New York, New Museum, Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I

82
2014
New Museum
  • Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I, vue d’installation, New Museum, New York, 2014. Photo : Benoit Pailley, permission du New Museum, New York
  • Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I, vue d’installation, New Museum, New York, 2014. Photo : Benoit Pailley, permission du New Museum, New York
  • Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I, vue d’installation, New Museum, New York, 2014. Photo : Benoit Pailley, permission du New Museum, New York
  • Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I, vue d’installation, New Museum, New York, 2014. Photo : Benoit Pailley, permission du New Museum, New York
  • Ragnar Kjartansson, Me, My Mother, My Father, and I, vue d’installation, New Museum, New York, 2014. Photo : Benoit Pailley, permission du New Museum, New York

Me, My Mother, My Father, and I de Ragnar Kjartansson joue de l’entrelacement de la réalité et de la fiction pour articuler sa mythologie factuelle d’artiste. L’œuvre phare de l’exposition Take Me Here by the Dishwasher : Memorial for a Marriage (2011/2014) participe de cette réalité allégorique. La projection en boucle est une scène tirée du film Mordsaga (1977), tournée le jour même de la conception de l’artiste, où les parents de Kjartansson interprètent les protagonistes d’un fantasme torride entre une ménagère et un plombier. Elle s’accompagne d’une performance continue de dix musiciens jouant une harmonie polyphonique composée par Kjartan Sveinsson à partir des répliques de la scène. Tels des troubadours, ils errent à travers le public et le mobilier domestique mis à leur disposition en scandant le dialogue laconique de la courte scène, déclamant en quelque sorte la légendaire genèse de l’artiste. Les voix envahissent l’espace à la manière d’un chant liturgique troquant la parabole divine contre la métaphore coquine des origines de Kjartansson. Dans un effet mélancolique, la mise en scène élève l’anecdotique au rang de l’épique, nous forçant ainsi presque au recueillement.

Au-delà de sa force fantaisiste, Take Me Here by the Dishwasher évoque les rapports intimes et contradictoires des univers fictifs et réels. Les réalités performées et vécues par les parents se nouent autour d’une incontournable théâtralité du quotidien. Le vrai est la matière de la fiction qui ne se manifeste en somme toujours que réellement. Ce tissage sensible de la fiction et du réel se trouve aussi au cœur de Me and My Mother (2000, 2005 et 2010), une série de trois vidéos où la mère de l’artiste, l’actrice Gudrún Ásmundsdóttir, lui crache au visage à répétition. La violence du geste est jouée et surjouée jusqu’à y perdre sa cruauté et se muer en l’expression touchante de l’amour parental. La brutalité performée par la mère aimante réduit l’actrice de talent au piètre cabotinage et, tandis que l’affection authentique rattrape la fiction, notre aversion s’estompe. Sous l’allure d’un memento mori grossier, Kjartansson nous fait la délicate démonstration de la pérennité de l’amour inconditionnel.

La série de dessins Raging Pornographic Sea (2012), réalisée en collaboration avec son père, Kjartan Ragnarsson, met en évidence les enjeux héréditaires du mythe de Kjartansson. Les noms en miroir du père et du fils se doublent de la ressemblance déconcertante de leur style graphique. Les identités se dissolvent l’une dans l’autre, se rejoignant autour de la mer, motif incarné du romantisme, et font écho à la mégalomanie manifeste de Take Me Here by the Dishwasher. L’hymne à la fois pathétique et glorieux prend, au contact des œuvres, une dimension mystique, sans y perdre sa candeur. Kjartansson manipule les outils et les stéréotypes romantiques et mélodramatiques à rebours de l’ironie postmoderne, ce qui donne lieu à une véritable émotion. Énoncé hors des préjugés divins, le génie artistique s’incarne dans une généalogie affectueuse comme le fier maillon d’une histoire d’amour émouvante de banalité. Cette inhabituelle naïveté de la légende d’artiste dévoile enfin une fable conviviale où l’amour est célébré avec une profondeur franche qui nous préserve d’une ennuyeuse gravité.

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