Les ruses de Corbeau/Coyote/Carcajou

  • Sonia Robertson, Conversation entre elle et moi sur l'esprit des animaux, 2002, vue d'installation, Skol, Montréal.

Les ruses de Corbeau/Coyote/Carcajou (1)
Écrit par Guy Sioui Durand

Ces dernières années, l'art amérindien contemporain voit salutairement se complexifier la perception d'ensemble qui s'en dégage. Les oeuvres abordées par ces nouveaux Chasseurs/Chamans/Guerriers de l'art relient symboliquement les Premiers Peuples d'Ouest en Est, du Nord au Sud.

On peut ainsi survoler à vue d'aigle les territoires des Kwakwaka'wakw, Nisga'a et Gitksan de la Côte Nord-Ouest du Pacifique jusqu'à ceux des Mikma'ks et Malécites de la Côte Nord-Est de l'Atlantique en passant par les territoires des Siksikas, Cris et Métis des Prairies pour rejoindre l'imaginaire des Algonquiens (Ojibwe, Abitibiwinis, lnnus, Cris, Naskapis, Waban Aki, Mikma'k, Malécites, Attikamekw) et lroquoiens (HuronsWendats, Mohawks) (2) des terres boisées à l'est des Grands Lacs. Même que du Nunavut et du Nunavik des signes d'émancipation sont perceptibles. S'y ajoutent des échos de l'actuelle mouvance d'internationalisation outre frontière, notamment l'axe Nord-Sud, liant les aborigènes des trois Amériques.

Prenant prétexte de manifestations artistiques autochtones ayant eu lieu au Québec en 2001, ce dossier propose une traversée originale de la territorialité imaginaire amérindienne, du Pacifique à l'Atlantique, en cinq aires :

a) Le « Souffle » des grands Totems de la Côte du Nord-Ouest de l'Océan Pacifique sur l'exposition Colour Zone de Lawrence Paul Yuxweluptun à Montréal;

b) Sur la piste des « ruses » et des déplacements vers l'est de « Coyote » (Resign/nation, Edward Poitras) qui colporte l'art dénonciateur des artistes autochtones des Prairies : dénonciation du racisme policier (lndian Factory de Rebecca Belmore), déconstruction du colonialisme visuel (The Shamanic Experience de Jane Ash , Poitras), mais aussi remises en question identitaires;

c) L'incontournable rôle du Woodland Cultural Centre de la Réserve des Six Nations (Mohawk) avec comme exemple l'exposition rétrospective lt Takes Time de l'artiste Ojibwe Ron Noganosh;

d) Les tourbillons métissés de l'existence des artistes amérindiens au Québec qui trouvent des complicités dans l'art en réseau plus que dans les grandes institutions. Là se manifeste une alternative aux grands événements de la culture du spectacle qui projettent une image folklorique et récréa-touristique des « Indiens ». En dissidence avec les stéréotypes véhiculés lors des célébrations de la Grande Paix de Montréal 1701-2001, cette section explore plus en détail la nature écologique et spirituelle des rapports Art/Nature (Parc Sacré, Mastheuiatsh) et l'interdisciplinarité engagée amérindienne (Le Retour de l'Ours/Tortue);

e) La brise d'art venue du Grand Nord inuit du Nunavut et du Nunavik enclenche la conclusion. Sortant des sentiers battus pour aborder les mutations des modes de vie des nouvelles générations, la sensibilité dont font preuve les femmes artistes inuites ainsi que les leçons du film Atanarjuat, l'homme rapide, sont analysées. Elles s'appliquent aussi à l'avenir de l'art amérindien.

Des défis, doutes et espoirs pour un art amérindien inscrit dans ce XXIe siècle, y sont discutés.

« On parle de vérité, de réalité.

Ça peut faire mal la réalité,

mais c'est là que nous

sommes rendus.

Si les gens veulent du folklore,

ils n'auront qu'à aller au Vieux-Port :

il y en a là des Indiens

en plastique…

Dans la réalité, il y a eu des crises, des confrontations.

On ne doit pas faire semblant que ça n'a pas été.

Si on fait ça, on se moque (3). »

Florent Vollant

NOTES

(1) Dans les légendes et récits oraux des Anciens Indiens et dont la transmission a perduré, il existe un personnage mythologique rusé et facétieux. Il n'a cessé de jouer des tours aux Humains dont il est, cependant, à chaque fois aussi la victime. Ses aventures livrent une morale et une éthique qui rétablissent l'harmonie entre nature et culture, fortunes et déboires, pulsions et raison, nature et ambitions humaines. Porteur d'ironie et d'humour, il prend l'apparence d'un animal qui varie selon les régions. Dans l'Ouest, il se manifeste sous la forme du Corbeau (Raven), dans les Prairies c'est le Coyote, et dans les forêts du Nord-Est c'est le Carcajou, aujourd'hui disparu. En anglais, on l'appelle familièrement Trickster. Au XXe siècle, Corbeau/Coyote/Carcajou est devenu une référence, un symbole dans la littérature, au théâtre autochtones - le dramaturge autochtone Thompson Highway a d'ailleurs fondé dans les années 1980 une Trickster's Society. La même attitude est observable dans les arts visuels amérindiens contemporains comme le détaille bien l'analyse d'Allan J. Ryan dans sa thèse de doctorat The Trickster Shift. Humour and Irony in Contemporory Native Art (UBC Press, 1999). En 1992, l'année des commémorations mondiales de la « découverte » des Amériques par Christophe Colomb (Musée canadien de la civilisation, Hull, Québec), l'exposition Indigena. Perspectives autochtones contemporaines avait été placée sous le signe du Trickster. La référence au Coyote a davantage le haut du pavé grâce à des artistes comme Edward Poitras ou Jimmie Durham qui en ont fait un alter ego. Chez les artistes amérindiens du Québec, c'est un véritable « bestiaire » qui surgit dans les oeuvres, dans la foulée de Domingo Cisneros, et qui représente l'« esprit des animaux ». L'influence de Corbeau/Coyote/ Carcajou ne joue pas seulement sur l'inspiration des artistes amérindiens. Qui ne se souvient pas de la mythique performance de Joseph Beuys à New York en 1974, I like America and America likes me, alors qu'il s'enferma trois jours avec un coyote vivant ! Sa référence à l'« autre » Amérique, amérindienne, était explicite chez cet artiste inspiré par les matériaux conducteurs, le chamanisme et l'activisme politique.

(2) Ces noms ne sont que quelques-uns des 611 Premiers Peuples vivant au Canada, dont la moitié de la population est répartie sur quelque 2 370 terres de réserve, l'autre moitié vivant dans les villes du pays. leur évocation suffit à se démarquer de la seule géographie du Canada divisée en dix provinces, au profit de « Kanata », mot iroquoien qui désigne la terre où l'on vit.

Florent Voilant, entrevue avec Sonia Sarfati « la Grande Paix : Uashtenemunan - M'entends-tu ? - karen : Na' », La Presse, le samedi 4 août 2001.

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