Séminaire avec Georges Didi-Huberman

UQAM
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto
  • Séminaire avec Georges Didi-Huberman, Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure, UQAM, du 11 au 13 novembre 2014. Photo : ARHphoto

Oscillations du chagrin : Roland Barthes devant la femme qui pleure
UQAM, du 11 au 13 novembre 2014

Depuis sa participation au colloque « Art et philosophie » organisé par le MACM en 1997, Georges Didi-Huberman entretient avec Montréal une véritable relation d’amitié. En témoignaient les quelque 700 personnes qui s’étaient déplacées l’an dernier à l’UQAM pour entendre sa conférence sur Godard et Pasolini, sujet du cinquième tome de sa série « L’œil de l’histoire » (à paraitre en 2015). Lors de cette rencontre initiée par Anne-Marie Ninacs, professeure à l’École des arts visuels et médiatiques, un espace de discussion fertile s’est ouvert entre le philosophe et historien de l’art et la communauté intellectuelle et artistique montréalaise. Cet automne, Didi-Huberman a voulu reprendre et approfondir ce dialogue en territoire ami, loin des débats polarisés du monde académique français et des assauts qu’il a subis à plusieurs reprises aux États-Unis. La réception d’un doctorat honoris causa de la part de l’université qui l’avait accueilli l’année précédente s’est révélé l’occasion parfaite pour revenir au Québec afin, cette fois, de présenter un séminaire intensif de trois jours, une sorte de classe de maître pilotée à nouveau par Ninacs. Adressé aux étudiant.e.s et enseignant.e.s de divers programmes d’arts, de lettres et de communications, ce séminaire s’est déroulé du 11 au 13 novembre, en présence de 100 à 200 participant.e.s par séance. Chaque après-midi de rencontre débutait par une conférence d’une durée d’environ une heure trente, suivie d’une longue période de questions qui pouvaient porter ou non sur la matière présentée en première partie. Comme le notait très justement l’artiste et professeur Mario Côté à l’issue de ces trois journées d’échanges passionnants, Didi-Huberman a su créer, dans ce cadre, une atmosphère intime où tous et toutes ont pu se sentir interpellé.e.s personnellement, et où la parole a pu s’exprimer librement.

Pour ce séminaire montréalais, Didi-Huberman avait choisi comme thème le rapport entre les émotions et les images dans l’œuvre écrite de Roland Barthes, une réflexion tirée d’un autre livre en préparation (dont la sortie est prévue pour 2016). D’emblée, sa proposition de relire les textes de Barthes sous l’angle de l’émotivité des images s’avérait particulièrement intéressante compte tenu de l’importante tradition sémiologique qui existe à l’UQAM. Loin de décevoir les attentes, le conférencier invité a offert à ses auditeurs et auditrices de différents horizons une nourriture intellectuelle dont la richesse ne pouvait évidemment pas être épuisée en trois jours. Menées dans une perspective philosophique, anthropologique et psychanalytique, ses analyses ont permis de révéler la prégnance de certains « motifs émotifs » qui se répètent et se transforment dans l’œuvre du sémiologue français et, ce faisant, de reconstruire la « fantasmatique » du deuil autour de laquelle s’organise son discours sur les images. En plus de ses idées elles-mêmes, c’était sa méthode de travail que Didi-Huberman exposait clairement à travers ses présentations ; il retraçait l’origine de ses questions et expliquait sa démarche à partir des textes de Barthes annotés de sa main et projetés à l’écran, nous dévoilant même son système de classement d’images, lorsqu’il s’affairait devant nos yeux à trouver telle photographie ou tel extrait de film pour appuyer son propos.

Il est bien sûr difficile de résumer en quelques phrases le contenu des neuf heures qu’ont duré ces rencontres. Un survol de chaque séance pourra néanmoins en donner une certaine idée. Conçues non comme trois conférences distinctes, mais comme trois épisodes d’un même récit construit à partir d’une trame argumentative complexe, ces séances portaient chacune un titre descriptif qui en indiquait les grandes lignes. L’épisode 1, intitulé « Pleurs, peuples : Roland Barthes et les pleureuses d’Eisenstein. Les oscillations du motif émotif et des figures du peuple », prenait comme point de départ une scène de lamentation collective tirée du film Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein, scène que Barthes critique assez durement dans son texte « Le troisième sens » (1970). Partant de là, Didi-Huberman s’est d’abord penché sur la condamnation barthésienne du « pathétisme » et du « décoratisme » eisensteiniens, ici associés à la représentation du deuil, et sur le rapprochement établi dans cette foulée entre les registres émotif et idéologique des images.

Cette réflexion s’est poursuivie au second épisode – « Obvie, obtus : du “troisième réalisme au troisième sens.” La réaffection de l’image par son détail déplacé » – dans lequel il était question de la division théorisée par Barthes entre le « sens obvie » (ou l’évidence de la signification des images) et le « sens obtus » (ou la signifiance ténue des images). Durant cette séance et la suivante, l’historien de l’art a montré que les textes du sémiologue étaient animés par un double mouvement de désaffection et de réaffection des images. C’est dans cette perspective qu’il a analysé le passage entre une scène de deuil collectif, révoquée dans le film d’Eisenstein, et l’écriture au « Je » d’une scène de chagrin personnel dans La chambre claire (1980), celle bien connue du fils pleurant la mort de sa mère à laquelle est rattachée la notion de « punctum ».

Sous le titre « Pathos, pothos : “Peut-être suis-je le seul à le voir.” Pothos/pathos : le chagrin d’un seul face au deuil de tous », l’épisode 3 ouvrait la réflexion sur les conditions d’une phénoménologie et d’une éthique de l’émotion face à l’idiosyncrasie des affects – un enjeu qui, faut-il le souligner, déborde largement le cas de Barthes étudié par Didi-Huberman. La question, dès lors, était de savoir si une émotion peut se vivre de façon solitaire et appartenir à une seule personne, comme le revendique Barthes devant les photographies de sa mère, ou si ce vécu singulier doit plutôt s’articuler avec le vécu commun d’une collectivité. Autrement dit, comment l’expérience affective des images peut-elle devenir une expérience partagée et acquérir ainsi une dimension éthique et politique ?

Telles sont, en substance, les questions fondamentales que Georges Didi-Huberman posait à ses interlocuteurs et interlocutrices québécois.e.s durant ces trois jours de séminaire. Bien que très pointue, sa réflexion avait donc aussi une portée plus large, étant susceptible de rejoindre certaines de nos interrogations individuelles et communes. A une époque où la manipulation idéologique des images parait encore plus préoccupante qu’elle ne pouvait l’être pour l’auteur des Mythologies (1956), il est devenu urgent, en effet, de s’interroger collectivement sur l’usage qui est fait des émotions dans l’expérience visuelle. Aussi peut-on retenir (entre autres) de l’événement organisé par la faculté des arts de l’UQAM la leçon suivante : que l’on soit artiste, historien.ne de l’art, philosophe, littéraire, travailleur ou travailleuse culturel.le ou que l’on se positionne comme simple citoyen.ne indépendamment de toute affiliation disciplinaire, nous devons plus que jamais nous sentir concerné.e.s par ce que Jacques Rancière a si bien nommé le « partage du sensible » (1).

NOTE

(1) Jacques Rancière, Le partage du sensible, Paris, La Fabrique, 2000.

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