Le Grand Café, Centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, Wilwildu, Patrick Bernier et Olive Martin

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2017
Le Grand Café, Centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
  • Patrick Bernier et Olive Martin, Wilwildu, vue de l’exposition, 2016. Photo : Aurélien Mole
  • Patrick Bernier et Olive Martin, L'Échiqueté, vue d’installation, 2016. Photo : Aurélien Mole
  • Patrick Bernier et Olive Martin, Artistes au tissage dans l’exposition Wilwildu, 2016. Photo : Aurélien Mole
  • Patrick Bernier et Olive Martin, Artistes au tissage dans l’exposition Wilwildu, 2016. Photo : Aurélien Mole
  • Patrick Bernier et Olive Martin, L'Échiqueté, et Transat Nord-Sud, vue d’installation, 2016. Photo : Aurélien Mole

Patrick Bernier et Olive Martin, Wilwildu, Le Grand Café, Centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, du 15 octobre au 31 décembre 2016

Sur les deux étages du Grand Café de Saint-Nazaire se tient la toute première exposition d’ampleur des artistes Patrick Bernier et Olive Martin, rassemblant des œuvres anciennes – telles quelles ou réactivées – et d’autres produites au Centre d’art, y compris une pièce en cours de réalisation, qui offre la possibilité de considérer pleinement la spécificité de leur démarche artistique. Car spécifique, elle l’est à bien des égards, tant dans son organisation interne que dans son rapport à ce qui la nourrit à l’extérieur, comme le suggère l’étonnant titre de l’exposition, chauvesouris, en langue peule, un animal hybride entre oiseau et mammifère, présent sous différentes espèces partout sur la planète.

Voir se jouxter des pièces qui à priori prennent appui sur des champs d’activité éloignés, par exemple le tissage traditionnel et la construction navale, permet tout d’abord de comprendre la manière dont leurs différents projets se recoupent en des problématiques précises et pertinentes. Ainsi, au rez-de-chaussée, accompagnant le film et l’installation qui en dérive, tous deux intitulés Le Déparleur, respectivement de 2012 et 2016, où les artistes utilisent deux métiers à tisser nomades fixés à des échafaudages et placés en vis-à-vis, des photographies représentent des travailleurs sénégalais occupés, dans la bonne humeur, à apprendre à tisser à leurs collègues de chantier – documents issus du Centre de culture populaire lié à la construction navale de Saint-Nazaire (voir plus bas). À l’étage, parmi les recherches autour de la pièce en cours, une Affiche publicitaire de la Compagnie de Navigation Paquet pour la ligne d’Afrique Occidentale (1962), conservée à l’éco-musée de la ville, appelle à l’immigration par ce slogan « Venez en France ». Les deux projets se croisent et nous plongent dans le passé colonial de la France, en sapant les préjugés qu’il véhicule parfois encore : on ne peut que constater ici que les immigrés apportent plus à leurs hôtes que l’inverse. Pensés à l’aune de l’actualité, ces éléments invitent conjointement à une analyse bien pessimiste de l’attitude occidentale. Et l’on peut encore élargir la réflexion en rapprochant ces pièces d’une autre exposition récente des deux artistes, Je suis du bord, présentée successivement au CAPC de Bordeaux et à la MABA de Nogent-sur-Marne, où l’on pouvait notamment voir une vidéo s’interrogeant sur le rôle pédagogique du Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes, ainsi qu’une autre sur la traversée de l’Atlantique inspirée d’un passage de Tout-Monde d’Édouard Glissant. En somme, les deux artistes partent de thèmes ou de sujets particuliers qui ouvrent sur d’immenses problématiques renvoyant à notre (in)humanité.

Au sein de leurs œuvres, ces questionnements nous sont rendus très sensibles. Cela tient aussi au fait qu’ils s’y intéressent non pas avec la distance du savant mais au contraire en les abordant de l’intérieur, par le biais du faire. Ils pratiquent réellement les techniques, savoir-faire ou domaines d’expertise qu’ils rencontrent sans modifier leur statut, c’est-à-dire sans revendiquer de les transmuter en art dès lors qu’ils les inscrivent dans leur projet et les transplantent dans un lieu d’exposition. Il n’y a pas d’appropriation artistique. Ce serait même le contraire. L’art réapprend modestement en s’initiant à d’autres pratiques envisagées dans leurs dimensions les plus riches. On peut penser à leurs recherches à partir des wampums, commencées lors d’un séjour chez les Amérindiens mohawks de la réserve Kahnawake près de Montréal. Après avoir rencontré un membre de cette communauté qui leur a expliqué la signification historique du wampum à deux rangs, ceinture de perles blanches et violettes qui matérialise un traité de non-ingérence avec les arrivants hollandais au 17e siècle, ils ont dans un premier temps réalisé en collaboration avec lui une vidéo, Two row wampum distortion (2011-2013), qui met en évidence la fonction mnémonique de l’objet par rapport à la tradition orale. Ensuite, ayant appris d’autres manières de consigner des décisions, plus incarnées que les nôtres, ils ont eux-mêmes confectionné des wampums qui suggèrent des situations contemporaines d’échanges et de circulation.

Leurs œuvres ne sont pas exposées sur un piédestal, mais peuvent être manipulées et activées comme ils le font eux-mêmes. Durant l’exposition, le public tisse, le public expérimente l’équilibre des doubles Transat Nord-Sud (2016), le public consulte à sa guise les archives rassemblées pour le projet en cours, le public joue à L’Échiqueté, ce jeu d’échecs réinventé où une pièce qui en mange une autre devient une mixte et jouable par chaque camp, projet entre autres présenté dans Pavillon belge de la Biennale de Venise de 2015. Le jeu s’effectue sur un tapis à damiers tissé artisanalement, détail qui le relie par conséquent au film et à l’installation du Déparleur précédemment cités. Comme le fait croire la photo L’Échiqueté, Niger, 1er aout 1961 : constitution de l’armée nigérienne (2012), il tient ses origines d’une réflexion sur le métissage à l’époque coloniale, resituant le jeu d’échecs au cœur d’un des sujets de prédilection des artistes. Enfin, quant à son activation, des joueurs locaux ont été recrutés pour initier les novices, devenant des acteurs à part entière. Par conséquent, l’exposition repose sur plusieurs types de collaboration, celle des deux artistes entre eux, mais aussi avec d’autres, artistes ou pas, jusqu’au public. Plus encore, Patrick Bernier et Olive Martin ont invité un autre duo d’artistes, Marie-Pierre Duquoc et Julien Zerbone, créateur d’un jeu, bien sûr activable sur place, conçu à partir de photographies d’archives trouvées à Saint-Nazaire, principalement au Centre de culture populaire d’où proviennent les images d’initiation des ouvriers au tissage, agrandies et affichées au mur parmi les œuvres. Dans ce jeu intitulé À nous de jouer, on choisit des images s’accordant à des slogans tirés au hasard, on les observe, on argumente, on discute, découvrant l’imaginaire des pratiques culturelles ouvrières.

En activant successivement ces œuvres et d’autres encore présentes dans les espaces du Grand Café, installations, films, objets, documents, jeux, on fait l’expérience d’une exposition s’attelant à des sujets précis tout en s’ouvrant au monde, à la fois intelligente et accessible, riche en théories autant qu’en pratiques, dont on ressort revigoré.

Légendes des photos
Image 1 : Patrick Bernier et Olive Martin, Wilwildu, vue de l’exposition, Le Grand Café - centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2016. Photo : Aurélien Mole
Image 2 : Patrick Bernier et Olive Martin, L'Échiqueté, vue d’installation, 2016. Photo : Aurélien Mole
Image 3 : Patrick Bernier et Olive Martin, Artistes au tissage dans l’exposition Wilwildu, Le Grand Café - centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2016. Photo : Aurélien Mole
Image 4 : Patrick Bernier et Olive Martin, Artistes au tissage dans l’exposition Wilwildu, Le Grand Café - centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2016. Photo : Aurélien Mole
Image 5 : Patrick Bernier et Olive Martin, L'Échiqueté, et Transat Nord-Sud, vue d’installation, 2016. Photo : Aurélien Mole

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