Musée d’art contemporain de Montréal, Mundos, Teresa Margolles

90
2017
Musée d’art contemporain de Montréal
  • Teresa Margolles, La Promesa, vue d’installation de l’action performative, 2012.
  • Teresa Margolles, Irrigación, 2010.
  • Teresa Margolles, Pesquisas, 2016.
  • Teresa Margolles, En el aire, 2003.
  • Teresa Margolles, Tela bordada, 2012.
  • Teresa Margolles, Pista de baile del “Nightclub Irma’s”, 2016.
  • Teresa Margolles, Pista de baile del club “Mona Lisa”, 2016.

Teresa Margolles, Mundos
Musée d’art contemporain de Montréal, du 16 février au 14 mai 2017

L’artiste mexicaine Teresa Margolles expose pour la première fois au Musée d’art contemporain de Montréal. Mundos présente des œuvres ayant consolidé sa carrière sur la scène internationale au début du 21e siècle ainsi que des œuvres plus récentes.

Le public montréalais découvre cette artiste née à Culiacan, dans le Sinaloa au nord du pays, l’une des régions les plus touchées par la guerre contre le trafic de drogue déclarée en 2006 par le président Felipe Calderón. Margolles s’est très vite intéressée à la violence sociale exercée contre les marginaux, les femmes, les travailleuses du sexe transgenres et les victimes de feux croisés. La matière organique de cadavres qu’elle récolte auprès de médecins légistes et sur des scènes de crime lui permet d’approcher une réalité souvent négligée où s’expose un échantillon de cette violence caractéristique de la société moderne.

Cette approche controversée s’exprime dans l’installation En el aire [Dans l’air] (2003) qui occupe l’une des salles principales de l’exposition. Du plafond tombe une pluie de bulles de savon faites à partir d’eau ayant touché le corps de femmes assassinées et trouvées dans le désert, près de Ciudad Juarez. Rappelons que le terme « féminicide » a été introduit au Mexique en raison de cette ville frontalière hantée par les meurtres et les disparitions de centaines de jeunes filles, crimes pour la plupart restés impunis. Pour cette première exposition en solo de Teresa Margolles au Canada, il était impossible de ne pas montrer cette œuvre désormais incontournable de l’art contemporain mexicain, présentée pour la première fois dans l’atrium d’une église coloniale, qui abrite actuellement le Musée Ex-Teresa Arte Actual à Mexico. Sous les yeux incrédules et émerveillés des témoins, le spectacle ludique et savonneux marquait un tournant décisif dans la transgression de l’art contemporain, grâce à la stratégie de choc de Margolles. Toutefois, à Montréal, le spectateur conserve la possibilité de contourner la cascade minimaliste et d’éviter le contact direct avec le liquide explicitement non contaminé, une version raisonnablement accommodée pour le public canadien.

Dans la salle suivante, le visiteur découvre l’installation centrale de l’exposition, non pas tellement en raison de son imposante dimension, mais du fait de son caractère participatif. La promesa [La promesse] (2012) illustre un autre tournant géopolitique de la violence chronique s’acharnant sur Ciudad Juarez et ayant provoqué des milliers de déplacements forcés, un phénomène dont l’impact est encore peu mesuré. Il s’agit d’un bloc de ciment rectangulaire qui traverse la salle, bâti avec les décombres d’une maison abandonnée à la suite de la crise économique et des affrontements entre cartels qui se disputent le contrôle de ce territoire-clé pour le passage de la drogue vers le nord. Une fois par jour pendant une heure, des volontaires grattent le bloc pour le détruire à nouveau et répandre ses morceaux dans la salle, tel un corps morcelé, ouvert. Un rituel à la fois bouleversant et purificateur qui caractérise la collaboration de l’artiste avec les participants de la performance.

Personnellement, je retiens la vidéo qui ouvre l’exposition Mujeres bordando junto al lago Atitlán [Femmes brodant près du lac Atitlán] (2012) et Tela bordada [Tissu brodé] (2012) comme des œuvres qui dénotent un tournant rafraichissant au sein du minimalisme parfois sépulcral auquel nous a habitués Margolles. Dans la vidéo, elle donne la parole aux femmes activistes autochtones de Santa Catarina Polopó, un village du Guatemala, pays marqué par la violence de la dictature, l’action de la guérilla et le génocide et la disparition de deux-cent-mille Autochtones durant la guerre civile (1960-1996). Tandis qu’elles racontent leurs propres expériences de la violence, ces femmes brodent des motifs mayas traditionnels sur un tissu taché du sang d’une femme assassinée à Ciudad de Guatemala. Le résultat de ce travail de broderie est une carte magistrale composée de fleurs, d’oiseaux, d’animaux et de personnages, de crucifix, de chandelles et de corps célestes qui forment une constellation syncrétique encerclée par les symboles du calendrier maya. Cette iconographie lourde de sens contient plus que des« images mayas colorées », comme le signale le texte d’exposition. On y trouve l’inscription d’une mémoire collective et historique, une narration puissante de la cosmovision maya où le triomphe de la vie sur la mort est un symbole central.

Dans l’ensemble, on découvre une artiste multidisciplinaire, audacieuse et provocatrice capable de sortir de sa zone de confort pour nous confronter à divers mondes. Le choix des œuvres nous permet de visualiser le processus évolutif de Teresa Margolles, aujourd’hui considérée comme l’une des artistes les plus valorisées de la scène mexicaine. On salue les risques pris par cette exposition, qui aborde la violence actuelle en Amérique latine, notamment à cause de la guerre contre la production et le trafic de drogue qui n’est pas sans toucher l’Amérique du Nord où se concentre sa consommation. De même, on accueille avec enthousiasme la présence de l’art latino-américain dans cette enceinte où l’on souhaite voir prochainement exposés des artistes issus de la communauté latino-américaine de Montréal.

Légendes des photos
Image 1 : Teresa Margolles, La Promesa, vue d'installation de l'action performative, Museo Universitario Arte Contemporáneo, Mexico, 2012. Photo : Rafael Burillo
Image 2 : Teresa Margolles, Irrigación, 2010. Photo : permission de l'artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich
Image 3 : Teresa Margolles, Pesquisas, 2016. Photo : permission de l'artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich
Image 4 : Teresa Margolles, En el aire, 2003, vue d'installation lors du vernissage, Musée d'art contemporain de Montréal, 2017. Photo : Sébastien Roy
Image 5 : Teresa Margolles, Tela bordada, 2012. Photo : Musée des beaux-arts du Canada
Image 6 : Teresa Margolles, Pista de baile del “Nightclub Irma’s”, 2016. Photo : permission de l'artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich
Image 7 : Teresa Margolles, Pista de baile del club “Mona Lisa”, 2016. Photo : permission de l'artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich

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