Optica, Montréal, Jim Holyoak et Nelson Henricks

90
2017
Optica
  • Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, 2002-2016, vue d’exposition, 2017.
  • Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, 2002-2016.
  • Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, 2002-2016.
  • Nelson Henricks, Life Session, 2016, vue d’installation, 2017.
  • Nelson Henricks, Life Session, détail de l’installation, 2016.
  • Nelson Henricks, Life Session, détail de l’installation, 2016.

Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes et Nelson Henricks, Life Session
Optica, Montréal, du 28 janvier au 25 mars 2017

L’exposition parallèle des travaux de Nelson Henricks et de Jim Holyoak présentée chez Optica offre une perspective composite sur le dessin. Il s’y réfléchit et se raconte autant comme forme expressive que structure narrative. Les artistes abordent en effet différents enjeux liés à la discipline et à sa fonction représentationnelle en explorant les conditions de médiation et d’expérience de l’œuvre.

Habitué des compostions monumentales, Holyoak présente Book of Nineteen Nocturnes (2017) où il adapte son approche immersive à la forme introspective de la salle de lecture. The Thicket (Centre Clark, 2016) et une fresque signée en collaboration avec Matt Shane au Musée d’art contemporain de Montréal (WODWO, 2016) ont déjà affirmé le style singulier de l’artiste qui s’illustre chez Optica au cœur d’un récit épique en dix-neuf chapitres. Les murs recouverts de papiers noircis au lavis d’encre de Chine inscrivent d’emblée l’espace dans l’univers pictural organique d’Holyoak. Ces variations de ton évoquent des silhouettes en écho aux illustrations des volumes répartis sur de longues tables noires. L’artiste signe ainsi l’environnement et oriente l’interprétation du visiteur avant même que les pages offertes ne soient consultées.

Book of Nineteen Nocturnes approfondit l’iconographie hétéroclite et parfois cauchemardesque d’Holyoak qui investigue le vivant et ses variations formelles. L’œuvre témoigne à cet égard d’une brillante maitrise du médium. Les textures du dessin rappellent les mondes éclatés de William Blake et annoncent à l’instar des murs de la galerie un conte sombre où une fin glorieuse et disneyesque semble difficile à envisager. La richesse des illustrations s’accompagne d’un jeu sur les qualités sensibles de la matière. Les feuilles gondolées et travaillées par l’encre donnent aux objets une fragilité unique et des allures de manuscrits d’un autre temps. Le médium façonne ainsi la forme, il étoffe la représentation de sa propre théâtralité et permet enfin une expérience physique de l’œuvre.

L’organisation de l’espace et des volumes est plus intuitive que prescriptive et autorise en ce sens une diversité de temps de lecture et d’immersion dans le récit. De l’espace à l’objet, des illustrations aux mots, Holyoak multiplie les dispositifs narratifs et matérialise l’errance inscrite dans son récit. Book of Nineteen Nocturnes s’inspire en fait des déplacements et des rencontres de l’artiste. Souvenirs, lieux, animaux et paysages, tous sont convoqués dans l’histoire qui recoupe aussi la quête identitaire inhérente aux pérégrinations de l’auteur et de ses personnages. Le conte et la réalité se confondent ainsi en une sorte d’archive fantastique.

Book of Nineteen Nocturnes conjugue la mémoire avec le fantasme. Holyoak sonde la solitude et expose à travers le récit les enjeux philosophiques et anecdotiques de son vécu. L’univers onirique dévoile de là sa fonction, soit une fuite du réel pour mieux l’examiner. Cet exercice double de recul et d’immersion teinte les réflexions des personnages et se reflète en somme dans la mise en scène de Book of Nineteen Nocturnes. L’habillage de la salle interdit la fuite de l’univers d’Holyoak, un monde inexistant dans lequel on ne peut pas non plus s’installer. Ainsi, comme Holyoak à l’intérieur de sa légende, le spectateur s’affirme en négatif dans l’histoire et se fait subtilement l’ombre de son expérience.

La part discursive du dessin chez Henricks est davantage liée aux conditions mécaniques de la production qu’à son potentiel strictement illustratif. Titré d’après le film no 615 des studios Falcon, principal producteur de pornographies gaies des années 70 et 80, Life Session (2016) reprend au dessin les deux premières minutes de la bande originale du film qui en dure dix. Henricks a fait appel à plusieurs assistants afin de transcrire dans un exercice d’autoréférentialité les images d’un artiste esquissant un modèle. Entrecoupés d’extraits du film, ces dessins montés en boucle sur une bande 16 mm composent un film d’animation présenté comme le dénouement d’un parcours à travers quelques dessins préparatoires encadrés.

D’entrée de jeu, on annonce que le film est destiné à une audience ciblée et informée dans le cadre d’une diffusion privée pour un public adulte et consentant. Cet extrait tiré du film de 1977 rappelle l’ère déchue du VHS et l’illégalité des activités des studios Falcon à cette époque. L’exposition du dispositif de projection met en évidence le décalage entre l’image fixe et la bande déroulante qui évoque les contradictions propres aux médiums du dessin et du film alternés dans la seconde vidéo. Les projecteurs sont par ailleurs magnifiés par des socles en miroir doublant le support d’une aura autoréférentielle. La bande 16 mm et son circuit dans l’appareil opèrent au sens propre l’image en mouvement et illustrent en quelque sorte le système de distribution élaboré des studios Falcon. La pellicule défile et l’image reste fixe alors que se dessinent les contours de la représentation.

La large diffusion des productions Falcon a contribué à la consolidation, malgré les interdits, d’une certaine esthétique gaie. Fortement inspiré de celui en vogue à San Francisco, ce style a pu s’affirmer hors des zones urbaines à travers la pornographie. Les films Falcon ont ainsi faconné l’image d’un mode de vie gai et stimulé l’association de cette esthétique à la communauté. Henricks pointe ce contexte historique et dévoile en fait la proximité des pouvoirs idéologique et économique de l’image. Parallèlement aux milliards de dollars qu’elle génère, l’industrie pornographique soutient une identité gaie. Autrement dit, la représentation idéalisée s’est imposée comme modèle à une communauté.

La mise en abyme de l’artiste créateur met en lumière les jeux de la représentation. Les dessins préparatoires appuient notamment une réflexion sur l’image en construction en reprenant la forme séquentielle d’une pellicule. Le format des dessins rattrape ainsi le sujet des images et concrétise les mécanismes de composition des clichés et autres illustrations. La création d’une image est un discours, une position idéologique aussi instrumentalisée par son mode de diffusion. Life Session exalte finalement cette tension entre réalité et idéalité qui fonde la représentation.

Légendes des photos
Image 1 : Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, 2002-2016, vue d’exposition, Galerie 1, Optica, Montréal, 2017. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste
Image 2 : Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, détail, 2002-2016. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste
Image 3 : Jim Holyoak, Book of Nineteen Nocturnes, détail, 2002-2016. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste
Image 4 : Nelson Henricks, Life Session, 2016, vue d’installation, Galerie 2, Optica, Montréal, 2017. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste
Image 5 : Nelson Henricks, Life Session, détail de l’installation, 2016. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste
Image 6 : Nelson Henricks, Life Session, détail de l’installation, 2016. Photo : Paul Litherland, permission de l’artiste

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