Comme j’en parlais avant de mourir

En compagnie : 
de Guy Debord

Réjouissons-nous à l’idée de se retrouver tous ensemble au sein de ce processus d’effondrement. Soyons dignes de la suite, emboitons le pas et visitons le Quartier des spectacles en bonne compagnie.

Guy Debord est considéré comme le voyou ayant été le plus fâcheusement récupéré par l’État. Historiquement il n’a été d’accord avec rien, et aujourd’hui il est un trésor national français. Nous l’avons rejoint – ce ne fut pas simple – pour connaitre son opinion sur le Quartier des spectacles de Montréal, projet urbanistique en plein essor.

Comment en avez-vous entendu parler ?

G. D. — Une conversation entendue en voix off, au loin :

- Chéri, ce soir nous assisterons à quel spectacle, celui-ci ou celui-là ?

- Mais mon amour, cela ne fait pas de différence, nous déciderons une fois rendus sur place, au Quartier des spectacles ! De toute manière, d’un spectacle à l’autre, il n’y a aucune dissemblance. N’est-ce pas toujours une fête funèbre en l’honneur d’un moment voué à disparaitre ?

- Mais où avais-je la tête ! Allez, allons nous réjouir là-bas !

Fascinant. Le public semble se délecter, le lieu parait magique. Il s’agit certainement d’un endroit où il fait bon vivre ?

G. D. — Vous faites erreur, il est interdit d’y vivre. On confond trop souvent vie et vitalité. Les élites s’y trompent constamment. Ils croient à tort qu’un quartier vitalisé permet la vie. Enthousiastes, ils offrent aux artistes un terrain de jeu pour qu’ils exultent, mais en revanche, ils continuent à les astreindre à une vie mauvaise : maigres revenus, refus du statut, etc. Ils supposent que la vie des artistes dans ce quartier s’arrête là où s’éteint leur vitalité. Ils ne s’intéressent à eux que s’ils réalisent des projets (et à plus forte raison, des spectacles), et ils préfèrent qu’ils soient plus beaux et drôles que la moyenne. Les élites ont ignominieusement fusionné l’art et la vitalité à l’insu des artistes, qu’ils refusent de voir périr au grand jour. Ils ont dépouillé le vivant de sa complexité.

Or, fusionner l’art et la vie, comme j’en parlais avant de mourir, c’est autre chose. L’art véritable, subversif, n’est-il pas celui qui fait sauter la vie hors des bornes de la vitalité, signant ainsi la victoire de cette première contre cette dernière ? Un art qui injecte de la non-vitalité partout où règne l’injonction de la vitalité ? Il nous faut trouver un art dans lequel nous pourrons être naissants et larvaires mais aussi, et surtout, périssables, séniles et sans espoir.

Je pense qu’il faut exiger de mourir dans le Quartier des spectacles.

D’ailleurs, j’écris présentement un nouveau manifeste, intitulé « L’art : la vie par la mort ». J’invite les artistes de toutes confessions à utiliser et copier-coller librement l’extrait suivant :

ARTISTES, EXIGEZ DE CES ÉLITES QUI VEULENT VOUS VOIR RISSOLER ET CRÉPITER COMME DES LARDONS DANS UN POÊLON, QU’ELLES VOUS PAYENT PLUTÔT DES RETRAITES ET DES SOINS DE LONGUE DURÉE, QU’ELLES ÉQUIPENT LE QUARTIER DES SPECTACLES DE FAUTEUILS ROULANTS, DE RAMPES DE SERVICE, DE MARCHETTES. QU’ELLES OFFRENT DES VOYAGES ORGANISÉS DANS LES GALERIES BRANCHÉES. DEVANCEZ-LES : FONDEZ UN INSTITUT DE L’ART GÉRIATRIQUE, DESCENDEZ DANS LA RUE ET EXIGEZ D’Y POURRIR, CRÉEZ UN ATELIER DE GRAVURE D’URNES, DES PARCOURS DÉAMBULATOIRES AUTOUR DE PIERRES TOMBALES AGRÉMENTÉES DE PAYSAGES SONORES COMPOSÉS AVEC LES GÉMISSEMENTS DE VOS COLLÈGUES AGONISANTS, APPRENEZ À FAIRE DE LA DANSE SOUS PERFUSION (PISSEZ-VOUS DESSUS !).

ARTISTES, FAITES DE CE QUARTIER DES SPECTACLES UN MOUROIR GIGANTESQUE ! EMPRESSEZ-VOUS DE MOURIR BIEN, LÀ OÙ ON VOUS OBLIGE À VIVRE MAL !

* La Société debordienne de Montréal (SdM) organise une fête pour souligner le lancement du manifeste le 14 juillet 2015. La fête se tiendra sur les marches de la Place des Arts à Montréal.

~ ~ ~

(Pause futuriste Coca-Cola. Guy Debord propose une nouvelle méthode.)

A) Barème d’évaluation d’un spectacle en huit points, proposition brève et définitive

Cette nouvelle table d’évaluation, appelée Cocus, offre une flexibilité interprétative inédite à ce jour. Tous y trouveront chapeau à leur tête, aucun spectacle ne sera épargné.

Pour un total de 100 :

11 %             = Utilisation du poids (poids total des interprètes)

19 %             = Utilisation du choix (celui des spectateurs)

5 %             = Contrôle musculaire et stabilisation mentale (tous)

15 %             =
Capacité d’attention versus préoccupations
ou lassitude (spectateurs)

18 %             = Travail d’équipe (interprètes/spectateurs)

5 %             = Attitude (guichetiers/régisseurs)

10 %             =
Musicalité (compositeur – il y a toujours de la musique dans un spectacle, c’est régulièrement regrettable, mais c’est ainsi)

17 %             = Mémoire (tous)

Essayez ce système de pointage lors de votre prochaine visite au QdS !

B) Grille d’analyse des résultats statistiques récoltés selon le barème d’évaluation cocus

Par tranches de pourcentage, du pire au meilleur :

Total de 25 % et moins : ce spectacle est anormal, hautement atypique, il s’agit d’une rareté, peut-être d’un chef-d’œuvre.

Total de 40 % et moins : ce spectacle est une dysfonction, quelque chose ne va pas, le bien et le mal s’y confondent.

Total de 55 % et moins : ce spectacle est mauvais.

Total de 70 % et moins : ce spectacle est raté.

Total de 85 % et un peu moins : ce spectacle est conventionnel, il plaira à la majorité, les spectateurs se lèveront spontanément lors des applaudissements, sans savoir pourquoi.

Total de plus ou moins 90 % : ce spectacle rend hilares les programmateurs de salles, les spectateurs en redemandent, tous triomphes, artistes, régisseur et placiers.

Total de 95 % et plus : ce spectacle est mémorable, le metteur en scène, chorégraphe ou compositeur responsable de cet absolu triomphe écrit l’histoire, il court la chance d’une transformation toponymique à son avantage au sein du QdS (Corridor Machin-Truc, ou Place Bidule-Chose). Mais pour ce faire, il faudra d’abord mourir.

~ ~ ~

(Retour de pause Adidas. Suite de l’entretien. Nous ne pouvons pas faire de pause sans un publicitaire pour la payer. De nos jours ça ne se fait plus.)

Le suicide n’est-il pas une solution plus simple ?

G. D. — Aujourd’hui, j’accueille mon suicide d’il y a vingt ans avec une certaine indulgence : celle concédée au petit frère que l’on voit tomber systématiquement dans les mêmes pièges que nous. Mon suicide était, à l’image de ma puberté, un palier nécessaire à franchir. Néanmoins, je cède à la critique peu originale de la spectacularisation de ce suicide. Je serais tombé dedans, en quelque sorte. Mais permettez-moi de justifier ce geste : il m’aurait apparu inacceptable qu’un tiers, un étranger, ou pire, l’univers télévisuel, spectacularise ce suicide à mon insu. J’ai tout simplement pris les devants. Il faut imaginer mon geste comme un grand effort d’anticipation devant l’éventualité d’une usurpation à venir. Certains diront qu’il est impossible de faire du tort à un mort, argument auquel je m’oppose fermement. Nous ne sommes jamais suffisamment paranoïaques devant les mauvaises langues et les médias populaires, tous avides de succès instantané. Ils ont le pouvoir de saboter une vie, même s’il s’agit de la façon de l’interrompre.

Le jour arrivera où je pourrai dire « je pourrais être mon propre père ». Alors je me donnerai des leçons, des sacrées leçons ! Mais pour l’instant, je reste en quelque sorte mon propre fils : j’avais 63 ans le jour de ma mort (dont on vient de fêter le 20e anniversaire). Ma vie doit encore servir de repère à ma mort.

Justement, puisqu’il faut vivre avant de mourir, comment financer cette nécessité du vivant ?

Imaginons le financement fait art. Par exemple :

Pas de quartier est une expression brutale qui signifie massacrer tout le monde.

Les pirates du XVIIe siècle avaient usage de rançonner leurs prisonniers. Si les prisonniers acceptaient de payer la rançon – habituellement exorbitante –, les pirates décidaient alors de faire quartier, et de les épargner. Si les captifs refusaient, l’usage corsaire était alors impitoyable, le capitaine ordonnait à ses hommes de ne pas faire quartier, signifiant la mise à mort de tous les otages.

Il serait peut-être utile de reconsidérer l’usage du Quartier des spectacles à la lumière de cette ancienne et pittoresque tradition de rançonnement. Et si tous les artistes du QdS décidaient, un joli soir d’été, de prendre en otage l’ensemble des spectateurs massés dans ce ghetto des arts ?

Cette idée du massacre est stimulante, nul doute. Mais puisque nous y sommes, comment être un artiste mort ?

Je ne sais pas... Je regarde le spectacle des vivants pendant que les vivants regardent des spectacles vivants, et je poursuis la création de situations sans œuvre. J’ai récemment lancé une mode nihiliste qui fonctionne comme une vinaigrette : voyant que l’excentricité s’était elle-même repliée vers le centre majoritaire – comme le vinaigre et l’huile fusionnent sous un malaxage ardent – j’ai artificiellement repoussé le normatif vers la marge, autrement dit, inversé la position légitime de l’huile et du vinaigre. Je me suis amusé à créer l’illusion d’une situation indépassable pour créer l’affolement. Il parait que quelques vivants m’ont plagié en proposant le normcore. Ce ne sera pas la première ni la dernière fois que l’on me pirate.

Il est assez plaisant de ne pas s’appartenir.

Guy Debord, merci. Mais avant de nous quitter encore et encore, que diriez-vous en conclusion, afin que nous puissions saisir l’essence des choses à venir ?

G. D. — Je répondrai avec la somme des deux-cents prochains mots – qui comprennent une exploration de six principes :

1) Les rassemblements normatifs sont une dilapidation, ils éloignent des brumes misanthropes, et empêchent de cultiver l’art de la solitude radicale. Il est nécessaire de cultiver une négativité sans emploi.

2) Les arts futurs seront des bouleversements de situations, ou rien. Quoi d’autre ?

3) Ce que l’on appelle aujourd’hui le spectacle, c’est-à-dire l’art d’aménager et de réjouir (le divertissement), est une chimiothérapie. « Trop de créateurs s’évertuent à maintenir la cadence, à usiner leurs œuvres comme autant de preuves de leur statut d’artistes », écrit joyeusement Jean-Yves Jouannais. Ils s’emballent d’être des créateurs, alors que nombreux sont les artistes vérifiables se passant « de cette publicité souvent vulgaire », confinant ainsi leur génie sous une chape de silence.

4) Le Quartier des spectacles est un aveuglement. Lieu focal cyclopéen qui, paradoxalement, détourne le regard, car il a la volonté d’assujettir l’art. Le QdS est peut-être une stratégie d’éradication mise en place pour rendre inoffensif ce qui a le pouvoir de nuire au dessein marchand. Cette assertion est paranoïaque et assumée. Elle me console.

5) Certes, le rêveur ne sait pas qu’il rêve. Il est foncièrement acquis aux spectacles, aux circonstances, aux propos et aux émotions qui constituent son rêve. Le rêveur accède ainsi à cette « gloire nocturne d’être grand en n’étant rien ! », selon la formule de Pessoa.

6) « Spectacle épatant que celui de ce quartier ! » Le QdS est concentrationnaire et tautologique : triomphe de l’exaspérante société du spectacle, il est un appauvrissement.

J’ajoute : la logique marchande a désormais unifié l’espace, qui n’est plus limité par des sociétés extérieures. Je me cite : « Cette unification est en même temps un processus extensif et intensif de banalisation. L’accumulation des marchandises produites en série pour l’espace abstrait du marché, de même qu’elle devait briser toutes les barrières régionales et légales, [...] devait aussi dissoudre l’autonomie et la qualité des lieux. C’est pour devenir toujours plus identique à lui-même, pour se rapprocher au mieux de la monotonie immobile, que l’espace libre de la marchandise est désormais à tout instant modifié et reconstruit. Cette société qui supprime la distance géographique recueille intérieurement la distance, en tant que séparation spectaculaire. »

Le spectacle est une arme de guerre redoutable, et elle se déploie entièrement sous nos lits.

Les auteurs sont mixtes et sexués, ils appartiennent à de multiples groupes d’âge. À deux ils s’imaginent pouvoir tout faire et c’est ce qu’ils font : artistes, chercheurs, inventeurs, incrédules cyclistes d’occasion, entrepreneurs d’entreprises impossibles, et maintenant chroniqueurs. Ils attendent la suite.

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