Dossier | Les nouveaux visages de l’extimité : l’artiste et le délinquant

Les nouveaux visages de l’extimité : l’artiste et le délinquant
Par Serge Tisseron

L’artiste partage avec le jeune enfant le privilège de pouvoir s’exhiber, nu, vêtu ou déguisé.

La différence est qu’il ne le fait pas seulement dans le cercle étroit de sa famille, mais sur les planches des théâtres, les sciures des pistes de cirque, les pages des hebdomadaires et bien entendu les écrans de toutes tailles. Mais justement, est-ce encore son privilège ? Aujourd’hui, sur Internet, chacun peut dévoiler des pans de son anatomie ou de ses pensées secrètes à des millions d’inconnus, ou bien jouer à cache-cache derrière un pseudonyme ou une identité d’emprunt. Certes, le résultat est rarement artistique, et pourtant, ces manifestations pourraient bien obéir au même désir que celui qui pousse certains artistes à faire de leur personne ou de leur apparence la matière première de leur création. Dans les deux cas, il s’agit de mettre en scène des possibilités ou des aspects de soi dont la valeur est encore incertaine à ses propres yeux dans le but d’en éprouver la validité. Ce désir, que j’ai désigné sous le terme d’« extimité (1) », est inséparable de l’intimité dont il constitue en quelque sorte l’autre facette. À ce titre, il n’a pas attendu les nouvelles technologies pour exister, même s’il est poussé en avant par leur explosion. Preuve en est que Cindy Sherman en a anticipé les expressions actuelles dès les années 1970.

Le désir d’extimité tente de répondre à deux questions : « Qu’est-ce que je suis ? » et « Qu’est-ce que je veux ? ». Ces deux questions, qui témoignent du désir de se connaître davantage, renvoient en fait à une seule et même préoccupation : « Comment me plaire ? ». La question « Comment plaire aux autres ? » ne vient que dans un second temps. Le désir de se trouver est en effet premier et la reconnaissance par autrui n’est qu’un moyen pour y parvenir. Mais comme l’extimité n’existe que médiatisée à travers une expression visible, la tentation a été de penser qu’elle serait « médiatique » par essence, ce qu’elle n’est pas forcément. Bref, ce désir ne doit pas être confondu avec la recherche de la célébrité, même si les deux peuvent être associés.

Le désir d’extimité est aussi distinct de l’exhibitionnisme, bien qu’il flirte parfois avec lui. L’exhibitionniste, prend toujours soin de ne montrer de lui que ce qui séduit ou fascine. Au contraire, celui qui met dans une œuvre ou sur la « toile » une partie de lui dont la valeur publique n’a pas encore été approuvée prend toujours un risque. L’exhibitionniste est une sorte d’acteur cabotin et répétitif, tandis que les artistes, et certains internautes, sont d’abord des explorateurs et expérimentateurs d’eux-mêmes.

Ce désir d’extimité a longtemps été masqué par les conventions familiales : l’expression de l’intimité de chacun était réservée aux conversations d’alcôves ou aux pratiques de boudoir, et la famille, considérée comme un lieu de secrets à préserver. Ce désir ne se manifestait donc souvent publiquement que chez les adolescents. Leur souhait de se trouver eux-mêmes est en effet au centre de leurs extravagances... même si une pointe de provocation n’en est pas absente. Mais n’est-ce pas aussi le cas de bien des artistes  ?

En fait, c’est paradoxalement la reconnaissance d’un droit à l’intimité qui a ouvert la voie à celle d’un droit à l’extimité. Car l’intimité de chacun, aussi bien psychique que physique, lui devient vite ennuyeuse s’il est le seul à en profiter. L’intérêt que je me porte ne se nourrit que de celui que les autres me manifestent. Ma nudité face au miroir, pour ne prendre que cet exemple, m’apparaît sous un jour radicalement différent à partir du moment où un regard désirant, ou simplement curieux, se porte sur elle. Le droit à l’intimité, en reconnaissant à chacun un espace où il est protégé de l’intrusion des regards d’autrui, lui permet de rechercher le regard privilégié par lequel il se sentira enfin exister. Bref, sans la possibilité d’une intimité reconnue, le désir d’extimité ne viendrait pas à la conscience, tandis que sans le sel de l’extimité, l’intimité serait rapidement synonyme d’ennui mortel.

Mais le désir d’extimité ne rend pas seulement l’intimité attrayante, il la renouvelle constamment. L’intimité reconnue risque toujours en effet de se figer dans une tradition qui en fixe les contours. Le droit reconnu à l’extimité la subvertit. C’est pourquoi il participe à l’individualisation au même titre que le droit à l’intimité. Le 20e siècle a vu reconnaître l’un ; le 21e donnera une place grandissante à l’autre. D’autant plus que les nouvelles technologies lui fournissent un espace pratiquement infini où se manifester. Sur Internet, l’intime et l’extime s’imposent clairement pour être le pile et le face d’une même monnaie, celle qui est investie chaque jour dans la quête de l’estime de soi médiatisée par la rencontre avec l’autre.

La preuve ? Un site créé comme une plaisanterie à la fin de l’année 2000 s’est transformé, en l’espace de trois ans, en une entreprise commerciale extrêmement rentable puisqu’elle rapporte plusieurs millions de dollars par an ! Chaque visiteur est invité à y déposer une photographie de lui-même afin d’être « noté » par tous les internautes qui le souhaitent. Plus de dix millions de personnes à travers la planète jouent ainsi à estimer, de 1 à 10, les images de leurs congénères, et plus de quatre millions – pour la plupart âgés de 18 à 24 ans – ont envoyé leur photo sur celui de ces sites le plus fréquenté (2). Les commentaires y sont souvent acerbes, mais cela ne dissuade pas les participants, bien au contraire !

C’est que les conditions de l’estime de soi ont évolué. Alors qu’il y a encore 20 ans, l’important pour le plus grand nombre était d’avoir une valeur reconnue conforme aux modèles ambiants, serait-ce au prix d’une certaine hypocrisie, l’important est aujourd’hui de se faire d’abord repérer comme différent. « Dans mon école, je suis le meilleur en provocation », me disait un enfant de neuf ans. Il aurait pu ajouter, si son niveau culturel le lui avait permis : « je suis un artiste dans mon domaine ». J’ajouterai « un funambule », car la provocation est un exercice périlleux !

Mais Internet n’est pas seulement ce lieu où chacun cherche à accroître l’estime qu’il se porte. Il est aussi celui où beaucoup tentent de la guérir. L’enfant investit en effet d’abord son narcissisme dans des figures grandioses et inaccessibles (3)... et certains ne s’en dégagent jamais tout à fait. C’est ainsi que ceux qui souffrent – ou font souffrir ! – du fait d’un narcissisme déplacé n’ont pas tous un ego excessif ou insuffisant, loin s’en faut. Le problème n’est pas quantitatif, mais qualitatif. Ils sont prisonniers d’une idéalisation paralysante de certains aspects d’eux-mêmes ou au contraire d’une idéalisation tyrannique de certains membres de leur entourage placés par eux sur un piédestal inaccessible. Or c’est souvent l’absence d’approbation et d’écho à leurs attentes légitimes qui a fixé ces personnes dans ces situations.

L’internaute qui installe une image de lui-même sur un site d’évaluation tente d’échapper à la fois à la représentation d’un soi grandiose et à l’image trop idéalisée d’un parent. Il renonce au soi grandiose en acceptant de montrer de sa personne des aspects problématiques et a priori « non aimables », pour s’apercevoir finalement qu’il n’est pas si dramatique de ne pas être « parfait ». Et il tente d’échapper au jugement écrasant d’un parent en multipliant ses interlocuteurs et en envisageant qu’ils se valent tous. Pour s’assurer de cette multiplicité d’avis, il n’hésite pas à mettre plusieurs images de lui-même ! C’est la même chose avec les blogues. Les jeunes en créent volontiers plusieurs à la fois. Cela leur permet de mettre en avant plusieurs facettes d’eux-mêmes sans chercher à faire une synthèse où ils auraient l’impression que leur originalité se dissout. En outre, le caractère unilatéral de leurs propos suscite volontiers des réactions caricaturales. Ils peuvent facilement juger excessives celles qui les dérangent, tout en considérant comme bien vues celles qui les arrangent !

Un autre subterfuge s’offre encore à ces candidats à la notation : mettre sur le Net une image d’eux-mêmes qu’ils savent peu flatteuse et sur laquelle ils ne se reconnaissent que très partiellement. Tant pis s’ils sont au bout du compte dévalorisés, voire même insultés ! Un grand nombre de réponses moqueuses ou dévalorisantes vaut mieux que de rares louanges. L’important est moins d’être valorisé par le regard d’autrui que d’être gratifié par l’intérêt porté. Le but est d’abord de se prouver qu’on peut intéresser ; être aimé viendra plus tard. Et puis, montrer sur Internet une photographie peu flatteuse de soi permet de relativiser toutes les réponses. Nombreux sont les internautes « mal notés » qui pensent que leur mauvais score est lié à la photographie qu’ils ont choisie. D’un côté, ces internautes cherchent un avis sincère de la part de leurs pairs, mais en même temps, ils se réservent une échappatoire en se donnant la possibilité de rapporter celui-ci au choix malheureux d’une image. Mais ils croient surtout qu’aucune image d’eux ne les reflète vraiment...

Car tel est bien le bouleversement radical auquel nous assistons aujourd’hui. Pendant longtemps, les changements d’identité étaient réservés aux circonstances exceptionnelles : les bals masqués et les carnavals permettaient à chacun de jouer avec les artifices du travestissement le temps d’une soirée ou d’une semaine. Mais seuls les acteurs professionnels pouvaient en jouer chaque jour.

Avec le développement des caméscopes, les jeunes ont aujourd’hui pris l’habitude de se voir sur l’écran du téléviseur ou de l’ordinateur familial, à tel point que les technologies du numérique risquent bientôt de remplacer le traditionnel « stade du miroir » par un « stade des écrans (4) ». Le premier désigne, depuis les travaux de Jacques Lacan, le moment où le jeune enfant découvre avec surprise son image dans un miroir qui lui fait face. Ce reflet inversé – la moitié gauche du visage est vue comme sa partie droite et vice versa – a longtemps constitué pour chacun la seule image qu’il puisse avoir de lui-même. Mais aujourd’hui, les enfants ont très tôt affaire à une autre image de leur apparence. Il s’agit de celle que leur renvoient les photographies et les films faits par leurs parents. Or cette image-là, contrairement à celle du miroir, n’est pas inversée. Il en résulte que tout enfant, aujourd’hui, n’a plus seulement affaire à une image de lui-même, mais à deux. D’un côté, celle que continuent à lui renvoyer la surface dormante des eaux, les objets de métal poli et les miroirs des appartements ; de l’autre, celle des écrans d’ordinateurs, des caméras et des téléphones numériques.

Le rapport de chacun à son image en est évidemment bouleversé. L’enfant qui grandit en ayant deux images différentes de lui-même pense facilement qu’il pourrait en avoir beaucoup plus. Mais quand les représentations de soi se multiplient, l’identité ne s’attache plus à aucune. Sous l’effet de la généralisation de la photographie familiale et des nouvelles technologies, les jeunes rattachent ainsi beaucoup moins leur intimité et leur identité à la représentation visuelle d’eux-mêmes. Au Japon, les équivalents de nos cabines de photomaton sont souvent installés au centre d’un dispositif comportant trois pièces ; la première pour se maquiller et se déguiser, la seconde pour se photographier, et la troisième pour transformer son image à l’aide de trucages numériques. Il est probable que nous verrons bientôt l’équivalent se développer autour de nous. Or, dans ces pratiques, l’apparence n’est plus un repère identitaire, mais un support de jeux sans fin, solitaires ou partagés. N’est-ce pas déjà ce que nous révélaient les portraits imaginaires de Cindy Sherman et les métamorphoses numériques de Orlan (5) ?

Malheureusement, sur la voie de ces nouveaux enjeux de l’intime, de l’extime et de l’estime, certains peinent à prendre la mesure des bouleversements en cours et continuent à croire que les images nous montrent le vrai. Ces adeptes déphasés du « ça a été » restent prisonniers de l’illusion qui a si longtemps plombé notre rapport aux images : la croyance qu’elles sont un reflet de la réalité. C’est sans doute parmi eux que se recrutent les auteurs de ce qu’on appelle le happy slapping. Ces jeunes qui filment des agressions réelles pour en mettre les images sur Internet – ou simplement les diffuser dans leur établissement scolaire – n’ont pas compris que toute image est aujourd’hui une construction et que les représentations les plus impressionnantes de la violence ne sont pas celles qui correspondent à une violence agie, mais à une violence mise en scène. Ce n’est pas un avenir inquiétant qu’il faut voir dans ces comportements, mais les derniers soubresauts de quelques « dinosaures » qui tentent d’assujettir les toutes dernières technologies à des rêveries d’un autre siècle. Pour ces jeunes, c’est sans doute l’apprentissage théâtral qui leur a manqué. Devant les risques de dérive d’une extimité pensée comme mise en actes réels de ses désirs secrets, notamment agressifs et sexuels, il n’y a pas d’autre antidote aujourd’hui que la culture du « comme si ». C’est l’apprentissage généralisé du « faire semblant » qui écartera les jeunes les plus fragiles de la tentation d’une mise en scène littérale de leurs désirs intimes. Qu’ils soient invités aujourd’hui à les scénariser comme des fictions est peut-être ce qui leur permettra, plus tard, d’en faire des œuvres.

Le désir d’extimité, tout comme celui d’intimité qui lui est lié, doit en effet à tout moment tenir compte des exigences sociales. L’un et l’autre ne jouent correctement leur rôle que s’ils se plient, au moins partiellement, aux règles qui codifient, dans chaque société, la distinction entre espace intime et espace public. En cela, on peut dire qu’il existe un bon usage de l’extimité qui, tout en visant la découverte de soi, apprécie les rapports de force en présence et profite des ouvertures. Il s’oppose à ses mésusages qui font passer la reconnaissance avant tout ou qui prétendent faire fi des contraintes sociales. Est-ce que cela distingue l’artiste authentique de l’arriviste des médias et du délinquant ?

NOTES
1. Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Édition Ramsay, 2001, réédition Hachette, 2003.
2. Courrier International, n° 713, du 1er au 7 juillet 2004, p. 51.
3. Heinz Kohut, Le Soi, Paris, PUF, 1974.
4. Serge Tisseron, Les Bienfaits des images, Paris, Odile Jacob, 2002.
5. Il s’agit de l’œuvre photographique qui lui a valu le Prix Arcimboldo, justement pas des modifications réelles qu’elle imposait auparavant à son anatomie.

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