L’objet paradoxal à propos de l’Atopie textuelle

L’objet paradoxal à propos de l’Atopie textuelle

 

« De quoi t’occupes-tu au juste ? Je ne sais pas bien.

-       De la réification, répondit Gilles.

-       C’est une grave étude, ajoutai-je.

-       Oui, dit-il.

-       Je vois, observa Carole admirative. C’est un travail très sérieux, avec de gros livres et beaucoup de papiers sur une grande table.

-       Non, dit Gilles, je me promène. Principalement, je me promène. »

MICHÈLE BERSTEIN, Tous les chevaux du roi

 

L’Atopie textuelle (est une cause qui se perd), et si vous le voulez bien nous tenterons de voir jusqu’où.

 

L’Atopie textuelle est la concrétisation d’une utopie artistique communicationnelle où les mots sont des choses et où les choses s’échangent contre des mots, des sons et des images. C’est un processus qui scelle le pacte entre deux personnes par la naissance d’un geste artistique. Individuel au départ, il devient collectif par la suite. La chaîne des pactes est en évolution constante et crée un gigantesque réseau d’échanges. La visualisation de ces échanges se fait via Internet.

 

Elle est le fruit de la rencontre entre Martin Mainguy, architecte, et Alain-Martin Richard, artiste plus favorablement associé à l’art action. L’un, de fonction, est fasciné par la matérialité. L’autre, par sa démarche, est plus porté à destruction de l’objet en art. Le mariage des deux, après de longues cogitations, a établi les bases de l’Atopie textuelle qui joue assez aisément avec les notions de circulation, de repérage, de démultiplication ou de dissémination. Pour les deux concepteurs, l’Atopie textuelle allait devenir une entreprise à la fois de déconstruction et de reconstruction : avec sculpture déconstruite et reconstruite, texte déconstruit et reconstruit, œuvre sonore déconstruite et reconstruite...

 

L’Atopie textuelle rejoint l’intention sous-jacente au principe de la manœuvre de sortir la création des lieux habituels de l’art. C’est aussi un stratagème qui provoque un geste de poésie intervenant dans le quotidien en associant à l’idée d’action créatrice, l’échange et le voyage d’un objet. La création atopique ne se greffe en nul lieu définitif et fatal. Elle participe au phénomène de la libre et de l’échange. Elle jouit du flux informatif et ne sert pas à renforcer le pouvoir de ceux qui possèdent les nœuds du réseau. C’est une entreprise de liberté parce qu’elle se donne le droit à l’erreur et à la perte. On peut ainsi voir dans le projet de l’Atopie un refus du simulacre optimal du progrès tel que le définissent les civilisations du profit politique et commercial. Car, au cœur de la manœuvre, s’impose le risque. Comme tout phénomène participatif de ce type, il ya le risque de perdre le contrôle et de perdre les objets initiaux si savamment conçus. Et ce risque est au cœur de l’énigme liée au parachèvement du processus atopique.

 

L’Atopie textuelle est un jeu planétaire. L’idée première consistait à imaginer un dispositif collectif de participation, cette participation devant toujours rester volontaire. Il était important aussi, pour Mainguy et Richard, de solliciter la créativité des participants, notamment chez les artistes non réputés tels. C’est l’aspect ludique et démocratique d’un tel événement. Il permet, et les preuves y sont sur le site depuis plusieurs mois, l’expression artistique et créative de plusieurs centaines de personnes qui se retrouvent en état d’expression correctement débridé côte à côte avec des artistes professionnels. Les règles du jeu sont simples. Elles sont basées sur l’échange, au sens anthropologique du terme. Le but est de créer un document sonore et d’y adjoindre soit un texte, soit une œuvre d’image, en commentant ainsi la transmission de main à main, de personne à personne, d’un objet : le palet.

 

Ce palet, que d’autres appelleraient rondelle, est en aluminium plein et brut. Il est assez gros pour permettre de ne pas l’oublier, assez fruste pour résister à l’envie de le garder. Car ce palet, comme son collègue hockeyeur, est l’organe que l’on échange et qui va voyager. Sa surface est gravée d’un mot et d’une adresse électronique, celle du site de l’Atopie textuelle : www.atopie.qc.ca. Tous les renseignements sont là.

 

Usinée spécialement pour l’Atopie textuelle, la plaque est du même matériau que le palet, car elle en est la matrice. D’une épaisseur de 25 millimètres, elle est rectangulaire et ses dimensions sont de 1.20 m de largeur et de 3 m de longueur. Chaque plaque est trouée de cavités qui correspondent à la trace des palets qui en sont extraits. Sur la surface de la plaque est inscrit un texte dont le caviardage de la trouée donne le mot inscrit sur chacun des 476 palets.

 

L’ensemble des quatre plaques forme une sculpture monumentale qui prendra place dans un parc urbain du centre-ville de Québec en 2001. Monumentale au sens d’imposant, comme l’évolution du sens en fait foi, mais aussi monumentale au sens initial de mémoire et de trace — ici, du voyage des objets et du processus atopique. Les quatre plaques sont orientées selon des points cardinaux : NE, SO, SE, NO. Leur surface est inoxydable, lavable. C’est le réceptacle futur du résultat du parcours des palets après en avoir été la matrice. Le site hébergera également une borne informatique de renseignements constamment actualisés.

 

L’échange du palet est signifié par la livraison de son, d’image ou de texte sous format numérique au site de l’Atopie textuelle. L’échange n’est révélé que lorsque les coordonnées spatiales de la nouvelle détentrice ont été communiquées au webmestre de l’Atopie. Chaque parcours de palet est ainsi suivi, échange par échange, pour être inscrit sur un globe terrestre. L’échange est surtout le prétexte pour provoquer la création d’œuvres individuelles, originales ou recyclées, dont l’assemblage aléatoire formera les œuvres totales en modification continuelle sur le site de l’Atopie.

 

Le site Web est au cœur de la démarche pérenne et évolutive désirée par les deux concepteurs de l’Atopie textuelle. Il a tout d’abord une fonction d’initiation au jeu et aux visées de l’Atopie textuelle. Puis, il permet d’en saisir l’impact en révélant trois niveaux de création : le poème sonore, le poème visuel et les textes.

 

Le poème sonore est une livraison aléatoire et combinatoire de toutes les œuvres sonores produites par les participants de l’Atopie. Toutes les traces sont refondues ainsi et participent au grand tout. Le poème sonore est en mutation constante et peut être consulté à tout moment sur le site Web. Par son immédiateté, le poème sonore est peut-être la voie d’entrée la plus efficace pour saisir l’ampleur du processus atopique, la somme des œuvres, la différence des sensibilités, la cohérence de notre absurdité, la démesure et l’humilité de notre génie commun.

 

Les créations d’images fournies par les participants sont proposées à nouveau sur le site sous forme de poème visuel. Cela vaut autant pour les images fixes que pour les images en mouvement qui apparaissent peu à peu. Les successions sont aussi décidées de façon aléatoire. Différentes hypothèses de modifications sont en cours d’élaboration. Les plus belles consistent à générer la déconstruction selon le rythme des séismes ou des catastrophes planétaires, par l’entremise de différents services scientifiques de veille présents sur Internet, dont les données constamment actualisées peuvent guider l’aléa de la création offert aux visiteurs du site de l’Atopie textuelle.

 

Les textes doivent former le grand poème final de l’Atopie. Créations hommages ou commentaires libres, ils accompagnent la plupart des échanges.

 

On peut suivre sur le site Web l’histoire du déplacement spatial de chacun des palets. En circulant et en étant connoté dans l’échange, le palet se charge de mémoire et voit progressivement sa qualité changer. Plus les créations individuelles qui résulteront de la chaîne de sa transmission s’accumuleront, plus le caractère symbolique du palet de métal s’intensifiera. Il suffit de lire entre les lignes afin d’y trouver un tant soit peu des éléments de contenu convergeant avec le sujet de l’immatérialité contenue dans l’objet voyageur.

 

L’atopie naît d’un conflit dialectique qui crée des paradoxes dont l’un se joue du système de l’art et de la valeur marchande de l’objet. Le collectionneur est le plus grand ennemi de l’Atopie. C’est la circulation qui crée la valeur. La possession tue l’œuvre de l’Atopie. L’Atopie, c’est le contraire du capital. C’est le contraire de la guerre.

 

On ne peut pas décrire les sons qui se créent, ni parler des images qui se fuient, ni des entrelacements de sens, ni des expérimentations dont il est ici question. Il est vrai qu’une icône byzantine est aussi matérielle qu’immatérielle. Il y a le sens et il y a le support, catalyseur de l’action et du symbole. Tout objet contient à la fois sa substance et sa propre médiation. L’immatérialité est ainsi au cœur de l’échange de l’objet, ce fameux palet atopique, et cet acte lui-même possède une valeur philosophique essentielle à l’œuvre.

 

Je me placerais alors comme un pratiquant de l’Atopie au même titre que les 426 personnes actuellement en possession d’un palet en transit. Ce n’est pas une secte, c’est — pour employer un terme à la mode — une communauté virtuelle, pourtant bien réelle, pourtant bien concrète, pourtant bien matérielle. Elle possède, je vous l’accorde, un vieux parfum de geste contre-culturel hérité des années soixante-dix, mais elle est aussi calquée de façon humoristique sur les affects du néo-libéralisme et de la culture d’entreprise engoncée dans son idéale mondialisation.

 

L’échange de l’objet le transforme de matériel à immatériel. Cette mutation croit avec le processus, et l’extrait de texte dont il est gravé devient énigmatique. Plus le palet traverse de pays, plus il devient transculturel. Cette modification sensible vient surajouter l’énigme au processus planifié venu se confronter au hasard. À son retour, l’énigme n’est résolue qu’en partie, la somme des parties manquantes recréant une autre œuvre par le vide.

 

Le réseau aussi est mimé en cela qu’il existe dans la chaîne et l’entrelacement des transmissions interpersonnelles. À cette réalité humaine, on lui joint son observatoire virtuel télématique. Le site Web est ainsi témoin des échanges. Dans un même temps, il rend compte de la progression du réseau atopique en se servant du réseau informatique. Le réseau atopique aléatoire tisse sa propre réseautique.

 

Avec l’Atopie nous ne sommes pas dans un enfer de la désincarnation par l’électronique, bien au contraire. On ne vit pas dans un roman de William Gibson ou de Bruce Sterling. On se retrouve peut-être au cœur d’une sociologie du sens social ou dans une entreprise de dispersion. On est peut être face à une forme de « situationnisme » au travail, avec la création d’une situation mouvante en continuelle évolution éphémère, même dans sa réalisation.

 

Mais on n’est pas dans la mort américaine, avec cette pulsion de mort qui voudrait transformer nos pays réciproques en continent de désolation, nos corps aimants couverts de marques de commerce. On est dans le soleil de l’échange et de l’égalité. L’électronique n’est ici que prétexte et vecteur à générer de la socialité, de l’échange et de l’humanité, dans tout ce qu’elle a de volontaire et de chaotique. Là où beaucoup voient dans le réseau un facteur majeur de dysfonctionnement social et d’individuation, Mainguy et Richard leur opposent la machination atopique jouissante, socialisante et utopique. Ils ont pris le mot connexion au pied de la lettre.

 

Encadré

Le collectif des Causes perdues est un groupe à géométrie variable derrière Martin Mainguy et Alain-Martin Richard. Dans le roulement régulier, depuis le lancement (Big Bang) de l’Atopie textuelle, le 21 décembre 2000, l’équipe se compose de six personnes : David Michaud et Jocelyn Robert pour le poème sonore; Étienne Pépin pour la banque de données interactive; Hugo-Lupin Catellier comme webmestre; Steve Couture pour le poème visuel et la technologie 30; et Chantal Bourgault pour l’infographie et le design graphique.

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