Prendre position

Sylvette Babin
Prendre position
VSVSVS, Drift, détail de l’installation, Centre Bang, Chicoutimi, 2015. Photo : permission de VSVSVS


Malgré les relations de pouvoir qui structurent leur milieu, les intervenants du monde de l'art arrivent-ils librement à prendre position ?

Cette question a motivé l'appel à contributions de notre dossier, qui s'inscrit dans une suite de réflexions critiques lancées avec les numéros Indignation et Spectacle sur les contextes économiques, politiques et institutionnels qui influencent, à divers degrés, la scène artistique. Mais cette fois, c'est aussi vers l'intérieur que nous souhaitions diriger notre regard. Car si prendre position peut sembler aller de soi dans le terreau de la liberté d'expression, plusieurs estiment qu'il y règne une certaine omerta. Dans une lettre ouverte faisant état de ce silence, un groupe d'artistes et d'intellectuels s'insurgeait contre le rôle croissant des groupes financiers dans le monde de l'art, affirmant que « les nouveaux maitres du marché de l'art ont su, en leur faisant des passerelles d'or, débaucher les experts et les commissaires les plus réputés, contribuant ainsi à l'appauvrissement intellectuel de nos institutions publiques (1). »

La situation qui a motivé cette déclaration rejoint l'un des grands axes qui se dessinent dans les textes d'opinion publiés dans ce numéro : « l'industrie du luxe » prenant d'assaut le secteur de l'art – les autres axes formant le faisceau étant les discours consacrés de la théorie et de la critique artistiques et la persistance des discours colonialistes, de même que le financement public de la culture. Les positions affirmées qui s'y rattachent permettront sans aucun doute d'élargir la réflexion, et peut-être d'ouvrir de nouveaux débats. Mais des questions sous-jacentes, suscitées par d'autres points de vue absents de ces pages, méritent aussi d'être considérées. Est-ce réellement la financiarisation de l'art qui provoque l'appauvrissement intellectuel susmentionné ? D'autres facteurs n'y contribuent-ils pas tout autant, sinon plus ? Est-ce que les rapprochements avec les secteurs public ou privé transforment systématiquement l'orientation ou la rigueur des contenus théoriques ou artistiques ? Le « mal » dénoncé vient peut-être aussi d'ailleurs. Pensons, par exemple, au désintéressement du citoyen envers l'art, qui influence directement la vitalité du milieu. Si l'État, en ces temps dits d'austérité, se désengage honteusement du financement de la culture, c'est peut-être aussi parce qu'il n'y a aucune pression citoyenne pour exprimer un désaccord, le discours populaire étant plutôt enclin à condamner l'utilisation des deniers publics pour des œuvres jugées hermétiques ou inutiles. Qui veut réellement de cet art sur lequel nous discourons, outre le milieu qui le produit, un public restreint et la poignée de spéculateurs vilipendés ?

Nous devons souligner également ce que signifie prendre position pour l'éditeur que nous sommes. Le rôle que esse s'est donné est d'observer et de transmettre les idées qui circulent et de faire place aux multiples opinions. Que les voix sélectionnées proviennent plutôt de la gauche est habituel pour esse. Il nous importe néanmoins de reconnaitre, d'une part, que nous contribuons, nous aussi, à la production d'un discours consacré par l'institution artistique ; et, d'autre part, que nous dépendons, nous aussi, de diverses formes de financement public et privé. D'aucuns se plairont à dire que des organismes comme le nôtre mangent à plusieurs râteliers – partiellement subventionnés, mais publiant des réflexions pointant les failles existantes du système ; partiellement dépendants de publicités ou de campagnes de financement directement liées à la « marchandisation » décriée. Nous persistons pourtant à croire qu'il est possible pour nous de rester autonomes et critiques, en reconnaissant l'importance des acteurs qui nous financent, tout en demeurant aux aguets des influences directes ou insidieuses que pourraient avoir nos différentes sources de financement sur l'orientation de la revue. Et si nos positions divergent parfois de celles qui s'expriment dans les textes que nous publions, nous assumons pleinement nos choix éditoriaux.

Dans la foulée des réflexions critiques présentées dans ce numéro, mais également de celles qui en ont suscité le thème, notamment le discours autour de la transformation de l'art en produit de luxe, n'oublions pas que d'autres pratiques existent, que des formes plus discrètes sont toujours aussi actives dans le champ de l'art. Si l'on ne peut nier l'existence d'une bulle spéculative, on rappellera tout de même que la critique en posture d'autorité contribue aussi, par l'éclat de ses détractions, à l'aura spectaculaire des sujets contestés, et que s'il est nécessaire de se positionner contre ce qui nous indigne, il est également essentiel de se positionner pour les pratiques qu'il nous importe de faire valoir.

NOTE
 
(1) « L’art n’est-il qu’un produit de luxe ? », http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/201014/lart-nest-il-quun-produit-de-luxe [consulté le 1er juillet 2015].

 

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