Dossier | Les papiers périssables de Pierre Pilonchéry

Les papiers périssables de Pierre Pilonchéry
Par Florence Jaillet

Benne relevée, un camion trône au centre d’une structure métallique quadrangulaire. De son conteneur se sont échappés par milliers des catalogues publicitaires, semblables à ceux qui, chaque jour, envahissent nos boîtes aux lettres, nos maisons.

Ces prospectus ne retiennent que rarement notre attention. Ils ont généralement la poubelle, puis la décharge comme destination immédiate. À peine imprimés, à peine sortis d’usine, ces documents éphémères sont presque déjà des déchets. L’artiste Pilonchéry fait de ce flux ininterrompu de papier imprimé une matière première, il s’approprie cette prolifération d’images, de surfaces, de couleurs, en modifie le cours, en transforme la destinée. De ces milliers de catalogues publicitaires, il tire des bandes régulières, qu’il tisse méthodiquement, inlassablement, fabricant d’immenses surfaces appelées à être mises en scène, manipulées, placardées, suspendues, froissées.

Dans le projet Les Catalogues Publicitaires (P7) 1999-2001, l’un de ces canevassages de 3 m x 10,8 m est suspendu à la structure, derrière le camion-benne, matérialisant la possibilité pour cette pile de matériaux déchus d’échapper à son sort par le truchement du «recyclage artistique».

Par le découpage puis le tissage des bandes, les images se fragmentent, disparaissent au profit d’une trame nouvelle. À l’instar des décollagistes, Pilonchéry s’approprie le réel, collecte cette matière première proliférante. Son dispositif publicitaire nous ramène d’ailleurs dans l’espace public, l’espace de l’affiche : sur un bord de route, les tissages recouvrent une série de panneaux publicitaires. La démarche se distingue pourtant du principe de «lacéré anonyme» de Jacques de la Villéglé, dans la mesure où Pilonchéry transforme cette matière, la manipule, en fait un module multipliable à l’infini et capable d’investir l’espace muséal aussi bien que l’espace public.

Les milliers de tracts imprimés chaque jour pour la grande distribution constituent un considérable gisement de matériaux, mais aussi d’informations, de données sur notre époque. La mise en scène des produits de consommation révèle les désirs de cette société, ses besoins, ses conditionnements aussi. Par le morcellement puis le réassemblage des fragments, par le tissage patient des bandes de catalogues, l’artiste les réhabilite, les transfigure en une matière noble. Débarrassés de leur fonction première, les bandes de papier glacé deviennent mosaïque, le boniment s’effiloche pour laisser place à un nouveau langage. Les photos accrocheuses se fragmentent et composent un corps nouveau, une surface infinie qui captive l’œil sans qu’aucune image ne prenne le dessus.

Malgré la multitude de documents traités, et peut-être par la nature même de ces documents, une dominante chromatique s’impose... le rouge. Couleur publicitaire par excellence, connue pour son fort impact visuel, ce n’est sans doute pas un hasard si les déchets publicitaires en portent la marque.

À la rapidité de production de ces catalogues, à la vitesse de leur consommation et de leur transformation en déchet, l’artiste oppose le temps : le temps de la fabrication, du tissage, la patience.

Ce déplacement des valeurs, cette mise en évidence de la rapidité du flux des images et des informations dans notre époque du tout jetable, peut évoquer les travaux de Wang Du, ses amoncellements de journaux, mais aussi l’attention particulière portée au détail, au fragment, à une seule feuille de papier froissé élevée au statut de sculpture monumentale. Mais chez Du, le propos est fortement critique, s’impose comme une dénonciation de la société médiatique par la mise en scène de ses déchets. Le travail de Pilonchéry ne se positionne pas comme tel. S’il utilise certains rebuts de la société de consommation, c’est pour perturber les séparations nettes que l’on instaure entre l’art et la vie. Les résidus de nos vies quotidiennes, ces matière pauvres, méprisables se débarrassent de leurs contenus consuméristes pour redevenir couleurs, formes, fragments d’un tout, en une opération de recyclage visuel.

Face à ces canevassages, le spectateur peut s’amuser à retrouver des parcelles d’images comme l’on cherche une pièce de tissu familier dans un patchwork. Mais le principe même d’entrecroisement de ces milliers de bandes de papier provoque surtout un effet d’ensemble, d’immersion. C’est notamment le cas dans Passage (P23) 2000-2001, où le spectateur est amené à fouler les pages de catalogues qui jonchent le sol, puis à traverser le couloir créé par deux panneaux tissés suspendus.

En fonction de leurs lieux de présentation, les publicitages prennent des significations différentes. En octobre 2006, dans un effet de boucle, de «retour à l’envoyeur», Pilonchéry présentait son travail dans une grande surface de la banlieue lyonnaise. Après avoir tissé des milliers de tracts périmés de cette enseigne, l’artiste en avait investi les espaces de circulation. Au sein d’un de ces temples modernes de la consommation, son travail se présentait en six installations où les canevas de publicité périssables avaient une place centrale, six stations proposées comme des haltes aux clients sur le chemin de la consommation ordinaire. Dans cet espace de forte concurrence commerciale et visuelle, l’intrusion des œuvres intriguait, détournait les regards, et offrait la possibilité de jeter un regard nouveau sur la réalité la plus banale, sur un objet aussi familier et trivial que le catalogue de supermarché. Aux abords du centre commercial, trois panneaux publicitaires prolongeaient l’œuvre : détournés de leur fonction première, ces supports prêtés par une société privée étaient recouverts d’affiches reprenant le motif des publicitages.

Quelques mois plus tard, les surfaces présentées au centre commercial prenaient place dans un tout autre environnement, un entrepôt désaffecté du quartier Confluence, à Lyon, sous forme d’une œuvre intitulée Quelques Lieux et leurs Moments, avec l’artiste de cirque Amaury Jacquot. Mouvantes, les surfaces recyclées y étaient placées et déplacées, manipulées par des étudiants pendant deux semaines, en un vaste chantier évolutif et ouvert au public.

D’autres images sans qualité, résidus de l’activité contemporaine, permettent à Pilonchéry de tisser son œuvre. Dans les Visionnages, ce sont des images télévisuelles travaillées par ordinateur qui sont entremêlées et projetées sur des environnements qu’elles recouvrent comme des peaux. Si, comme l’écrit l’artiste, «l’art peut s’accrocher sur toutes les surfaces de la vie qu’il peut rencontrer», son travail nous montre également qu’il peut intégrer, absorber et recycler tous les produits de la vie, y compris les plus anodins, les plus impurs.

À partir de ce flux d’images sans qualité qui nous inonde en permanence, de ces formes faibles, de ces résidus de la consommation quotidienne, l’artiste créée des lieux potentiels, des surfaces nomades capables d’ouvrir de nouveaux espaces, un nouveau régime de perception.

Mais ce travail n’échappe pas aux règles du cycle universel. En effet, la fragilité des surfaces et les manipulations multiples de ces canevas de papier les menacent à leur tour de décomposition. Et ce devenir trouve tout son sens dans la démarche de Pierre Pilonchéry, qui ne cherche pas à fabriquer des reliques, mais à faire vivre ses surfaces fragiles de papiers périssables en une suite de moments et dans les lieux multiples où nous passons.

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