Natura Loci, Magasin Général, Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine

Magasin Général
  • Séverine Hubard, Ne pas perdre le Nord, installation in situ, 2018. Photo : Jacky Georges Lafargue
  • Séverine Hubard, Ne pas perdre le Nord, installation in situ, 2018. Photo : Jacky Georges Lafargue
  • Patrick Coutu, vue d'installation, Flux I (Grand-Sault), Flux II (Boogie-Woogie) et Flux III (Fosse), 2018. Photo : Patrick Coutu
  • Patrick Coutu, détails, Flux I (Grand-Sault), et Flux II (Boogie-Woogie), 2018. Photos : Patrick Coutu
  • Janet Biggs, vue d'installation, Warning Shot, 2016. Photo : Jacky Georges Lafargue
  • Janet Biggs, vue d'installation, Warning Shot, 2016. Photo : Jacky Georges Lafargue
  • Michel de Broin, vue d'installation, Syndrome, 2018. Photo : Michel de Broin
  • Michel de Broin, vue d'installation, Syndrome, 2018. Photo : Michel de Broin

Natura Loci, Magasin Général : studio international en création multidisciplinaire,
Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, du 7 juillet au 12 août 2018

Niché entre mer et montagne au cœur de la Haute-Gaspésie, le Magasin Général studio international en création multidisciplinaire récidive pour une troisième année en présentant l’exposition Natura Loci. Sous l’invitation de son directeur Jacky Georges Lafargue, il revient à Paul Ardenne d’assurer le commissariat de cette nouvelle mouture estivale regroupant le travail de Janet Biggs, Patrick Coutu, Michel de Broin et Séverine Hubard. Réfléchie en symbiose avec le territoire qui l’accueille, Natura Loci souhaite interroger la « nature du lieu », ce qui l’anime et le caractérise : sa population, son paysage, son climat, etc.

Œuvre forte de cette exposition, Ne pas perdre le Nord prend à bras-le-corps la fougue et l’insolence de cette nature par nature insaisissable. Réalisé par l’artiste française Séverine Hubard lors d’une résidence d’un mois au Magasin Général, le projet prend la forme d’un assemblage colossal de dizaines de croutes de bois (ces restes de bois et d’écorces laissés derrière les troncs d’arbres une fois équarris) retenues ensemble par plus de 7000 vis et atteignant jusqu’à 5 mètres de hauteur. Véritable échafaudage évoquant simultanément l’abri de fortune et les modules de jeux pour enfant, Ne pas perdre le Nord se rit du climat revêche de Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, hameau dont les rives rocailleuses sont sans cesse balayées par le souffle humide et acéré de la mer. L’installation reprend d’ailleurs à son compte le caractère tempétueux de ces eaux indomptables, télescopant dans ce capharnaüm de monceaux de bois le chaos et l’esprit tourmenté des flots, mais également la résilience des gens qui chaque jour doivent y synchroniser leur vie au risque d’être déracinés. Si elle emprunte à la ruine son esthétique d’inachèvement ou de vétusté de manière à évoquer cette déshérence qui menace la Gaspésie, l’œuvre de Hubard est aussi une manifestation de la résistance et de la force des gens qui l’habitent. Sans toutefois y prétendre, Ne pas perdre le Nord prend ainsi la forme d’un monument dédié au lien insécable qui unit le territoire à ses gens.

Autre projet notoire, le triptyque Flux 1 (Grand Sault), Flux 2 (Boogie-Woogie) et Flux 3 (Fosse), conçu sur le terrain par Patrick Coutu, révèle quant à lui l’essence du paysage madeleinoriverain. L’œuvre, réalisée avec de la pulpe de papier et différents émaux (matière vitrifiée composée de minéraux), consiste en trois empreintes distinctes révélant les parois rocheuses de la Chute du Grand Sault de Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, là même où jadis opérait le moulin à papier du village. Avec la sophistication et le minimalisme dont lui seul a le secret, Coutu donne à voir l’envers du décor, reproduisant par la négative une nature sculptée par les eaux et captée par la main humaine. Fragments d’entropie dont l’inexorable dégradation est enfin scellée sous verre, les calques s’imprègnent du lieu telle une mémoire matérielle du temps qui passe. Si le paysage est toujours une découpe, la rognure d’un ensemble plus vaste qui l’englobe, Coutu appelle à s’en saisir, jouant du paysage jusqu’à s’y confondre. Le rendu hyperréaliste des empreintes, qu’accentuent les dépôts de grains de verre colorés et rugueux sur le papier accidenté, vient, une fois installé dans la salle d’exposition, brouiller notre expérience de la nature pour la coupler à celle de la pratique artistique.

Si la prémisse de Natura Loci entendait inviter chaque artiste à œuvrer « à partir du contexte local et en fonction de celui-ci (1) », force est d’admettre que Warning Shot de l’artiste états-unienne Janet Biggs semble quelque peu plaquée sur ce projet. Réalisée en 2016 au cœur du désert arctique, alors même que prend forme une prise de conscience mondiale des conséquences inéluctables des changements climatiques sur la planète, la courte vidéo de 2 minutes pointe la triste surdité de la communauté internationale face à la crise écologique imminente. L’artiste y figure errant seule dans l’immensité glaciale puis tirant une fusée de détresse, ultime coup de sommation laissé sans réponse. Si l’œuvre elle-même n’est pas sans poésie et pertinence, elle dialogue toutefois difficilement avec les autres projets, s’intégrant mal aux spécificités du village et de la communauté qui l’habite. Un choix commissarial par ailleurs justifié par Ardenne qui souhaitait, à travers la question écologique soulevée par l’œuvre de Biggs, mettre en exergue la relation d’interdépendance du territoire gaspésien eu égard aux enjeux climatiques et environnementaux qui redessinent et redéfinissent sans contredit l’avenir de la péninsule. Une critique louable qui parait ici toutefois malheureusement désincarnée.

Cet ancrage du territoire aux enjeux environnementaux est plus habilement articulé à travers Syndrome, sculpture narquoise et incisive comme seul en produit Michel de Broin. Présentée sous la forme d’un tuyau métallique rouillé qui se serait lové sur lui-même jusqu’à l’autostrangulation, l’œuvre évoque les paradoxes irrésolus auxquels sont confrontés les gens de Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine eu égard à cette nature « nourricière ». Quoique l’emplacement privilégié pour l’œuvre – perdue parmi les herbes hautes du terrain vague devant le Magasin Général – ébrèche quelque peu le mordant du propos, Syndrome ne manque pas de faire sourciller. Son boyau emberlificoté tel un viscère malade aux orifices béatement ouverts rappelle en effet l’organicité et l’intériorité de ces conduits furtifs qui veinent de pétrole les entrailles de la terre jusqu’à la rendre malade. Fluide délétère mais indispensable pour palier le confinement qui caractérise ces communautés rurales isolées, le terme essence prend ici tout son sens, étant simultanément synonyme de vie et d’asphyxie. Si le titre renvoie quant à lui à l’idée d’une pathologie ou d’un signe de malêtre profond, le ridicule et l’ironie de ces béances coites conjugués aux courbes sensuelles de ce corps étêté donnent à la sculpture les traits d’une entité paradoxalement plutôt vivante, d’une créature hybride et futuriste prête à se protéger de l’humanité comme de la nature et ce, contre vents et marées.

Note

(1) Paul Ardenne, Catalogue d’exposition

Publié le 18 juillet 2018.

 

 

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