Tension monstre, Skol, Montréal

Centre des arts actuels Skol
  • Arthur Desmarteaux et Allison Moore, Vision du futur 1 (le champ de bataille), 2015. Photo : Guy L'Heureux
  • Vue d'exposition, Centre des arts actuels Skol, Montréal, 2018. Photo : Guy L'Heureux
  • Vue d'exposition, Centre des arts actuels Skol, Montréal, 2018. Photo : Guy L'Heureux
  • Vue d'exposition, Centre des arts actuels Skol, Montréal, 2018. Photo : Guy L'Heureux

Tension monstre
Centre des arts actuels Skol, Montréal, du 6 septembre au 20 octobre 2018

L’exposition multidisciplinaire Tension monstre propose un survol des zones de pression sociales et cognitives. Cette tension s’expose alors telle une mosaïque visuelle de stress et de surstimulation dans un espace dynamisé pour l’occasion par quelques murs fluorescents où les œuvres rivalisent d’aplomb et d’effronterie pour matérialiser les différentes inflexions de l’excitation.

Les propositions de Cindy Dumais et de Suzy Lecompte illustrent à ce titre des orientations organiques de la tension. Le diptyque d’aquarelle et les sculptures de Dumais renvoient à une sorte d’apathie sensible et physique. Illumination (2018) présente un enfant fixant un homme dont il ne subsiste, dans la seconde aquarelle, que le sourire figé. Une impression de mascarade démasquée et insoutenable se dégage de la séquence d’images, comme si le regard lucide de l’enfant mettait à nu les artifices de l’émotion affectée. L’étrange excitation léthargique de l’adulte trouve un écho manifeste dans les sculptures Situation de double emploi (2014) et Satellite (2016). L’agencement des textures du silicone ou de l’encaustique avec la céramique symbolise les visages multiples de l’inertie et de la colonisation virale. Appuyées l’une contre l’autre, les matières concrétisent des passivités divergentes. À l’opposé, lorsqu’une matière semble s’emparer de l’autre en la recouvrant même partiellement, la masse semble alors prise sur le vif, comme arrêtée au milieu d’une action lente et certaine. Dumais pose ainsi la tension comme un jeu subtil de perception et de mise en scène.

Ces délicates allusions anthropomorphiques sont elles-mêmes en rupture avec style plus cinglant de Lecompte, dont les toiles examinent le monde pulsionnel et hormonal de la sexualité à travers le spectre fantaisiste de la pâtisserie. Les œuvres colorées et contrastées dépeignent de manière graphique et cartoonesque la masturbation d’un cupcake et la pénétration d’un beigne. La stimulation physique évoquée se télescope dans la sursollicitation visuelle qu’exerce la représentation, si bien que la tension se révèle moins dans le sujet que dans le caractère ornemental fantasque et kitch des œuvres.

L’approche plus théâtrale de David Martineau Lachance ouvre sur une perspective culturelle du thème avec l’intrigante vidéo Boucles (2016). Le montage rythmé de saynètes montre les actions interrompues ou reprises d’un homme masqué et d’autres silhouettes dans divers espaces quotidiens. Les intérieurs paisibles et les extérieurs brumeux accordent aux courtes scènes une dimension hallucinatoire accentuée par la cadence brisée des boucles. La narration suspendue et répétée nourrit un sentiment d’alerte lancinant aussi évoqué dans Devant les juges (2015). Le dessin en noir et blanc de l’artiste représente un homme vêtu d’une toge antique dont le visage peut rappeler les « médecins bec » du 17e siècle. Cette référence iconographique au fléau de la peste et au désastre humain conséquent sert alors autant d’avertissement discret que d’introduction perçante aux estampes numériques d’Arthur Desmarteaux et Allison Moore.

Les deux collages imposants illustrent respectivement un paysage et l’espace domestique, tels les théâtres d’un affrontement final entre nature et culture. Visions du futur 1 [le champ de bataille] (2015) disperse les scènes et les accessoires de guerre sur un fond botanique multicolore. Les insectes, animaux, végétaux et microorganismes concourent avec les cadavres et les tanks pour l’espace de représentation. Dans ce combat à armes inégales, il semble évident que la terre survivra à l’homme, mobilisé par l’orchestration de sa propre perte. Cette guérilla stérile revêt, dans Notre pain quotidien (2013), les artifices de la surconsommation. Le foyer de banlieue typique accueille tous les abus et excès de la sphère privée. La malbouffe, les électroménagers derniers cris et les maisons préfabriquées s’imposent comme les icônes d’un bonheur à la chaine. Les expressions exagérées des personnages excèdent leur contentement et manifestent en somme l’apathique et inexorable étouffement du plaisir dans la consommation.

Ces univers foisonnants et accablants renforcent la perception globale d’une menace latente au cœur de notre quotidien. Tension monstre montre enfin, à travers les intrigues et la démesure, l’insertion ordinaire de la fameuse « inquiétante étrangeté ».

Mis en ligne le 9 octobre 2018.

Légendes

Photo 2 : David Martineau Lachance, Boucles, 2016 (gauche) ; Arthur Desmarteaux et Allison Moore, Vision du futur 1 (le champ de bataille), 2015. Photo : Guy L'Heureux

Photo 3 : (gauche à droite) Cindy Dumais, Satellite, 2016 ; Cindy Dumais, Illumination, 2018 ; David Martineau Lachance, Devant les juges, 2015 ; Cindy Dumais, Situation de double emploi, 2014 ; Suzy Lecompte, Cake, 2015 ; Suzy Lecompte, Beigne fourré à la tendresse, 2015. Photo : Guy L'Heureux

Photo 4 : Suzy Lecompte, Cake, 2015 ; Suzy Lecompte, Beigne fourré à la tendresse, 2015 ; Cindy Dumais, Situation de double emploi, 2014. Photo : Guy L'Heureux

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