Regards et jeux dans l’espace

Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda
  • Steve Giasson, Petites notes sur la performance, performance/conférence, 2014. Crédit photo : Christian Leduc.
  • Donald Trépanier, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Donald Trépanier, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Donald Trépanier, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Karine Denault et Alexandre St-Onge, Not I & Others, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Karine Denault et Alexandre St-Onge, Not I & Others, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Karine Denault et Alexandre St-Onge, Not I & Others, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Karine Denault et Alexandre St-Onge, Not I & Others, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Randy Gledhill, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Randy Gledhill, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Bobo Boutin, performance/concert, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Bobo Boutin, performance/concert, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Bobo Boutin, performance/concert, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Bobo Boutin, performance/concert, 2014. Crédit photo : Christian Leduc

La journée de samedi a commencé tôt, le public était convié à midi à une conférence/performance de Steve Giasson. Juché sur un socle, Giasson a lu ses Petites notes sur la performance, une liste d’observations et de conseils, qu’on pourrait juger d’arrêtés ou encore taxer de trop années 70, mais ce n’est pas grave, ce qui compte, c’est la discussion qui a suivie, où l’on a échangé avec l’artiste, on ne fera pas le tour de la question si tôt un lendemain de veille – c’était le party de fête de Sisyphe –, mais la bonne chose là-dedans, c’est que cette simple action, ce texte étoffé, fixé, daté (le « 17 février 2014 ») de Giasson va probablement susciter dans les prochains jours des discussions de part et d’autre à propos de la performance, de sa définition, de ses limites et de ce qu’on y attend.

L’apocalypse à cinq minutes de char

Pour le touriste moyen qui visite Noranda, il est impossible de s’imaginer qu’il existe quelque chose derrière la fonderie qui sert de fond de scène à la ville. Pour la performance de Donald Trépanier, nous avons roulé quelques minutes de ce côté-là de la ville et on a vite eu l’impression de débarquer sur une autre planète. Au bout d’une route de terre, loin derrière un cimetière, derrière les arbres, nous avons atterri dans une clairière qui a tout d’un pays en guerre, un paysage bizarre, le sol constitué de roches immenses et de terre où une maigre végétation et quelques arbres survivent, des objets disparates, des palettes de bois, des fauteuils et la moitié avant d’un pick-up amputé traînent là. La force de la prochaine performance est d’abord ce paysage inédit.

Il est 14 h 30, il fait zéro degrés Celsius, il neige, Trépanier est en bobettes bariolées, il fait une série d’actions simples, souvent comiques, après être sorti comme un cascadeur d’un baril en flammes, il décroche un cerf-volant pris dans un sapin, les épines contre la chair, pour tenter de le faire voler, courant dans le paysage, sans succès, puis il creuse un trou au flanc d’une butte et s’y vautre, corps mort, presque mort, il grelotte, il installe son iPod au système de son du pick-up, monte sur le toit de l’habitacle et danse quelques instants avec un figurant, statue humaine, installé là depuis de début de l’après-midi, instant trop court, il descend, grelotte de plus en plus, se vêt d’une couverture de survie et fait mine de grimper dans un arbre, se ravise, explique bonnement à la foule qu’il fait trop froid, qu’il n’avait pas prévu qu’il neigerait et achève sa performance en lisant un mash-up des manifestes du FLQ et du surréalisme, abrié comme une sainte-vierge dans plusieurs couvertures offertes par le public.

Série d’échecs qui prennent la forme de tableaux poétiques, cette performance troublante et amusante a permis à l’artiste de tâter la souffrance des gens pris dans une impasse politique, la guerre, la famine, le manque de ressources, le genre de situation où la vie peine à suivre son cours, pendant quelques temps le jeu l’a emporté sur la souffrance.

Un monde emprunté cohérent et complet

J’anticipais une réaction rébarbative à la performance Not I & Others de Karine Denault et Alexandre St-Onge, comme je la savais très minimale et conceptuelle, mais le public de Rouyn-Noranda est si fervent que le microcosme dans lequel nous ont plongé le musicien et la chorégraphe a généré une vive ovation. Denault et St-Onge ont envahi l’espace physique et sonore, sans toutefois jamais réellement interagir l’un avec l’autre, et même si les gestes étaient conceptuels – empruntés à d’autres artistes, les one minute sculptures d’Erwin Wurm, ou un extrait de Fidget du poète Kenneth Goldsmith, par exemple – et les sons générés à partir de bruits répétés en boucle – un micro qui tombe, quelques bruits de bouche, des pas lourds –, la série d’éléments constituant la performance est devenue un univers inédit et inattendu, un moment de grâce à l’allure impénétrable, mais qui se développe devant les yeux des spectateurs et devient un tout riche et cohérent.

Le plaisir, la générosité

Randy Gledhill nous a raconté une histoire et fait un cadeau. Il nous a raconté son premier contact avec le Québec, alors qu’âgé de 14 ans, il a rencontré une certaine Lucie, une adolescente de son âge venue au Manitoba dans le cadre d’un voyage de nature religieux et qui a invité le jeune Randy à la rejoindre dans sa tente la nuit, une jolie histoire de naïveté dont le paroxysme introduit Randy dans la tente de quatre religieuses. Tout en racontant cette histoire, il fabrique une installation, il reconstitue le quartier de Noranda, sa célèbre fonderie en toile de fond, ses maisons et son lac, c’est un véritable village sous la neige (lire riz cru, frites surgelées, pop corn et marshmallow) digne des grands magasins de jouets à l’approche des Fêtes. C’était effectivement Noël, on a poppé des bouteilles de mousseux et on a trinqué à Noranda, et à Randy, tombé en amour comme plusieurs d’entre nous avec ce paysage industriel et ses citoyens enthousiastes et accueillants. 

Le dernier mot

Clou du spectacle, vedette attendue, personnage mythique et génial par sa vivacité, l’étrangeté de son univers et l’articulation parfaite de sa gestuelle maniaque et typée, Bobo Boutin, après avoir animé les soirées de la Biennale, présentait sa performance, un spectacle electro-punk où son état d’âme – pour ne pas dire l’histoire qu’il racontait – était celle d’un mineur qui perd son emploi, retourne au bord de la mine pour se creuser un trou et s’y laisser mourir, découvre une société secrète et attise la jalousie de ses anciens employeurs d’avoir fait une telle découverte – mais ça c’est un non-dit que l’artiste m’a raconté en coulisse et peu de gens l’ont compris comme tel. Dans le concret, le personnage de Bobo, le visage et les mains tachés de cambouis, enfile les chansons punks, une énorme réverbération sur la voix, il mime diverses actions, des postures de crooner, des faces diverses, il parle seul, fait les mimique exactes du schizophrène convaincu de ce qu’il avance, il est atrocement crédible et on perd le fil de l’histoire, il devient effrayant, un monomane qu’on ne souhaiterait pas croiser dans la rue.

Le mineur chômeur est fou, Bobo est fou et le public est fou de lui. Le rythme endiablé du show nourrit la foule, si bien que quand la dernière pièce du beatbox se termine et laisse le silence envahir la salle – même Bobo en est surpris, annonçant spontanément d’un ton candide et satisfait que c’est terminé – le public est sous le choc, en demande davantage, mais c’est bel et bien fini, on aura rien de plus, la société secrète a tout aspiré. C’est la fin du festival, le rêve achève, ne reste que la bière et l’esprit de famille qui se dissipera dans les prochains jours, la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda finit toujours trop abruptement, j’ai déjà hâte à la prochaine édition.

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