Dossier | Le retour du je politique : quelques réflexions sur le travail de Tanja Ostojic

Le retour du je politique : quelques réflexions sur le travail de Tanja Ostojic
Par Marion Ronca

L’artiste serbe Tanja Ostojic s’est fait internationalement connaître pour la radicalité avec laquelle elle incarne les personnages de ses performances.

Non contente d’utiliser juste son corps, Ostojic implique également sa figure sociale et sa vie intime dans son travail. « Je est un autre », disait Rimbaud. Ostojic est plus revendicatrice : « Je suis aussi l’autre ».

L’artiste s’intéresse aux systèmes de pouvoir et aux hiérarchies sociopolitiques qu’ils génèrent, mais ne se contente pas de les évoquer. En se réappropriant ses propres rôles sociaux, Ostojic les reproduit, les conjure. Ainsi, poussant les limites de ses performances toujours plus loin, elle s’inflige de véritables auto-expériences, dont elle ne connaît pas l’issue, mais dont elle entretient volontairement l’ambiguïté. Cette attitude délibérément provocatrice, qui lui sert à établir une communication directe sur des sujets essentiellement politiques et sociaux, lui a valu, ces dernières années, la reconnaissance ainsi que de nombreuses critiques et censures.

I’ll be Your Angel, la performance que Ostojic réalisa au cours de la 49e biennale de Venise en 2001 marque le début de Strategies of Success, une série de cinq performances sur la relation entre commissaire et artiste. Invitée par Harald Szeemann, le commissaire en chef de la biennale, elle suivit celui-ci durant les premiers jours de la manifestation en interprétant le rôle d’une accompagnatrice mi-ange gardien, mi-escorte-girl. Somptueusement vêtue de robes haute couture, toujours silencieuse et souriante, elle assista aux innombrables conférences de presse, aux rencontres officielles, aux dîners et cocktails, laissant sous-entendre une relation privilégiée.

La performance avait été clairement annoncée en tant que telle dans le catalogue de la biennale et Szeemann avait expliqué publiquement à plusieurs reprises la présence de « l’ange » à ses côtés. Néanmoins, Ostojic passa régulièrement pour la maîtresse du commissaire de la biennale. Lors de la cérémonie d’ouverture, des ambassadeurs et ministres de la culture lui firent des sourires ambigus et des artistes l’approchèrent timidement pour lui demander de donner leur catalogue à son « mari ».

Ainsi, il semble que I’ll be Your Angel ne donna à voir que ce que le public s’attendait à voir : l’image d’un puissant commissaire accompagné par une belle et scandaleuse artiste. Sous ses airs un peu naïfs, la discrète parodie du monde de l’art que l’artiste proposait à travers sa performance était fondamentalement critique. Signifiant à travers l’image d’un ange gardien que l’artiste « sert » avant tout le commissaire, Ostojic dénonçait aussi le statut et l’autorité de Szeemann.

Cependant, cette critique à la fois subtile et osée ne fut saisie que par une minorité de journalistes et de critiques d’art, la plupart se contentant d’interpréter I’ll be Your Angel, comme un acte d’autoreprésentation à des fins publicitaires.

Harald Szeemann soutint et défendit la performance, même si son caractère subversif ne lui avait certainement pas échappé. Cela changea avec la parution du Venice Diary, le journal intime que l’artiste a écrit à propos de I’ll be Your Angel. Sur un ton à la fois naïf et enthousiaste, il révèle le déroulement de la performance lors de l’ouverture de la biennale. Ostojic y évoque aussi les moments de tension, notamment avec la femme de Szeemann, qui l’accusa de ne vouloir que se faire de la publicité, ainsi que les nombreux compliments qu’elle reçut et les doutes et sensations de fragilité qu’elle ressentit au long de sa performance. S’inspirant des mémoires de Galina Vishnevskaya, une célèbre chanteuse d’opéra russe, le Venice Diary est aussi bien une mini-autobiographie qu’une extension de la performance-parodie I’ll be Your Angel. En revanche, ce document n’est pas compromettant en soi, sa raison d’être étant fortement ambiguë et dut vraisemblablement apparaître aux yeux de Szeemann comme une trahison. Ainsi, il exprima dans une longue lettre adressée à Ostojic son souhait que l’utilisation des œuvres de la biennale demeure limitée dans le temps et l’espace et lui demanda de renoncer au Venice Diary dans ses œuvres futures.

La demande de Szeemann paraît contradictoire quand on considère qu’il avait non seulement commandité mais aussi défendu la performance dans le cadre de la biennale. Il est possible que la réaction de Szeemann fut aussi motivée par Be my Guest, la suite de la série des commissaires où Ostojic poussa les limites de son questionnement sur la relation entre artiste et commissaire encore plus loin.

Be my Guest eut lieu deux semaines après l’ouverture de la biennale de Venise dans le cadre de l’exposition Gravita 0 au Palazzo delle Esposizioni à Rome. Comme à Venise, Ostojic souhaita la participation du commissaire de l’exposition. Ainsi, elle adressa à Bartolomeo Pietromarchi une invitation pour un dîner aux chandelles le soir de l’ouverture dans l’espace de l’exposition, lors duquel ils pourraient manger, boire et discuter de manière informelle. Elle annonça également qu’il serait convié à la fin du dîner à prendre un bain relaxant avec elle dans un jacuzzi installé pour l’occasion.

Bartolomeo Pietromarchi accepta le dîner-performance, mais céda la deuxième partie, le bain dans le jacuzzi, à son collègue, le critique d’art Ludovico Pratesi. Le soir de l’ouverture, le dîner eut lieu sans incidents particuliers en présence de plus d’une centaine de personnes. À la fin de la première partie, le commissaire Pietromarchi s’éclipsa discrètement comme prévu et Tanja Ostojic, monta, entièrement dévêtue, dans le jacuzzi où elle commença aussitôt à se masturber. Pratesi s’empressa de la rejoindre dans le bain quand il vit qu’un technicien de l’exposition qui s’était déjà défait de ses habits s’apprêtait à prendre sa place. Le technicien s’installa néanmoins dans le bain quoiqu’un peu à l’écart des deux protagonistes qui ne tardèrent pas à se rouler des pelles et à se peloter.

Plus tard, Ostojic écrivit à propos du bain pris avec Pratesi « beaucoup de choses se passèrent sous la mousse... pour autant que je m’en souvienne ».

Contrairement à son intervention lors de la biennale, où rien n’avait assurément eu lieu, sa performance à Rome, où elle consomma pratiquement l’acte sexuel en public, déclencha de violentes polémiques et entraîna aussi, selon l’analyse de Ostojic, des censures. Ainsi, Szeemann ne l’invita pas à participer à Blood and Honey, son exposition sur les nouveaux artistes des Balkans et plusieurs autres commissaires la mirent sur leur liste noire.

Tanja Ostojic ne cache pas que la provocation joue un rôle central dans son travail et qu’elle lui sert d’outil pour établir « une communication directe » sur des sujets politiquement et socialement existentiels.

Son intérêt pour la « communication directe » se retrouve dans un grand nombre de ses travaux, et plus particulièrement dans son projet Looking for a Husband with EU-Passport qu’elle réalisa entre 2000 et 2002. Son passeport yougoslave ne lui permettant pas de circuler librement en Europe, elle décida d’ouvrir le débat sur la migration Est-Ouest en publiant une annonce matrimoniale sur le web. L’annonce qu’elle réalisa à cet effet la montre nue, le crâne et le sexe rasés posant devant un mur intérieur. Sur le côté gauche de l’image, en lettres roses, est écrit : « Cherche un mari avec un passeport européen » et en dessous est ajouté sur fond noir : « Envoyer svp votre candidature à hottanja [a] hotmail.com. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions ou souhaiter recevoir plus informations. »

Le contraste entre la photographie et le texte interpelle. L’expression faciale de Tanja Ostojic est celle d’une prisonnière trop consciente de son sort. Le texte en revanche a le ton et la brièveté d’une annonce pour un appartement ou un emploi. Parfaitement à l’opposé de l’esthétique d’annonces matrimoniales qu’on trouve, par exemple, sur le site www.russianbrides.com, l’annonce de Ostojic montre la condition de migration de nombreuses femmes, celle où le corps représente la seule valeur marchande pour l’obtention d’un passeport européen.

Après avoir publié son annonce sur le web, Ostojic reçut plus de 500 réponses parmi lesquelles se trouvaient aussi des réelles demandes en mariage. Intriguée par la possibilité d’explorer davantage les conditions des migrations sexuées, elle poursuivit un échange de courriels avec l’artiste allemand Klemens Golf qui avait proposé de l’épouser réellement. Au bout de six mois de correspondance, Ostojic et Golf se rencontrèrent pour la première fois à Belgrade dans le cadre d’une performance publique qui eut lieu dans le parc du Musée d’Art contemporain de Belgrade. Le public, qui était contraint d’observer la performance à une centaine de mètres de distance, ne put écouter leur dialogue. Ostojic et Golf se marièrent deux mois plus tard, ce qui permit à Tanja de s’installer en Allemagne.

Looking for a Husband with EU-Passport illustre bien le concept de « communication directe » et montre également à quel point l’authenticité de l’expérience est pour l’artiste Ostojic non seulement une condition de création, mais aussi une condition de réception de son travail. En imposant cette authenticité à son audience, elle donne à voir une réalité qui, dépourvue de toutes formes de romantisme, provoque un désenchantement radical.

Ces dernières années, le travail de Ostojic a souvent été analysé dans le contexte des théories de genre, ce qui est, compte tenu des thématiques qu’elle aborde, tout à fait justifié. Cependant, il s’avère tout aussi intéressant de considérer son travail dans un contexte culturel plus large, notamment marqué par l’évolution exponentielle des nouveaux moyens de télécommunication, par l’individualisme et la quête obsessionnelle de l’identité, ainsi que par l’absence de grandes idéologies politiques. Ces trois grands axes convergent dans une dynamique de mise à distance du monde qui entraîne progressivement le démantèlement de l’expérience d’authenticité collective. Perçu sous cet angle-là, le travail performatif de Ostojic semble non seulement aller à l’encontre de cette dynamique, mais aussi revendiquer le retour du je dans un contexte politique et social.

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