L’orchestre d’hommes-orchestres, Périscope, Québec

Théâtre Périscope, Caserne Dalhousie
  • Photo : Charles-Frédérick Ouellet
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L’orchestre d’hommes-orchestres, Tomates
Théâtre Périscope, présenté à la Caserne Dalhousie, du 21 au 29 avril 2018

Tomates : mais où est le sujet du pouvoir ?

La scène de Tomates porte sans équivoque la signature de L’ODHO : écran géant, petit moniteur portatif, divan, objets non identifiés, balles de pingpong orangées, mécaniques subtiles dévoilant leurs entrailles, masques et, dominant le tout… un clavecin. En dehors de la zone de travail délimitée par un câble jaune, une porte dans son chambranle. Bref, toujours cet espace indiscipliné et barbare qui échappe à la description et cache à travers son bric-à-brac ses fonctions multiples qui se chevaucheront en cours de route.

Tomates est un opéra en deux actes construit sur une double trame. Il y a le conte populaire, issu de la tradition acadienne, Le Sabre de lumière et de vertu de sagesse et les aphorismes et pensées anarchistes pour un soulèvement contre le capitalisme, tirés de L’insurrection qui vient et À nos amis, du Comité invisible. Le tout sur fond de musique Renaissance et baroque aux couleurs de Guillaume de Machaut, Monteverdi, Bach que soutient admirablement Lysiane Boulva au clavecin.

L’argument capitaliste est illustré ici par la tomate, l’or rouge, dont la production annuelle atteint 120 millions de tonnes pour un marché de 10 milliards de dollars. Les deux histoires se confondent et se renforcent mutuellement ; le sérieux militant (« Que la crise est un mode de gouvernement ») et le fabuleux du conte où le perdant est transformé en loup bienveillant, puis gardien du Sabre fabuleux illustré ici par une caméra vidéo. Il y a un match de go où le héros affronte la mort d’état, il y a la mère de la servante qui est aussi une sorcière, une main voleuse qui emporte les enfants pendant la nuit. Bref une fable où les forces obscures sont vaincues par l’intelligence et « l’intrusion dans la géographie de l’ennemi plutôt que par sa destruction », comme le conçoit le jeu de go. Se déroulent simultanément la narration du conte et les adresses au public à partir du corpus de la rébellion anarchique : « Notre force ne naitra pas de la désignation de l’ennemi, mais de l’effort fait pour entrer les uns dans la géographie des autres ». Une caméra baladeuse filme tout, et autres choses qu’on ne voit pas de la salle. Puis au deuxième acte, la narration du conte se poursuit, soutenue désormais par une vidéo dont le montage se fait en direct, mais à rebours des évènements du premier acte. Moment sublime où le conte arrive à sa conclusion sur des scènes remontant vers le début de la narration, comme si le deuxième acte venait phagocyter le premier dont il se nourrit tout en l’amenant ailleurs. Une sorte de ruban de Möbius… inversé, vous voyez le genre.

La stratégie de L’ODHO met en pratique la formule du Zarathoustra de Nietzsche qu’il « faut porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ». L’espace chaotique, le chevauchement du conte et des aphorismes, la distanciation créée par le bric-à-brac où naviguent les interprètes sans jamais s’enfarger dans les obstacles, comme indifférents à cette zone de guerre, nous incluent dans le foisonnement de l’esprit tout en nous offrant au passage des perles esthétiques et surtout une expérience de l’intelligence en marche. Le Gesamtkunstwerk (œuvre d’art total) formule proposée au XIXe siècle, illustrée par Wagner et ses opéras, au moment même où se déploie la pensée anarchiste, trouve ici une expression actuelle de la représentation du monde. Mais surtout au cœur de cette folie, l’utilisation de l’irrationalité pour permettre le surgissement du jamais vu, car à l’insuffisance des réponses face à la complexité du monde, l’erratique offre à tout le moins des moments lumineux.

L’équipe de L’ODHO parvient encore une fois à nous étonner, et lorsqu’ils auront réglé les petits problèmes des soirs de première, il y aura ici une bombe théâtrale à déguster pour notre plus grand plaisir. La musique nous séduit, le conte nous fait rigoler, et même le loup gris et la mort d’état ne nous font pas peur. Le clavecin résonne encore dans nos têtes longtemps après la fin, accompagnant l’éditorial de L’ODHO sur le constat d’échec de leur génération. Il semble que tout leur travail s’en prend à la rectitude politique, aux réponses toutes faites, aux conditionnements pernicieux que le capital utilise avec sa puissance éternelle : « Car cette idée est étonnante, qu’il nous serait plus difficile d’imaginer la fin du capitalisme que la fin du monde. »

Tomates :
Idéation et création : L’orchestre d’hommes-orchestres avec des performeurs invités, librement inspiré de À nos amis du Comité invisible et du conte Le sabre de lumière et de vertu de sagesse.
Distribution : Bruno Bouchard, Lysiane Boulva, Gabrielle Bouthillier, Simon Drouin, Simon Elmaleh, Benoît Fortier et Danya Ortmann.
Musique : L’orchestre d’hommes-orchestres avec la complicité des performeurs invités.
Lumière et vidéo : Philippe Lessard-Drolet. Opérées par Alexandre Berthier.
Scénographie : L’orchestre d’hommes-orchestres.
Son : Frédéric Auger, opéré par Gabrielle Noël-Bégin.
Machines : Pascal Robitaille.
Affiches et fanzines : Gab Pelletier et Sam Murdock.

Publié le 24 avril 2018

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