Pièce pour cinq interprètes à la Biennale de La Havane: entretien avec Stéphane Gilot et Ariane De Blois

  • Stéphane Gilot, Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence, 2014, vue d'installation. Photo: © Caroline Boileau et pfoac, permission de l'artiste
  • Stéphane Gilot, Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence, 2014, vue d'installation. Photo: © Caroline Boileau et pfoac, permission de l'artiste

Pièce pour cinq interprètes à la Biennale de La Havane: entretien avec Stéphane Gilot et Ariane De Blois
Par Aseman Sabet

Présentée au printemps 2014 à l’espace pfoac221 (Pierre-François Ouellette art contemporain, Montréal), l’installation Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence, de Stéphane Gilot, a été élaborée en étroite collaboration avec la commissaire Ariane De Blois. Structure immersive et polysensorielle, à mi-chemin entre un bunkeur et une cellule méditative, l’œuvre sera présentée à la 12e édition de la Biennale de La Havane, sous la thématique « Entre l’idée et l’expérience ». Mettant en avant une perspective transdisciplinaire et intermédiale de l’art, l’équipe commissariale de cette biennale entend contribuer au « déplacement de l’objet autonome vers le contexte et l’expérience (1) » au moyen de projets disséminés dans la ville qui suscitent chacun à leur manière des interactions avec le tissu social. Cet entretien par correspondance cherche à mettre en lumière les tenants et aboutissants de ce projet aux multiples ramifications afin de mieux cerner les particularités de sa présentation en sol cubain.

ASEMAN SABET : À travers la lecture de votre correspondance, qui tenait lieu de texte de présentation de l’œuvre en 2014, il est possible de suivre le développement initial du projet, les filons qui vous ont permis d’en composer les idées maitresses. Avant de plonger plus spécifiquement dans l’œuvre, quels sont les points de rapprochement conceptuels ou encore les intérêts de recherche théoriques ou pratiques qui vous ont amenés à travailler en collaboration ?

STÉPHANE GILOT : Lorsque Pierre-François Ouellette m’a proposé d’inviter un ou une commissaire à réaliser un projet pour l’espace pfoac221, le texte qu’Ariane De Blois avait publié sur mon exposition MULTIVERSITÉ/Métacampus (2), présentée à la Galerie de l’UQAM à l’automne 2012, m’est revenu à l’esprit. Ce texte évoquait plusieurs questions qui animent ma pratique et qui me paraissaient un point de départ prometteur pour un échange dans le cadre d’une carte blanche de ce type. Ariane examinait notamment mon travail à la lumière des « rapports que nous entretenons avec le monde et son organisation » et quant aux jeux qui s’opèrent « entre la surdétermination de l’espace et la défamiliarisation des lieux ».

ARIANE DE BLOIS : Stéphane s’inscrit à mon sens dans la grande tradition des artistes encyclopédiques. Son travail est le fruit d’une synthèse d’influences multiples allant de la peinture de Giotto aux projets architecturaux d’Étienne-Louis Boullée, en passant par le théâtre de Samuel Beckett, le cinéma d’Andreï Tarkovski, la littérature d’Adolfo Bioy Casares, la musique de György Ligeti. Pour apprivoiser et m’approprier conceptuellement son travail, il m’a fallu plonger dans les multicouches de son horizon artistique et intellectuel. Comme le concept d’hétérotopie (3), à savoir l’idée de proposer un « monde autre », guide l’ensemble de sa pratique, c’est en grande partie autour de celui-ci que nous avons élaboré nos discussions. Nos échanges ont rapidement pris forme à partir d’esquisses et de propositions avancées par l’artiste, dont la pratique se décline autour de deux grandes séries d’œuvres : les Plans d’évasion et les Mondes modèles.

S. G. : Les œuvres de la première série, comme Libre arbitre (2000-2001), La Station (2006) ou encore Séjour Bistre (2011), se caractérisent par une pratique de l’installation performative qui s’intéresse aux diverses formes d’utopie et de dystopie, à l’architecture, aux structures sociales, à la cosmologie et à l’épistémologie. Chaque plan d’évasion se présente comme un environnement bâti, un lieu hybride (alliant des usages, des langages formels et métaphoriques venus de champs parfois contradictoires) dans lequel les spectateurs (ou les performeurs) peuvent s’installer pour un temps. Ces œuvres sont en quelque sorte des habitacles de transformation qui proposent une expérience à vivre.

La seconde série, les Mondes modèles, dont fait partie La cité performative (2010-2012) et Mes plaisirs sont plus sombres que les tiens (2013), complète la précédente à partir de la notion de modélisation. Cette série, composée de différents ensembles de maquettes, construit en quelque sorte le métarécit de ma pratique des quinze dernières années. Prenant la forme d’ensembles urbains miniaturisés, chaque installation comprend des références à des projets antérieurs, notamment à de nombreux plans d’évasion.

A. S. : Le principe de collaboration inhérent à l’œuvre se projette également dans son intitulé, qui fait mention de cinq interprètes. Différentes lectures de ces cinq protagonistes sont envisageables. Quelles pistes vous ont menés vers cette conception plurielle de l’œuvre et, plus spécifiquement, vers l’intégration d’un espace sonore lui-même décliné en différents volets ?

A. DE B. : Le travail de Stéphane offre toujours plusieurs points d’entrée, de lecture et d’interprétation. Le concept de la multitude est inhérent à sa pratique et c’est principalement autour de celui-ci qu’il construit ses Mondes, peu importe qu’ils s’incarnent en modèles ou en Plans d’évasion. Ce n’est pas étonnant que l’artiste s’intéresse autant aux théories scientifiques du multivers, qu’on retrouve par ailleurs dans le domaine de la science-fiction : plutôt que d’appréhender l’ensemble de ce qui existe sous un principe unique, l’Univers, qui régirait toutes les lois, les théories du multivers permettent au contraire de penser l’ensemble des univers possibles ou parallèles qui coexistent. Stéphane pourra en dire davantage sur les différentes significations qu’évoque le titre de l’œuvre, mais soulignons d’entrée de jeu que si l’installation Pièce pour cinq interprètes apparait d’abord, par sa structure architecturale externe, comme un monde clos, elle invite néanmoins les spectateurs à flâner dans son antre vouté, à devenir des protagonistes de l’œuvre et à venir y inscrire leur propre interprétation.

S. G. : Le titre agit un peu comme un leurre. La cellule constitue un monde – ou l’expression synthétique d’un monde – dont les paramètres et les conditions d’existence émergent de la rencontre et de la collaboration de cinq spécialistes : le galeriste, la commissaire, l’artiste, le technicien et la spécialiste du son.

Le dispositif de l’œuvre se caractérise aussi par cinq motifs structurels : deux entrées placées en diagonale l’une par rapport à l’autre, deux alcôves à deux places qui se font face à l’intérieur de l’installation et un puits de lumière. L’organisation de l’espace implique donc quatre interprètes potentiellement assis dans ces alcôves. Le cinquième, évoqué dans le titre, est surnuméraire : sa présence est temporairement celle de l’attente, du choix suspendu. Il reste debout. Les interprètes sont les visiteurs.

Similairement à l’approche utilisée dans des installations antérieures, le son participe à la « mise en fiction » de l’œuvre. Il est intrinsèquement lié à la « présence » qui habite le lieu dans lequel s’installe le projet. Pour être plus précis, la trame sonore renforce ce que le lieu fait déjà (produire un sas entre la réalité de la galerie, de la ville, et le monde parallèle qu’indique la cellule) tout en permettant de raffiner le jeu temporel entre « présence présente » et présence antérieure...

A. S. : Compte tenu de la thématique de cette biennale, « Entre l’idée et l’expérience », à quel point Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence, dont un des paramètres centraux est justement l’expérience du spectateur, sera-t-elle modulée en fonction de son nouveau contexte de présentation ? On peut notamment se demander si la trame sonore, initialement composée par l’artiste Magali Babin pour l’édifice Belgo, à Montréal, gardera sa fonction de renforcement du brouillage spatiotemporel lorsque l’œuvre sera présentée dans son nouveau lieu d’accueil, en l’occurrence le hall d’un édifice art déco, à La Havane.

A. DE B. : Bien avant que Stéphane soit invité à participer à la Biennale et qu’on connaisse la thématique de l’évènement, ce qui avait guidé notre réflexion commune sur sa pratique et mené à la conception de l’installation Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence était principalement axé sur ce qui se joue entre le concept d’une œuvre, sa matérialisation et son expérience. Divers éléments de l’installation présentée à Montréal cherchaient explicitement à mettre en exergue cette idée d’« entre-deux ». Le dispositif, par exemple, a été pensé pour mettre sous tension les notions d’intériorité et d’extériorité. Alors que, de l’extérieur, l’installation s’apparente à un bunkeur grisâtre, de l’intérieur, elle prend l’allure d’une cellule voutée d’un rose d’une douce obscénité. Apposée à l’une des surfaces externes de l’installation, la série d’esquisses préparatoires présentait divers projets que Stéphane avait imaginés, reflétant ainsi ce que le projet aurait pu être. Composée de sons captés in situ, la trame sonore, qui bruissait à travers les murs de l’installation, cherchait à confondre le spectateur quant à la provenance des sons entendus (sons réels, imaginés ou fictifs ?). Comme la structure de l’installation restera sensiblement la même pour la Biennale de La Havane, ce qui nous intéresse, dans la représentation de l’œuvre, est d’observer comment son expérience peut être considérablement modifiée en en modulant certaines composantes, notamment en changeant la trame sonore et en y intégrant une nouvelle série de dessins adaptée au lieu et au contexte de présentation.

S. G. : Présenter à nouveau la pièce dans un contexte radicalement différent, comme La Havane, a très vite fait ressortir le paradoxe d’une installation qui utilise le contexte comme médium, mais qui, à la fois, propose un lieu dont la conception veut permettre une « sortie » de la quotidienneté. En découlent diverses questions : Est-ce que l’expérience de la quotidienneté est une expérience universelle malgré la variété des contextes ? Peut-on approcher la vie quotidienne de Montréal et de La Havane de façon unilatérale ? La décision de produire une nouvelle bande sonore, ainsi qu’une nouvelle série de dessins, découle de cette réflexion. Un séjour de préproduction à Cuba à l’hiver 2014 a permis de visiter les différents lieux pressentis pour remontrer l’installation, de faire des captations audios in situ et d’entreprendre une recherche en vue de la production graphique. L’idée d’utiliser la bande-son pour renforcer le brouillage spatiotemporel demeure. Cela dit, le paysage sonore de La Havane étant différent de celui de Montréal, la couleur de l’œuvre, une fois habitée par les sons de la capitale cubaine, en sera forcément modulée.

A. S. : Les esquisses qui accompagnent l’installation, du fait qu’elles représentent les œuvres potentielles, permettent effectivement d’imaginer des déclinaisons multiples de la structure, voire du concept même de l’installation. Dans cette perspective, peut-on envisager que Pièce pour cinq interprètes ouvre la voie à une nouvelle série, qui viendrait s’ajouter aux Plans d’évasion et au Mondes modèles ?

S. G. : Pièce pour cinq interprètes a été conçue dans l’optique de prolonger la série des Plans d’évasion. Les variantes présentées ouvraient effectivement sur un sous-ensemble de dispositifs à l’étude qui déclinent de diverses façons certaines des problématiques mises en jeu dans le projet. Ces dessins donnaient également accès au processus d’idéation, ainsi qu’à des indices ou à des pistes de lecture. Leur contenu renvoie à des sources formelles et conceptuelles comme la protoarchitecture, cosmologie basée sur les couleurs et la géométrie, l’architecture comme corps. Le travail sur les variations possibles des propositions – par le dessin le plus souvent – est d’ailleurs un principe régulièrement mis en œuvre dans le cadre de ma pratique. Le dessin me permet aussi de développer d’autres territoires thématiques liés principalement à divers phénomènes de visions (hallucinations, états de conscience altérés, rêves, anticipations urbanistiques, etc.), à des théories ou à des techniques désuètes (optogramme, spirit photography, par exemple), ainsi qu’à des reconstructions mnémoniques (souvenir, déjà-vu).

A. DE B. : La nouvelle série de dessins que Stéphane a réalisée pour La Havane campe son installation à Cuba. De dessin en dessin, son « œuvre-bunkeur » se promène à la fois à travers différents paysages cubains (allant de la ville à la campagne en passant par le bord de la mer) et à travers différentes époques, prenant, selon le décor, l’allure d’une hutte, d’un abri, d’une barque ou d’une petite maison moderne. Inspiré par les peintures paysagistes cubaines du 19e siècle, qu’il a vues au Musée national des beaux-arts de La Havane, Stéphane a également eu l’idée d’introduire son installation dans certaines de ces représentations, notamment celles d’Esteban Chartrand et d’Henri Cleenewerck, qui ont particulièrement marqué son imaginaire et qu’il cite à travers ses esquisses. Enfin, l’expérience de la vie cubaine et les caractéristiques de la région de La Havane complètent les sources d’inspiration de sa nouvelle série.

S. G. : En définitive, cette dernière question me donne envie d’évaluer si les protocoles du projet qui nous concerne – surtout dans le contexte d’une refonte partielle de ses composantes – rompent de façon substantielle avec les paramètres des Plans d’évasion, ce qui impliquerait la mise en chantier d’un nouvel ensemble.

Aseman Sabet est doctorante en histoire de l’art à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’épistémologie, les théories de la connaissance et la synesthésie dans le discours esthétique du 18e siècle. Elle travaille également à titre de commissaire indépendante et collabore régulièrement avec différentes publications spécialisées en art contemporain et en esthétique. Elle vit et travaille à Montréal.

NOTES
1. « XIIe Biennale de La Havane 2015 : art, contexte et expérience », Aica Caraïbes du Sud : Association internationale des critiques d’art (29 avril 2014), http://aica-sc.net/2014/04/29/xii-eme-biennale-de-la-havane-art-contexte-et-experience/ [consulté le 1er mars 2015].
2. Ariane De Blois, « Stéphane Gilot. MULTIVERSITÉ/Métacampus », esse, no 77 (hiver 2013), p. 70-71.
3. Michel Foucault, Dits et écrits 1984, « Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (octobre 1984), p. 46-49.

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