Manon Oligny, Fin de série, Festival TransAmériques, Montréal

Agora de la danse
  • Manon Oligny, Fin de série. Photo : © Yanick Macdonald, permission du Festival TransAmériques
  • Manon Oligny, Fin de série. Photo : © Yanick Macdonald, permission du Festival TransAmériques

Manon Oligny, Fin de série
Festival TransAmériques, Montréal, du 4 au 6 juin 2016

La chorégraphe Manon Oligny interroge depuis ses débuts les archétypes et les carcans auxquels font face les femmes, de l’imaginaire des contes de fée à la marchandisation des corps. Tenir et défaire la pose tout en restant en mouvement, tel semble être le leitmotiv de son dernier spectacle Fin de série. La pièce présente des filles en apparence similaires, ce qui met en jeu l’interchangeabilité des corps féminins. En scène, six filles identiques : chevelure blonde, trench beige, habit justaucorps et col roulé noir. Au sein de cette petite troupe, le système de domination est omniprésent, tandis que se révèlent progressivement les forces d’une possible émancipation par le nombre.

Si, par le passé, Manon Oligny a collaboré avec les auteures Nelly Arcan (L’Écurie, 2008) et Christine Angot (24 X caprices, 2001), pour cette dernière création elle travaille avec l’auteure Martine Delvaux en s’inspirant de son livre Les filles en série (2013). Au cœur de cette pièce, la figure des « filles en série », une représentation qu’interprète Martine Delvaux tantôt comme aliénante et quasi industrielle, tantôt comme une source de résistance.

Au début du spectacle, elles sont six en scène qui tracent avec un crayon les proportions dites idéales sur leur corps. Rapidement ramenées à l’ordre, elles s’alignent et prennent des poses stéréotypées : filles-duchesses, filles-publicitaires, filles-mannequins. Un défilé de filles toutes conscientes du regard porté sur elles. Constamment en action dans ce qui ressemble à un entraînement forcé, petit à petit, elles dérogent à l’ordre et à la rigidité des contraintes. Le poids d’être constamment en représentation est lourd à porter. Peu à peu, les chorégraphies synchrones laissent place à des mouvements désordonnés et viscéraux faisant éclater les stéréotypes. À l’arrière-scène, les filles tournent sur elles-mêmes sur un petit socle comme des figurines. Elles glissent et tombent de leur podium. Leurs chutes spectaculaires illustrent leur désordre intérieur. Elles s’échappent et se ruent au sol, dévoilant l’autre extrémité des représentations féminines. Mais quand elles sont immobiles, elles apparaissent littéralement comme des poupées sans vie et leur aspect mortifère inquiète. À d’autres moments, les élans gymnastiques qui révèlent de manière fuyante le sexe ou la poitrine caricaturent le strip-tease.

Le spectacle conjugue les deux pôles des représentations de groupe : on passe du défilé des girls inoffensives et ornementales à la marche militaire et solidaire, de laquelle émerge la force vive de la troupe. La chorégraphie joue constamment de cette ambiguïté du corps commun, à la fois soumis aux diktats conformistes d’une image de la beauté féminine et à celui des corps solidaires en route vers une rébellion possible. Les filles sont tour à tour complices de leur propre esclavage, puis porteuses de leur émancipation. La pièce progresse en intensité explorant la jeunesse féminine. La chanson Emmanuelle de Pierre Bachelet donne le ton, lors d’une séquence liée aux émois amoureux et sexuels. Néanmoins, suite à cette libération succèdent des pleurs dont la durée laisse poindre l’ironie.

La pièce suit ainsi un crescendo dramatique jusqu’à ce qu’elle soit désamorcée par le numéro final du magicien, seule figure masculine présente dans le spectacle. Revenant au principe des show-girls, les filles s’alignent pour participer au numéro, prêtes à entrer dans la boîte et à se faire transpercer par les couteaux. Elles jouent le jeu jusqu’à se faire complices de leur propre disparition. À la toute fin, contre toutes attentes, les filles passent de l’autre côté du rideau pour se défaire de leur uniforme. Elles reviennent nues en scène affichant la singularité de leur corps : la série arrive à son terme. La chorégraphie frappe par l’intelligence de son propos. Néanmoins, la répartition des ruptures de ton plus franches par rapport à l’accumulation des répétitions n’apparait pas toujours parfaitement justes dans la partition du spectacle.

Si l’uniformité des danseuses crée une ambiance inquiétante, elle accentue paradoxalement leurs différences. La chorégraphie travaille habilement à défaire la synchronicité jusqu’à ce qu’émerge une forme de résistance. Toutes sortes d’images affluent de ces ensembles chorégraphiques, qui réactivent les clichés pour mieux les subvertir en poussant le spectateur à interroger sa relation complexe à l’image et aux corps des femmes. Toujours en activité, les femmes résistent contre l’immobilisme des poupées ou des mannequins auxquels elles nous font penser. Si cette dépense des corps illustre la lutte des femmes, elle rend compte d’un assujettissement dans lequel elles sont à la fois victimes et complices.

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