Montréal : quatre expositions à voir cet hiver

Galerie de l’UQAM, VOX centre de l’image contemporaine, Galerie Leonard & Bina Ellen, Association des travailleurs grecs du Québec
  • Françoise Sullivan, Tableau blanc, 2016. Trajectoires resplendissantes, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2017
  • Françoise Sullivan, (de gauche à droite) Obscène, 1976 et Hommage à Guido, 2003. Trajectoires resplendissantes
  • Ján Mančuška, The Big Mirror, 2009, vue d’exposition, VOX, Montréal, 2017. Photo : Michel Brunelle
  • Ján Mančuška, The Other, 2007 et 9 I Was Falling, 8 Backwards into Space, 2005
  • Ján Mančuška, The Other, 2007, vue d’exposition, VOX, Montréal, 2017
  • James Luna, In My Room, 2016. Photo : permission de l’artiste et de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia
  • Actes de souveraineté II, vue d’exposition des œuvres de Dayna Danger et Adrian Stimson, Galerie Leonard & Bina Ellen
  • Actes de souveraineté II, vue d’exposition des œuvres de James Luna et Rebecca Belmore, Galerie Leonard & Bina Ellen
  • Guillaume Adjutor Provost, Providence, Association des travailleurs grecs du Québec, 2017. Photo : permission de l’artiste

Parmi la diversité des expositions qui marquent ce début d’année, en voici quatre à ne pas manquer. Stimulants déploiements expographiques, ils font réfléchir et mobilisent de par leur contenu et leur forme alliant l’analytique et l’esthétique, et consolident une qualité de diffusion en sol montréalais.

 

Françoise Sullivan. Trajectoires resplendissantes
Galerie de l’UQAM, Montréal, du 11 janvier au 18 février 2017

L’année 2017 commençait en force le 10 janvier dernier avec le vernissage de l’exposition Françoise Sullivan. Trajectoires resplendissantes, commissariée par Louise Déry. Cette célébration d’une artiste au bagage saisissant qui, du haut d’une carrière traversant plus de 70 années, continue de se consacrer à la production artistique, allie le passé et le présent en examinant le corpus impressionnant de Sullivan sous l’angle conceptuel. S’il ne s’agit pas d’une rétrospective à proprement parler, l’exposition parvient très justement à faire état de la pertinence, de la richesse et de l’actualité du travail transdisciplinaire d’une figure constitutive de l’histoire de l’art québécois et canadien. Soulignant l’apport phénoménal de cette pionnière qui a su, à une époque où les femmes peinaient à intégrer le monde de l’art (une question qui semble toujours actuelle), briser les barrières et subvertir les codes, Trajectoires resplendissantes brouille efficacement les temporalités de la pratique de l’artiste de manière à problématiser son historicisation, immanquablement légitimée par son rapport aux hommes des Automatistes. C’est l’instant qui prend le dessus car, momentanément, on en vient à oublier la distance qui sépare les différentes périodes du corpus tant l’assemblage opéré par l’exposition est actif.

Alors que certaines œuvres sont réactivées ou reconstituées par le biais d’archives et que d’autres sortent tout juste de l’atelier de l’artiste, une dimension politique émerge de leur union dans un espace qui vise la remise en question plutôt que la quête de réponses. En ce sens, Trajectoires resplendissantes met en scène de nouvelles réalités qui invitent non pas à la contemplation mais plutôt à un regard conscient, à une posture critique. De part et d’autre, elle engage le mouvement inhérent de la pratique de Sullivan comme modalité de production et de réception. Il y a en effet dans le travail de l’artiste une force chorégraphique qui s’impose et s’incarne, conceptuellement, sous diverses formes. Ce mode d’organisation du mouvement dans le temps et l’espace marque ses œuvres provenant autant de la photographie et de l’installation que de la peinture.

Augmentée de présentations de chorégraphies dans la galerie, Trajectoires resplendissantes fait partie de ces expositions déterminantes qui remanient les constructions de l’histoire en produisant un discours alternatif.

Ján Mančuška, Moi, le Double et l’Autre
VOX, centre de l’image contemporaine, Montréal, du 14 janvier au 18 mars 2017

Première rétrospective canadienne de Ján Mančuška, Moi, le Double et l’Autre exprime de manière convaincante la portée de la pratique de l’artiste slovaque qui, au terme d’une trop brève carrière, lègue une importante critique du langage et de la narrativité. Commissariée par Vít Havránek, l’exposition offre un contact appréciable avec l’œuvre de Mančuška et permet de découvrir ou d’approfondir, c’est selon, un corpus profondément actuel au regard des enjeux identitaires soulevés par les réseaux sociaux. Partant de la prémisse derridienne d’une propriété fantomatique, Moi, le Double et l’Autre mobilise le corps regardant en le confrontant à l’image, parfois la sienne ou celle de l’Autre. S’il se mesure constamment à lui-même, par comparaison ou par transfert, notamment, le public est également le témoin de confrontations entre les différents sujets des œuvres exposées ; il assiste à des rencontres auxquelles il prend part, ultimement, et vice-versa, passe de participant à spectateur.

On peut se demander, à certains moments, ce qui fait œuvre dans le travail de Mančuška. Sans qu’il s’agisse d’une dimension relationnelle, l’apport de la visiteuse et du visiteur n’est-il pas capital dans l’économie de l’œuvre, avec par exemple des dispositifs dont le sens s’active essentiellement à travers la réflexion, autant « réelle » que conceptuelle ? L’exposition problématise adéquatement la part de contingence qu’incorpore la pratique de l’artiste, et mise ainsi sur sa logique post-studio. Bien que marquées par l’ambivalence et l’ambiguïté, des histoires sont générées au fil des expériences vécues et intériorisées ; se tissent des souvenirs ou s’approprient des parcours qui appartenaient, au départ, à cet Autre au contact duquel tout prend forme. Dans cette optique, Moi, le Double et l’Autre investit la subjectivité en tant que matériau de l’œuvre (ou de l’exposition), et met à vue l’opposition qui sert de base à la définition identitaire du « je ». L’exposition pose ainsi son propre rôle structurant à titre d’espace qui normalise les identités, insufflant une certaine forme d’autoréflexivité à celle-ci ou, du moins, permettant d’examiner de plus près la fonction du format de l’exposition dans la production de subjectivité.

Actes de souveraineté II
Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, du 21 janvier au 1er avril 2017

Version augmentée de l’exposition Sovereign Acts présentée à la galerie Justina M. Barnicke en 2012, Actes de souveraineté II examine les problématiques liées à la représentation coloniale des peuples autochtones sous l’angle du performatif. L’exposition, dont le commissariat est assuré par Wanda Nanibush, rassemble les artistes Rebecca Belmore, Lori Blondeau, Dayna Danger, Robert Houle, James Luna, Shelley Niro, Adrian Stimson et Jeff Thomas et offre une réponse plurielle à cette mise en scène de l’« Indien ». Avec un programme élargi comprenant une conférence de Richard W. Hill, un atelier de Karl Hele, un commentaire critique de Lindsay Nixon et un concert d’Odaya, Actes de souveraineté II s’impose par la pertinence de son approche et la richesse de la conversation qu’elle occasionne.

Si l’assise historique de l’exposition renvoie aux performances culturelles articulées dans un contexte raciste de politiques d’assimilation, notamment, Actes de souveraineté II réfléchit l’agentivité des interprètes d’après l’idée d’une certaine conscience des conditions et contraintes relevant des auditoires. Au moyen de stratégies performatives telles que la commémoration, la reconstitution et la parodie, les artistes confrontent les dynamiques coloniales et interviennent au sein de ces récits avec une force rétroactive. Essentiellement, la question de l’identité s’inscrit au cœur de ces démarches subversives, qui résistent à la culture normative ; Actes de souveraineté II met en tension le stéréotype et l’authentique de manière à créer un espace pour l’autodétermination. En misant sur une dimension fictive, ou du moins dégagée d’une vérité absolue, les artistes parviennent à produire et performer des conceptions identitaires plus complexes dont le potentiel politique réside justement dans cette latitude. On délaisse l’autorité du « vrai » et sa binarité fondamentale, et il s’ensuit de fructueuses négociations entre des réalités variées, sans que des rapports de contradiction ou d’association ne prennent le dessus.

Actes de souveraineté II réévalue la représentation par le biais d’une pluralité et d’une « désunification », créant de nouvelles potentialités subjectives mouvantes. En ce sens, l’exposition déploie une critique indispensable qui conçoit des mécanismes de réappropriation et de transformation, tout en problématisant les questions de préservation et d’actualisation.

Guillaume Adjutor Provost, Providence
Association des travailleurs grecs du Québec, Montréal, du 26 janvier au 28 janvier 2017

Le 26 janvier prochain à 19 h se tiendra le vernissage de l’exposition Providence, un projet collaboratif de Guillaume Adjutor Provost avec Sarah Chouinard-Poirier, Angie Cheng, et François Pisapia d’une durée succincte de 3 jours. Présentée par LA SERRE – arts vivants et le Centre d’art et de diffusion CLARK, l’exposition constitue le premier volet de POSSIBLES, une série de 12 événements thématiques tributaires d’une réflexion sur le développement de communautés durables. POSSIBLES s’inscrit dans la programmation officielle du 375e anniversaire de la ville de Montréal, et chaque mois de l’année 2017 verra se dérouler un nouvel épisode. Le vernissage sera l’occasion d’assister à une performance coproduite avec Chouinard-Poirier et Cheng, et l’installation pourra être vue jusqu’au 28 janvier.

Résolument in situ, Providence propose une conversation entre divers intervenantes et intervenants prenant part à l’œuvre, de manière historique ou actuelle, sur le thème des inégalités sociales. Entremêlant les langages chorégraphique, photographique, vidéographique, expographique et archivistique, c’est cependant le performatif qui agit comme liant au sein de l’installation d’Adjutor Provost, autant dans sa forme que son contenu. À travers un rapport étroit aux différentes contraintes qui modèlent l’espace d’exposition, Providence performe sa propre anecdote en élaborant des situations qui surgissent au contact de l’errance et de l’incertitude. Son temps court, reprenant dans une certaine mesure celui du spectacle, problématise surtout le format de l’exposition en tant que médium temporel et espace social soumis à la dimension fonctionnelle d’un système capitaliste. Il y a, dans ce premier volet de POSSIBLES, une attention portée sur la marge et ses potentialités, approchées du point de vue de l’espérance. Dans une logique de la transition, l’exposition montre des histoires qui sont généralement mises de côté ; elle crée et met en scène des rencontres qui façonnent, au final, un récit dont la pertinence réside dans la valorisation et le soutien qu’il opère. Bienveillante monstration, Providence n’est pas sans mettre en jeu les questions de pouvoir et d’agentivité. Or, ce qui est à voir, justement, se situe davantage dans l’action que dans la représentation, et l’on assiste à une habile redistribution entre les divers actrices et acteurs du projet.

Légendes des photos
Image 1 : Françoise Sullivan, Tableau blanc, 2016, vue d’exposition, Françoise Sullivan. Trajectoires resplendissantes, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2017. © Françoise Sullivan / SODRAC (2017). Photo : permission de l’artiste et de la Galerie Simon Blais, Montréal
Image 2 : Françoise Sullivan, (de gauche à droite) Obscène, 1976 et Hommage à Guido, 2003, vue d’exposition, Françoise Sullivan. Trajectoires resplendissantes, Galerie de l’UQAM, Montréal, 2017. © Françoise Sullivan / SODRAC (2017). Photo : permission de l’artiste et de la Galerie Simon Blais, Montréal
Image 3 : Ján Mančuška, The Big Mirror, 2009, vue d’exposition, VOX, Montréal, 2017. Photo : Michel Brunelle
Image 4 : Ján Mančuška, The Other (I Asked My Wife to Blacken All the Parts of My Body Which I Cannot See), 2007 et 9 I Was Falling, 8 Backwards into Space, 2005, vue d’exposition, VOX, Montréal, 2017. Photo : Michel Brunelle, permission de Ján Mančuška Estate, Andrew Kreps Gallery, New York, Meyer Rigger, Karlsruhe/Berlin et Caroline Schmidt, New York
Image 5 : Ján Mančuška, The Other (I Asked My Wife to Blacken All the Parts of My Body Which I Cannot See), 2007, vue d’exposition, VOX, Montréal, 2017. Photo : Michel Brunelle, permission de Ján Mančuška Estate, Andrew Kreps Gallery, New York et Meyer Rigger, Karlsruhe/Berlin.
Image 6 : James Luna, In My Room, vue d’installation, 2016. Photo : permission de l’artiste et de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia
Image 7 à 8 : Actes de souveraineté II, vue d’exposition des œuvres de Dayna Danger et Adrian Stimson, Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia, Montréal, 2017. Photo : permission des artistes et de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia
Image 9 : Guillaume Adjutor Provost, Providence, Association des travailleurs grecs du Québec, 2017. Photo : permission de l’artiste

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