Le paysage désencadré

Sylvette Babin
Isabelle Hayeur, Chemical Coast 02, 2011. Photo : permission de l'artiste & Galerie Hugues Charbonneau

Isabelle Hayeur, Chemical Coast 02, 2011. Photo : permission de l'artiste & Galerie Hugues Charbonneau

« Car le cadre coupe et découpe, il vainc à lui seul l’infini du monde naturel, fait reculer le trop-plein, le trop-divers. La limite qu’il pose est indispensable à la constitution d’un paysage comme tel. Sa loi régit le rapport de notre point de vue (singulier, infinitésimal) à la "chose" multiple et monstrueuse. Aussi bien interposons-nous non seulement ce cadre de la visée entre le monde et nous, mais encore redoublons-nous les voiles, les écrans. »
— Anne Cauquelin(1)

Dans l’entretien qui ouvre ce dossier, Anne Cauquelin, que l’on connait notamment pour son ouvrage L’invention du paysage, rappelle que le paysage est traditionnellement issu de la recherche picturale et de la perspective et qu’il existe une confusion entre paysage et nature qui pourrait contribuer à nous éloigner de celle-ci. La philosophe précise que le cadre découpant le paysage transforme notre vision de la nature, qu’il dompte le sauvage en quelque sorte. Or, considérant que l’environnement est de plus en plus malmené par les interventions humaines à cette époque qu’il convient maintenant d’appeler l’anthropocène, peut-on encore concevoir le paysage comme une mise à distance du monde ? Peut-on faire abstraction de l’état de cette nature qui a été circonscrite, découpée ou encadrée pour devenir paysage ? Force est de constater que la contemplation désintéressée traditionnellement associée au paysage pictural se voit désormais teintée d’une conscience écologique et socioéconomique qui agit comme un filtre puissant dans la représentation et la perception de la nature dans l’art actuel. Est-ce à dire que le paysage contemporain contribue à amplifier l’imaginaire dystopique ? Si le sentiment d’inquiétude surpasse parfois le grandiose dans l’expérience du sublime, il se peut également que l’obscure beauté des œuvres associées au sublime industriel nous détourne de la réalité derrière l’image.

Sans nécessairement attribuer une portée écologique à l’ensemble des pratiques artistiques faisant appel à la notion de paysage, il appert que plusieurs œuvres et essais publiés dans ce numéro remettent en question l’hégémonie de l’humain sur son environnement de même que l’approche dualiste de la nature qui prévaut dans la culture occidentale. Chloé Roubert et Gemma Savio, par exemple, soulignent, au sujet de notre responsabilité dans la destruction écologique de la planète, que les humains ne sont pas plus égaux que dans notre système capitaliste – situation qu’elles nommeront judicieusement « capitalocène ». Ainsi, le pouvoir du paysage pittoresque de séduire, de véhiculer des stéréotypes ou de susciter la spéculation et la consommation sont autant de propositions explorées dans ces pages.

Ce dossier ne trace pas pour autant un portrait sombre du paysage dans l’art. Dans un panorama particulièrement vaste, il est aussi question de jardins, de rencontres, de voyages, de mobilité et, par extension, des multiples relations que nous entretenons avec la nature. Si nous pouvons constater que, tel que l’affirme Cauquelin, l’ambigüité persiste entre les notions de nature et de paysage, c’est peut-être en raison d’une ultime tentative de sortir le paysage du cadre pour le ramener dans l’expérience. Alexis Pernet le souligne en ces termes : « Les paysages qui se créent à présent porteraient alors en eux ce paradoxe de n’exister que dans l’expérience pour mieux échapper aux logiques d’épuisement qui ont affecté les anciennes représentations. »

NOTE

(1) Anne Cauquelin, L’invention du paysage, 3e édition, Paris, PUF (Quadrige), 2004 [1989], p. 122.

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