Rassurante démocratie

Sylvette Babin
Lygia Pape, Divisor, 1968, performance, Para Site, Hong Kong, 2013. Photo : permission de Para Site, Hong Kong

Ou peut-être le capitalisme, jumeau hétérozygote de la démocratie moderne et toujours des deux le plus robuste et malin, a-t-il réduit la démocratie à une marque, cette dernière version du fétichisme de la marchandise, qui coupe totalement l’image du produit à vendre de son contenu réel.
— Wendy Brown

L’idée de la démocratie est rassurante. Elle évoque un sentiment de justice et contribue à l’impression que le citoyen est partie prenante du pouvoir, que sa voix est entendue, que ses droits et libertés sont représentés. L’actualité nous démontre pourtant que loin d’appartenir au peuple, le pouvoir se trouve plutôt entre les mains d’une poignée de dirigeants et de propriétaires d’entreprise. Dans l’ouvrage collectif Démocratie dans quel état ?, publié en 2008, Wendy Brown rappelait que « s’il y a longtemps que la puissance des grands groupes érode espoirs et pratiques de pouvoir populaire, ce processus a désormais atteint un niveau sans précédent (1) ». Huit ans plus tard, l’élection présidentielle étatsunienne et les méthodes du nouveau gouvernement ont encore amplifié cette réalité.

Face aux grands bouleversements de la démocratie, l’art peut-il encore jouer un rôle critique ? Formuler la question nous oblige à considérer l’éventualité d’une réponse négative, ou du moins à réfléchir sur la validité des tentatives artistiques de faire obstacle à l’effritement des valeurs démocratiques. Car si le capitalisme a « réduit la démocratie à une marque », il est fort possible que la culture, également soumise à la logique marchande, en subisse les revers. En ouverture de ce dossier, Marc James Léger s’interroge à savoir si l’art ne serait pas devenu un aspect de la gouvernance néolibérale, ou si la résistance esthétique au capitalisme ne se serait pas tout simplement éteinte. Konstantinos Koutras avance pour sa part que l’art critique repose sur des motivations pédagogiques incompatibles avec la démocratie, puisque la pédagogie, malgré des objectifs d’égalité sociale, reproduit le rapport hiérarchique de la relation maitre-élève. Bien que ces affirmations laissent poindre un certain scepticisme quant au pouvoir de l’art de susciter des changements de société, notre intention n’est pas d’invalider son potentiel critique ou subversif. Au contraire, en réunissant des prises de position multiples, ouvertes et possiblement divergentes, ce dossier répond à l’urgence de mieux comprendre la place de l’art dans le contexte politique actuel pour, éventuellement, cultiver le désir de participer à une démocratie nouvelle.

Une telle réflexion ne pourrait se faire sans remettre en question l’hégémonie néolibérale reproduite par les institutions politiques et culturelles ni, par extension, prendre conscience des diverses formes de discrimination systémique. C’est ce que propose Justine Kohleal en abordant le phénomène de la spatialité (blanche), à savoir l’existence d’un centre invisible qui contribue, malgré les tentatives d’inclusion des personnes racisées, à servir les valeurs de la blanchité. Cette réflexion se poursuit hors dossier, dans un compte rendu du film Ouvrir la voix d’Amandine Gay.

La prise de parole est certainement un élément central du fonctionnement d’une démocratie, et cela parfois au détriment de l’écoute. Déplorant l’absence d’éthique dialogique chez les politiciens, Anik Fournier analyse l’interdépendance de la parole et de l’écoute en prenant appui sur des œuvres et des artistes qui placent l’écoute active au centre de leurs préoccupations. Dans le même ordre d’idées, l’analyse critique par Didier Morelli de la reperformance de l’œuvre Divisor, créée en 1968 par Lygia Pape dans le contexte de la dictature militaire au Brésil, explore la collectivité et la marche comme « kinesthésie de la protestation ». La reprise de cette marche sur Madison Avenue, à New York, dans un trajet encadré, supervisé et commandité par le Business Improvement District pose évidemment la question de la récupération des œuvres politiques au profit du spectacle. L’idée du rassemblement inhérente à cette action, ce « mouvement collectif chorégraphié » laissant entrevoir d’éventuels soulèvements, persiste néanmoins. Nous y voyons d’ailleurs un lien avec le concept de l’essaim qu’explore Georges Didi-Huberman en conclusion du dossier : « Modèle d’intelligence collective, sans hiérarchisation, les essaims offrent donc aussi un modèle pour les soulèvements et, plus encore, pour toute idée de guérilla urbaine. » Certes, l’auteur nous rappelle ensuite que ce modèle est probablement un leurre, que l’essaim en tant que formation (au sens militaire du terme) a même été repris comme stratégie par les grandes industries contemporaines et qu’il s’applique difficilement à la notion de communauté. Toutefois, nous pourrions décider de croire que tous concepts et toutes métaphores appartiennent à ceux et celles qui les manipulent et que finalement, la vigueur de nos rassemblements, de nos soulèvements, de notre démocratie, tient surtout à notre volonté d’agir. Après tout, pour reprendre les mots de Didi-Huberman : « la vie est à nous si l’on parvient à constituer ou, plutôt, à “auto-instituer” le nous en tant que tel : c’est-à-dire une relation entre sujets fondée sur un avec librement décidé ».

Note
(1) Wendy Brown, Nous sommes tous démocrates à présent, dans Giorgio Agamben et coll., Démocratie dans quel état ?, Écosociété, 2009, p. 43.

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Lygia Pape, Divisor, 1968, performance, Para Site, Hong Kong, 2013. Photo : permission de Para Site, Hong Kong

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