Dossier | Récit d’une disparition

  • Gregor Schneider, Süsser Duft, La Maison Rouge, Paris, 2008. Photo : © Gregor Schneider

Récit d’une disparition
Par Héloïse Lauraire

Dans la file d’attente, une rumeur monte. Ceux qui sont devant s’agitent. Ils discutent à voix haute avec le gardien qui leur sourit et qui avec ses mains fait des gestes comme pour les rassurer. Tout le monde se regarde. Le gardien quitte son poste et s’approche pour nous prévenir : «Le temps d’attente est d’environ cinquante minutes.» Mon voisin répète interloqué : «Cinquante minutes? Mais que peuvent-ils bien faire là-dedans? C’est si grand que ça?» Le gardien se contente de sourire avec mystère. Mon voisin tente un regard interrogateur, mais rien à faire, le gardien ne répondra pas. Face à nous sur un mur et pour seule explication, il est écrit : «Gregor Schneider Süßer duft (1)». Le gardien reçoit un message sur son walkie-talkie et s’adresse au visiteur qui se tortille d’impatience près de lui : «Avez-vous lu ce document?» L’homme acquiesce. «Parfait, alors si vous êtes d’accord, inscrivez votre nom et votre prénom.» Le gardien lui tend un stylo et, pointant du doigt le bas d’une feuille, ajoute : «Signez ici.» Dans la queue, chacun s’est tu comme pour entendre l’explication. L’homme s’exécute, se retourne vers nous une dernière fois et se dirige vers le couloir indiqué par le gardien. À présent, chaque visiteur attend fébrilement le moment où il pourra lire à son tour LE document en question et peut-être signer. Arrive enfin le moment tant espéré. Sur le mur, une petite affiche déclare : «En raison des conditions particulières requises par l’artiste, l’exposition Süßer duft se visite un par un. Si vous êtes claustrophobe, cardiaque ou si vous appréhendez l’obscurité totale, il est préférable de ne pas entrer ou de vous faire accompagner par quelqu’un. Nous déconseillons par ailleurs l’exposition aux femmes enceintes. Sachez que vous ne courez aucun risque. Si vous ne trouvez pas la sortie, attendez patiemment : un gardien sait que vous êtes là et viendra vous chercher.» L’obscurité totale... Aucun risque... Cela laisse songeur. Le gardien est revenu et se balance d’un pied à l’autre; il joue distraitement avec l’antenne du walkie-talkie. Lorsqu’un grésillement se fait entendre, il sursaute et signifie à un visiteur que son tour est venu en lui tendant le formulaire à signer. L’homme plisse les yeux comme pour mieux saisir la mesure de ce qui lui est demandé et se met à lire : «Chers visiteurs en raisons des conditions particulières requises par l’artiste, l’exposition Süßer duft se visite individuellement. La configuration de l’exposition ne permettant pas un gardiennage traditionnel, chaque visiteur est invité à prendre ses responsabilités en signant la décharge qui suit. La Maison Rouge décline toute responsabilité sur les éventuels dommages physiques ou matériels subis dans l’exposition. En signant ci-dessous vous déclarez avoir pris connaissance de ces conditions.» L’homme relève la tête, sa bouche se tord en grimaces. Il paraît contrarié, embarrassé. Il balbutie quelque chose à l’attention du gardien, esquisse un sourire gêné et s’éloigne rapidement en direction de la sortie du centre d’art. Nous le regardons partir, stupéfaits. La rumeur enfle de nouveau dans la file d’attente. Les visiteurs sont là comme au pied de l’échelle qui mène au grand plongeoir. Inquiets et nerveux. Cinquante minutes d’attente : on ne peut tout de même pas renoncer si près du but. Toutefois, au pied d’un plongeoir, nous aurions au moins la satisfaction de savoir ce qui nous attend, de voir les autres sauter et remonter à la surface de l’eau. Mais Süßer duft avale les spectateurs les uns après les autres sans les recracher. Aucun ne revient vers nous pour nous raconter. Pas de récit pour nous rassurer.

Au bout du petit couloir blanc, en retrait sur la droite, il y a une porte. Alors qu’il s’apprête à la refermer derrière nous, le gardien recommande à voix basse : «Si vous ne vous sentez pas bien, ne bougez plus. Quelqu’un viendra vous chercher.»

Nous sommes maintenant seuls dans un couloir très étroit qui ressemble à des coulisses : d’un côté il y a le mur du centre d’art, blanc, épais, et de l’autre côté une cloison montée sur plusieurs mètres de haut. Un peu plus loin, une discrète poignée dans la cloison signifie le passage vers un autre lieu. Timidement, nous poussons la porte cachée et découvrons une petite pièce au plafond bas, faiblement éclairée par une lampe orange. Il y a une autre porte au fond de la pièce qui donne sur un couloir semblable aux coulisses que nous venons de quitter. Et de nouveau nous sommes face à une porte dans la cloison. Alors qu’elle se referme en claquant bruyamment, nous constatons qu’il n’est pas possible de la rouvrir.

La pièce dans laquelle nous sommes «enfermés» est parfaitement blanche. Elle ressemble à une salle de musée contemporain entre deux expositions : vide, immaculée et vaste. Du plafond, des néons déversent une lumière intense et éblouissante. Il y a plusieurs portes, mais une seule poignée. Pour l’atteindre il faut traverser tout l’espace. Nos pas résonnent. Heureusement la poignée tourne et la porte s’ouvre. Nous tombons alors dans un conteneur. Les parois sont en aluminium. Il fait chaud, l’air est confiné. Derrière un rideau translucide et plastifié, une poignée comme celle des chambres frigorifiques nous indique une nouvelle fois un chemin à suivre. À l’ouverture, le changement de température est doublé d’une autre surprise : le noir profond de l’espace. Il faudra trouver la prochaine issue à tâtons et nous découvrons une poignée étrangement identique à la précédente. Un doute survient : sommes-nous revenus sur nos pas? L’obscurité est complète. En tentant de longer le mur, nos mains et nos pieds se heurtent au vide. L’espace est complexe. Enfin au détour d’une cloison, la lumière et une curieuse impression de déjà-vu surgissent simultanément. Un instant l’idée que tout est à recommencer nous traverse l’esprit. En réalité il s’agit de l’antichambre de la sortie. Une dernière porte s’ouvre «enfin» sur l’espace du musée. Le retour dans l’espace sécurisé est brutal. On ne s’y attendait plus. C’est un réveil en sursaut.

Seul fil d’Ariane auquel peut se rattacher le spectateur : une odeur douce et âcre qui passe sous les portes (2). Elle emplit ses poumons, imprègne ses narines. Progressivement cette odeur devient une surface de projection. Certains spectateurs ont comparé cette odeur à celle de la viande dans une boucherie, d’autres à une odeur corporelle. Au début du parcours, on la découvre, elle nous surprend, et plus l’expérience devient difficile et se prolonge dans le temps, plus son parfum paraît désagréable. Insoutenable, il amplifie les contrastes qui saturent nos sens.

Alors que l’isolement phonique succède au bruit des portes qui claquent comme des sentences, que la lumière est trop forte ou absente, nous n’avons d’autre choix que de faire l’expérience du vide, de l’enfermement, du labyrinthe. Perdus au milieu de nulle part, nous sommes précipités en avant et il faut toujours aller plus loin pour simplement être ailleurs. «Sortir» devient une quête primale. C’est un méticuleux travail de la matière, des couleurs et de la lumière qui scénarise l’espace et construit lentement mais sûrement l’angoisse.

Mais la suffocation du spectateur est d’autant plus inéluctable qu’elle n’est pas le simple produit de pressions spatiales. Car le visiteur s’enfonce non seulement dans un espace qui le domine mais aussi dans ses propres perceptions qui finissent par l’engloutir. L’œuvre est comme un trou noir dans l’espace et le temps. Elle n’existe que dans l’expérience unique et intime de chaque visiteur soustrait à la réalité («réalité» étant entendue ici comme une perception commune des choses). À l’intérieur du dispositif, nous sommes définitivement seuls, «témoins solitaires de [notre propre] mise en scène (3)» et de la mise en scène de l’artiste. La solennité de la mise en demeure, l’accomplissement de formalités, la signature d’un contrat, la théâtralisation de l’entrée dans l’œuvre et par-dessus tout l’attente sont autant d’étapes nécessaires à la construction de cette expérience.

Dans Süßer duft, le monde disparaît de l’horizon du spectateur et le spectateur disparaît de l’horizon du monde : il ne sait pas où il est, et ceux qui sont dehors ne le savent pas non plus. Le spectateur qui disparaît hante les mémoires de ceux qui «restent», qui attendent. Ces témoins sont indispensables. Sans leur constat, la disparition n’adviendrait pas. Les dispositifs de Schneider sont des «oubliettes», inconnues, floues, insondables. Le choix de faire entrer les spectateurs un par un est donc bien plus qu’une stratégie autoritaire pour effrayer son public : l’artiste met le spectateur en condition pour accepter sa propre disparition. Cette disparition du sujet coïncide avec l’apparition de son propre souvenir et correspond à l’infime moment d’un passage dans un autre état. Ce changement de statut est aussi bref et efficace que le court instant où nous passons une porte, un sas, où nous enjambons un seuil.

NOTES
1. Du 22 février au 18 mai 2008, l’artiste allemand Gregor Schneider présentait l’installation Süßer duft à La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert (Paris).
2. «Süßer duft («doux parfum») est la première occurrence de l’utilisation d’odeurs artificielles dans l’œuvre de Gregor Schneider, odeurs qui imperceptiblement modifient notre perception de l’espace, notre comportement et nos images mentales. Dans l’exposition, le visiteur perçoit deux types d’odeurs qui contrastent. Un jeu d’opposition olfactive que l’artiste a annoncé dans le carton d’exposition, en couvrant le titre évocateur de «doux parfum» d’une pellicule argentée opaque, qui lorsqu’elle est grattée révèle une odeur désagréable de caoutchouc brûlé.» Extrait de la brochure de présentation de l’exposition Süßer duft.
3. Extrait de la brochure de présentation de l’exposition Süßer duft.

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