Dossier | Le temps donné par Giorgia Volpe

Le temps donné par Giorgia Volpe
Par Eve Dorais

« Le don ? Ce qui reste quand on a tout oublié, et avant qu’on ait tout appris. »
- Jacques T. Godbout

En avril 2007, l’artiste Giorgia Volpe et les usagers de la plus vieille école de Granby ayant définitivement fermé ses portes à la fin de l’année scolaire brodaient sur de longs tissus blancs leurs propres noms ou celui des personnes qui ont, à une époque ou à une autre, fréquenté l’institution. On étirait le temps en conversation pour se connaître, pour se souvenir des autres, pour déployer le présent dans le futur. C’est à cette frontière, au point où les temporalités basculent entre une tradition et un devenir encore inconcevable (l’école serait-elle transformée en condos ?), que l’artiste intervenait, pour panser la blessure ressentie devant l’angoisse de la fermeture d’une institution aussi importante pour la région.

Au terme de ce mois de partage de récits, d’échanges de savoir-faire, les voiles marqués des traces d’une collectivité furent installés, non pas à l’intérieur, mais à l’extérieur des fenêtres de la façade de l’école. Les rideaux éphémères de ce corps social ont été exposés aux intempéries un autre mois durant, soit jusqu’à la cérémonie officielle de fermeture, pour convoquer une dernière fois les yeux qui se refermeront sur cette école, pour rappeler la précarité des supports conservant la mémoire des gens ordinaires.

Par l’accumulation de gestes répétitifs, on étirait le temps pour laisser sur des étoffes la trace d’une généalogie de la fréquentation d’un lieu, pour croire en la puissance des lieux à retenir les souvenirs, pour imaginer le bâtiment comme un corps social doué de mémoire. Si les participants purent choisir les couleurs des fils des noms brodés, l’artiste en traçait toutefois la calligraphie au préalable, révélant ainsi la primauté d’une harmonie stylistique d’ensemble sur une réelle représentativité du geste d’écriture de chacun, atténuant la singularité des interventions au profit d’un tout cohérent. Le « spec-acteur » n’est pas un artiste, il est l’acteur d’une mise en scène relationnelle. Durant le processus de réalisation de l’œuvre, l’artiste et la photographe Nina Dubois tentaient de contrer par la prise de vue l’irrémédiable fuite du temps vécu en ces lieux, l’inévitable achèvement des étapes intermédiaires du projet. Le processus devenait le sujet d’une production photographique qui trouverait sa pertinence dans un autre temps. La documentation était une caractéristique même de l’œuvre, attestant ainsi la double destination du projet : celle du temps social de la relation avec la communauté et celle du monde de l’art.

Considéré dans sa première destination comme un projet d’art relationnel ou dialogique (1), Le Temps donné ouvre un espace de médiation sociale pour repenser les modalités de l’être-ensemble, pour prendre conscience notamment de l’importance des liens que les lieux tissent entre nous. Une médiation qui exemplifie le pouvoir de l’indétermination sémantique de l’art par laquelle nous pouvons déployer les paradoxes de notre nature humaine.

Mais qu’est-ce qui motive les artistes à vouloir rejoindre de nouveaux publics en créant des relations par l’art, à vouloir s’immiscer dans le tissu social ? Nous pourrions émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme de résistance au modèle capitaliste basé sur la productivité et la valeur pécuniaire des objets au détriment de la reconnaissance des efforts des individus et de l’exploration de la complexité de notre nature sociale. À une compréhension matérialiste du monde, s’oppose une conscience de la nature éphémère des rapports sociaux et de leur importance fondamentale. Au-delà du spectacle des transactions bancaires et des développements technologiques, de la production effrénée d’objets à consommer, des luttes de pouvoir qu’ils instaurent, l’essentiel pour maintenir les sociétés ne se trouve-t-il pas plutôt dans les échanges interpersonnels, dans le temps donné pour aller vers l’autre ? En poursuivant les thèses de Marcel Mauss, Jacques Godbout abonde dans ce sens lorsqu’il affirme l’importance du don comme facteur de cohésion sociale : « le don est aussi moderne et contemporain que caractéristique des sociétés archaïques ; [...] il ne concerne pas seulement des moments isolés et discontinus de l’existence sociale, mais sa totalité même (2) ». L’art relationnel trouverait sa pertinence en regard de l’esprit du don, dans l’offre de sa présence pour l’émancipation de soi vers l’autre. Or, le don n’est pas un phénomène de l’absolu désintéressement : « Le don sert avant tout à nouer des relations. Et une relation sans espoir de retour (de la part de celui à qui l’on donne ou d’un autre qui se substituerait à lui), une relation à sens unique, gratuite en ce sens et sans motif, n’en serait pas une (3) ». Ainsi, l’artiste qui offre son temps à une communauté reçoit aussi quelque chose : la reconnaissance sociale de ce qu’il est en tant qu’artiste.

Une approche communicationnelle permet de concevoir l’artiste comme un auteur. Ce dernier destine ses textes à des lecteurs (modèles) qui devront, par un travail de coopération textuelle (4), en produire le sens. Ainsi, pour un même texte, une même œuvre, plusieurs destinataires sont possibles. Si ceux qui empruntaient le chemin de l’école Présentation de Marie étaient assurément un premier groupe de destinataires au projet de Volpe, les destinataires ultimes se situaient ailleurs, dans un territoire plus vaste, soit celui des institutions artistiques (5). L’inscription des productions dans le champ de l’art, la reconnaissance sociale de l’artiste, sa nécessaire professionnalisation, l’influence qu’exercent les institutions tracent les frontières qui séparent le domaine des interventions sociales (6) de celui de l’art. C’est par la médiatisation de différents supports tels que la photographie, l’enregistrement vidéographique et sonore, Internet et l’écriture – celle qui est diffusée dans le réseau comme œuvre à faire (intentions de projet) ou comme œuvre déjà faite (résumés de projets, articles) – que des projets réalisés en contexte social existent dans le monde de l’art, que la fiction de l’art se poursuit.

NOTES
1. Voir l’ouvrage de Grant H. Kester, Conversation Pieces : Community and Communication in Modern Art, Berkeley, The University of California Press, chapitre 3 : Dialogical Aesthetics, p. 82-123.
2. Jacques T. Godbout, L’esprit du don, en collaboration avec Alain Caillé, Beauceville, Boréal compact, 1995, p. 20.
3. Ibid., p. 15.
4. Umberto Eco, « Le lecteur modèle », dans Lector in Fabula : Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, trad. Myriem Bouhazer, Paris, Grasset, 1979, p. 61-108.
5. Rappelons que Le temps donné est le résultat d’une résidence qui a eu lieu au 3e Impérial, un centre d’artistes de Granby.
6. Si la revue produite par Cactus, un organisme montréalais de soutien aux personnes marginalisées, en collaboration avec les bénéficiaires du centre est une excellente initiative de médiation sociale par l’art, elle n’est pas considérée par le réseau de l’art actuel.

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