Philippe Caron Lefebvre, La position de l’apex, Optica, centre d’art contemporain, Montréal / Instinct, Sporobole, centre en art actuel, Sherbrooke

Optica, Sporobole
  • Philippe Caron Lefebvre, La position de l'apex, vue d'exposition, Optica, Montréal, 2016. Photo : Paul Litherland
  • Philippe Caron Lefebvre, La position de l'apex, vue d'exposition, Optica, Montréal, 2016. Photo : Paul Litherland
  • Philippe Caron Lefebvre, La position de l'apex, vue d'exposition, Optica, Montréal, 2016. Photo : Paul Litherland
  • Philippe Caron Lefebvre, Instinct, vue d'exposition, Sporobole, Sherbrooke, 2016. Photo : Tanya St-Pierre
  • Philippe Caron Lefebvre, Instinct, vue d'exposition, Sporobole, Sherbrooke, 2016. Photo : Tanya St-Pierre
  • Philippe Caron Lefebvre, Instinct, vue d'exposition, Sporobole, Sherbrooke, 2016. Photo : Tanya St-Pierre
  • Philippe Caron Lefebvre, Instinct, détail de l'exposition, Sporobole, Sherbrooke, 2016. Photo : Tanya St-Pierre

Philippe Caron Lefebvre

La position de l’apex
Optica, centre d’art contemporain, Montréal, du 23 janvier au 19 mars 2016

Instinct
Sporobole, centre en art actuel, Sherbrooke, du 18 mars au 23 avril 2016

Streptocoques, cristaux, macrocolécules, protéines, coraux, protozoaires, l’art de Philippe Caron Lefebvre sonde les tréfonds les plus fabuleux et les plus étranges du naturel.

Épars dans la galerie principale de Sporobole, des amoncellements de matière aux allures parfois échinoïdes, parfois réticulaires, jonchent le sol et habillent les murs. Les références au vivant sont omniprésentes bien qu’évasives, obliques, voire fantasques, alliant la virtualité d’un devenir évolutif encore en gestation avec des formes primales de vie. Cette investigation formelle de la nature ne manque pas d’évoquer les planches illustratives du philosophe et biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), dont le travail le plus notable relève d’une fascination visuelle pour des organismes aussi peu anthropomorphiques que les radiolaires, les anémones et les méduses, tirant de leur symétrie une métaphore de l’organisation fondamentale du monde(1). Contemporain et disciple de Charles Darwin, Haeckel a cherché sur la surface formelle des espèces des traces indexicales de leur co-évolution avec l’environnement qui les supporte.

Les découpes de revues intégrées tant à l’exposition chez Optica qu’à celle chez Sporobole proposent un ordre taxonomique alternatif, où l’évolution de l’art moderne côtoie de près celle de la nature par analogie formelle. Ces indices méthodologiques de la pratique sculpturale de Caron Lefebvre semblent suivre dans le sillage historique du naturalisme de Haeckel, à la nuance près que l’esthétique de la nature chez Caron Lefebvre semble moins concernée par des qualités ornementales et une quête de l’universel que par la malléabilité du vivant aux prises avec des contingences évolutives. C’est la matière en flux et la vie en transformation qui le préoccupent, et qui motivent ses énonciations sculpturales de formes prospectives de vie. Ses assemblages hybrides tâtonnent vers des devenirs encore inconnus, et son recours à des matériaux détournés, transformés et remaniés métaphorise les processus de croissance, de dégénérescence, d’érosion, de corrosion, de calcification ou encore de cristallisation qui façonnent le monde physique et qui brouillent la frontière entre le vivant et le non-vivant. Si, chez Optica, les amas sculpturaux semblent flotter dans un espace cartésien (souligné par une grille configurée à partir de clous posés à intervalles réguliers) et paraissent échapper à son réductionnisme par la complexité organique de leurs formes, l’hétérochronie des sculptures-créatures chez Sporobole est suggérée par une représentation murale plutôt ornementale (presque Art nouveau) de l’arbre phylogénétique(2). Les catégories nomenclaturales (bactéries, archées, eucaryotes) y ont été abandonnées pour ne conserver que la trame schématique des embranchements du vivant, qui, aux extrémités de son déploiement, sonde à tâtons des potentialités futures. De par son emphase portée sur la théorie de l’évolution dans sa considération formelle de la nature, Caron Lefebvre nous propose une vision profondément historique du monde. Au même titre que l’humain et la culture, la nature et le vivant ne sont pas des concepts universels dotés d’une essence fixe, mais se modulent radicalement au fil des interactions et des échanges écosystémiques vers des devenirs insoupçonnés.

Malgré des références appuyées à l’adaptation, à la transformation, à l’hétérochronie et au mimétisme, la minutie et le contrôle du rendu sculptural chez Caron Lefebvre peuvent apparaître décalés par rapport aux horizons exaptifs de l’évolution, notion pourtant centrale à sa pratique. À la différence de l’adaptation, les phénomènes d’exaptation pointent vers certains effets accidentels de l’évolution, soit des aptitudes apparaissant fortuitement dans un rapport non causal aux pressions environnementales, ou encore des attributs passifs devenant cruciaux avec la transformation du contexte environnemental(3). Si Caron Lefebvre s’applique avec brio à calquer son approche formelle sur les mécanismes d’adaptation du vivant, son approche purement représentationnelle et sa grande maitrise esthétique ne parviennent pas à faire sentir le perpétuel état d’excentrement et d’accident qui définit le vivant. Un engagement entier à ces considérations évolutionnistes demanderait du geste artistique qu’il laisse un peu plus de jeu, afin que puissent percoler à la surface des attentes des phénomènes émergents, indéfinissables.

NOTES

(1) Haeckel a largement étendu le vocabulaire évolutionniste en formulant de nouvelles notions à partir de racines étymologiques grecques, dont les termes œcologie, phylum, ontogénie, phylogénie. Il est d’ailleurs un pionnier important en ce qui a trait à la classification phylogénique du vivant. Voir à ce propos : Frank N. Egerton, «Ernst Haeckel’s Ecology», Contributions: History of Ecological Sciences, Part 47, juillet 2013, p. 226.

(2) Haeckel est reconnu parmi ceux qui ont produit les premières représentations de la complexification évolutive du vivant. Malgré son allégeance aux idées de Darwin, ses arbres de vie représentent l’humain au faite d’un long processus évolutif, attribuant de la sorte un sens téléologique au déploiement du vivant. Ce progressisme implicite est en quelque sorte représentatif de son époque, qui évince peu à peu la théologie de l’interprétation du vivant, sans toutefois se défaire complètement d’une explication orientée sur le plan moral. Cette compréhension linéaire est depuis lors tombée dans la désuétude, et les schémas circulaires ont prépondérance sur les formes arborescentes.

(3) La notion d’exaptation «complète» le portrait de l’adaptation, notion plus classique qui désigne tout changement découlant causalement d’une pression environnementale pour développer des aptitudes de survie (autrement dit, pour «mieux cadrer» dans son environnement). Tandis que l’adaptation actualise et renforce des tendances évolutives suggérées par des pressions environnementales (pouvant par conséquent se comprendre dans une logique de cause à effet linéaire), l’exaptation tend plutôt à ouvrir les possibles sur des impondérables, à détourner les mécanismes évolutifs de leur direction momentanée. Stephen Jay Gould et Elisabeth S. Vrba, «Exaptation: A missing term in the science of form», Paleobiology, v.8 n.1, hiver 1982.

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