Le désordre des choses, Galerie de l’UQAM, Montréal

Galerie de l’UQAM
  • Vue de l’exposition Le Désordre des choses, intervention artistique d’Arkadi Lavoie Lachapelle. Photo : L-P Côté, Galerie de l’UQAM
  • Vue de l’exposition Le Désordre des choses, œuvres de Melanie Smith / Rafael Ortega et de Mathieu Lefèvre. Photo : L-P Côté, Galerie de l’UQAM
  • Vue de l’exposition Le Désordre des choses, œuvre de Pilvi Takala. Photo : L-P Côté, Galerie de l’UQAM
  • Vue de l’exposition Le Désordre des choses, œuvres de Christine Major et de Michel de Broin. Photo : L-P Côté, Galerie de l’UQAM
  • Vue de l’exposition Le Désordre des choses, œuvres d’Emmanuelle Léonard. Photo : L-P Côté, Galerie de l’UQAM
  • Catherine Opie, Self Portrait/Nursing, 2004. Photo : permission de Regen Projects, Los Angeles
  • Christine Major, Rupture virile, 2014. Photo : Guy L’Heureux, permission de l’artiste et de la Galerie Donald Browne, Montréal
  • Emmanuelle Léonard, Laboratoire de sciences judiciaires et de médicine légale (SQ), morgue, 2014. Photo : permission de l’artiste
  • Arkadi Lavoie Lachapelle, avec la collaboration d'Audrey Racicot, Parlons d'œufs !, 2010-2015, extrait de la vidéo. Photo : permission de l’artiste
  • Melanie Smith / Rafael Ortega, Bulto: Fragments, 2011. Photo : permission des artistes.
Le désordre des choses
Galerie de l’UQAM, Montréal, du 9 janvier au 21 février 2015
 
Paradoxal s’il en faut, l’exposition Le désordre des choses qui inaugure l’année 2015 à la galerie de l’UQAM participe d’une cartographie convaincante de pratiques actuelles polyformes émoussant l’autorité des régimes disciplinaires. D’apparences consensuelles, les œuvres se révèlent toutefois l’occasion d’une réflexion hétérogène ancrée dans les marges de l’ordre, en périphérie de la norme et du convenu. Se jouant à perméabiliser ces espaces interstitiels par les voies du détournement, de l’humour et du malaise, les œuvres exposées opèrent un glissement réussi vers la dissidence, convoquant l’art à titre d’espace micropolitique de résistance.
 
Judicieusement installée en début de parcours, la rhétorique caustique de l’artiste Mathieu Lefèvre jette d’emblée les bases d’une exposition qui a de quoi déranger. Pied de nez aux diktats esthétiques issus de la hiérarchisation séculaire des arts, les peintures sculpturales It Just Comes out Naturally (2010) et That’s Deep (2010) émettent un commentaire corrosif sur le mythe du génie créateur et questionnent par la bande la légitimité et l’ingérence de la critique d’art dans les sphères hautement ségréguées de la pratique artistique contemporaine. Un regard métacritique pertinent de la part des commissaires, Thérèse St-Gelais et Marie-Ève Charron, qui laisse présager peu d’angles morts pour la suite.
 
Faisant écho au travail de Lefèvre, la vidéo Continental Divide (1994) de Rosemarie Trockel parabole la violence insidieuse et oppressante du milieu artistique et propose de ce fait une critique de la valeur arbitraire du discours historique comme lieu de savoir objectif. À rebours, l’intervention artistique Parlons d’œufs ! (2010-2015) d’Arkadi Lavoie Lachapelle, réalisée une première fois devant le musée d’art contemporain en 2010 puis réactivée devant la galerie de l’UQAM la journée du vernissage de l’exposition n’est pas sans puiser dans la critique institutionnelle. Un acte de résistance poétique qui met en exergue les mécanismes de régulation de l’institution muséale tout en offrant parallèlement la preuve indéfectible que pareil geste fait rarement consensus. The Trainee (2008) de l’artiste finlandaise Pilvi Takala explore quant à elle le pouvoir aliénant des structures d’autorité et les conditions de leurs mises en échec. Engagée à titre de stagiaire pendant un mois dans une société comptable, l’artiste brille par sa nonchalance et son atonie, écoulant les journées à errer dans l’ascenseur ou à fixer le vide. Un PowerPoint rend compte de l’indignation ambiante, mais plus encore, de l’injonction à la productivité qui entoure la performance et que l’artiste, par le biais de la résistance et de la contre-productivité, désamorce avec humour. Une stratégie réitérée ici dans la proposition double de Michel de Broin : Shared Propulsion Car (2007) et Le Procès/The Trial (2015). Suivant une performance aussi hétéroclite que subversive impliquant une voiture métamorphosée en vélo octopode, Le Procès/The Trial dévoile la mise en œuvre de l’ordre et sa mise en scène. Une approche ludique qui donne à voir la théâtralité du système judiciaire pour en fragiliser les frontières, laissant à l’art le soin d’en contaminer les structures disciplinaires.
 
Métaphore de la quotidienneté, le sens de Bulto (2011), œuvre bicéphale de Melanie Smith et Rafael Ortega, réside précisément dans son mode opératoire et sa banalité apparente. Trimballé dans les rues de Lima, cet immense paquet ficelé incommodant et informe perturbe le flux urbain et sert de prétexte à une rencontre intuitive et performative avec la capitale péruvienne et ses gens. Le caractère ludique et improvisé de l’opération conjugué à l’inusité de l’objet en question opère un retournement du regard, focalisant l’attention sur le contexte de présentation plutôt que sur l’objet lui-même. Une mécanique qui fait écho aux œuvres photographiques d’Emmanuelle Léonard. De manière sensible et probante, l’artiste nous présente des lieux voués à l’enfermement et l’observation, reprenant le thème de la surveillance avec cette esthétique archivistique qui lui est propre. Ici, la présentation des œuvres nous fait penser au panoptique de Foucault, dévoilant de ce fait notre participation tacite à la société disciplinaire. Décidément, le malaise s’installe.
 
Un malaise bien palpable dans le travail de Maria Marshall, Catherine Opie et Christine Major. Adroitement regroupées les unes près des autres en fin de parcours, les œuvres I Love You Mummy, I Hate You (2001), Self Portrait/Nursing (2004) et Champ d’action (2014) créent un dialogue télescopant maternité, sexualité, identité de genre et pratique artistique de manière à créer une tension autour de ces enjeux, de leurs chevauchements et de leurs desseins. Dans ce cas, la réponse semble ne pas se situer du côté de l’entente et du dicible, mais plutôt dans la faille et l’indiscipline. D’obédience politique, la pratique engagée d’Édith Brunette prend ici la forme d’entrevues filmées au collège Lionel-Groulx pendant les évènements du Printemps Érable de 2012. Loin d’engendrer ce qu’elle présage, l’œuvre Consensus (2012) fait plutôt état des dissensions entre les protagonistes des diverses factions concernées par la grève étudiante et du dialogue impossible entre elles. En ce sens, la vidéo met en exergue les mécanismes caducs du système démocratique, laissant transparaitre l’asymétrie décisionnelle propre à chacun des groupes sociaux. Une réflexion aussi sur le pouvoir même de l’art, sa faillite à colmater les brèches, à faire lui-même consensus.De manière convaincante, Le désordre des choses aborde différentes postures critiques par le truchement de regards croisés sur les lieux communs du pouvoir. Si la forme de l’exposition n’appelle toutefois pas au chaos que son titre annonce, le résultat n’en demeure pas moins probant et on y ressort certes déstabilisé.
 

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