces acteurs de l’histoire, leur ignorance du cycle des causes et effets. Comment ne pas pressentir que si je viole la fille de mon ami, emprisonne ses fils puis les étête après avoir exigé la main coupée de mon meilleur général pour les sauver, comment ne pas pressentir que cela aura des conséquences pas nécessairement joyeuses. Jusqu’au banquet final marqué par l’anthropophagie et le meurtre généralisé dans un fleuve de sang.

Le choc de la violence aveugle du Titus trouve un écho dans l’actualité immédiate, alors que la guerre, le terrorisme, les tueries quotidiennes, les abus du pouvoir et du sexisme mâle sont dénoncés ouvertement sur l’ensemble des médias sociaux et que justement certains géants immoraux tombent de leur piédestal. Les Écornifleuses rejettent toutefois cette absurdité shakespearienne et nous proposent comme finale, une hypothèse, où chacune des actions des personnages trouverait une autre motivation.

Titus, en opérant dans le transgenre, suggère qu’au-delà du sexe, ce sont les attitudes et les convictions d’un monde passéiste qu’il faut démonter pour une transfiguration de l’humanité. En passant par l’absurde, le Titus des Écornifleuses imagine que la tragédie n’est pas une fatalité et qu’il est possible d’en inverser la conclusion.

Texte : William Shakespeare. Mise en scène et adaptation : Édith Patenaude. Appui dramaturgique : Joanie Lehoux. Traduction : André Markowicz. Distribution : Mykalle Bielinski, Caroline Boucher-Boudreau, Véronique Côté, Marie-Hélène Gendreau, Marie-Hélène Lalande, Dominique Leclerc, Joanie Lehoux, Anglesh Major, Valérie Marquis, Guillaume Perreault. Musique : Mykalle Bielinski. Lumières : Jean-François Labbé. Direction technique et régie : Marylise Gagnon. Compagnie : Les Écornifleuses.
Au Périscope (dans les locaux du LANTISS) jusqu’au 2 décembre.

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