Lauréate 2015 | esse 85

Concours Jeunes critiques
Maude Johnson
  • Vue de l'exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l'art de la performance au Québec et au Canada, Artexte, 2015. Photo : Guy L'Heureux, avec la permission d'Artexte
  • Vue de l'exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l'art de la performance au Québec et au Canada, Artexte, 2015. Photo : Guy L'Heureux, avec la permission d'Artexte
  • Vue de l'exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l'art de la performance au Québec et au Canada, Artexte, 2015. Photo : Guy L'Heureux, avec la permission d'Artexte
  • Vue de l'exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l'art de la performance au Québec et au Canada, Artexte, 2015. Photo : Guy L'Heureux, avec la permission d'Artexte
  • Vue de l'exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l'art de la performance au Québec et au Canada, Artexte, 2015. Photo : Guy L'Heureux, avec la permission d'Artexte

L’espace performatif de la recherche actuelle : entre bibliothèque et salle d’exposition

À l’heure où la discursivité s’impose comme un enjeu essentiel à la compréhension des pratiques artistiques, l’exposition Une bibliographie commentée en temps réel : l’art de la performance au Québec et au Canada s’inscrit en tant que témoin d’une liaison entre recherche et art contemporain.

Présenté à Artexte du 30 avril au 20 juin 2015, l’évènement constitue la première étape d’un projet universitaire d’envergure mené par la professeure de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Barbara Clausen et son équipe de recherche et de commissariat. S’articulant autour de l’intervention de plusieurs acteurs du monde de l’art, particulièrement des artistes, le projet de recherche prend la forme d’une bibliographie annotée qui poursuit l’ultime objectif d’un rassemblement exhaustif des écrits liés à l’art performatif québécois et canadien. En plus de la participation de Tim Clark, de Sylvie Cotton, de Doyon/Demers, de Michelle Lacombe, de Tanya Lukin Linklater, de Tanya Mars, de Johanna Householder, d’Alain-Martin Richard, de Clive Robertson et de Guy Sioui Durand, Sylvie Lacerte, Richard Martel et Jacob Wren donneront des conférences dans l’espace d’exposition. Signée par Hans Ulrich Obrist, la préface du livre How to Do Things with Art de Dorothea von Hantelmann postule la nécessité de modifier le format d’exposition par l’inclusion de manœuvres performatives afin de convertir la production d’exposition en production de réalité (1). À la suite de l’examen d’Une bibliographie commentée en temps réel, il ne fait nul doute que Clausen parvient efficacement à opérer cette modification par l’élaboration d’un espace au sein duquel se chevauchent les différentes fonctions attribuées au document en histoire de l’art.

Si l’exposition aborde l’art de la performance sous l’angle de sa condition réflexive, elle entend également (ré)établir son ancrage dans les pratiques discursives en misant sur « le fait que l’écriture, comme la recherche et la réflexion, [fait] partie intégrante de la performance, de son histoire et de son avenir en tant que genre d’avant-garde au Québec et Canada (2) ». D’emblée, il apparait que le projet de Clausen suppose une multitude de facettes : il génère à la fois un espace de recherche physique « habitable » et un outil numérique, suivant la mise à disposition du document en ligne. Plus encore, Une bibliographie commentée en temps réel révèle un paradoxe inhérent à l’art performatif, à savoir le rapport acte/documentation entre le temps vécu et court de l’évènement et le temps long dans lequel s’inscrivent les écrits. La mise en œuvre des effets discursifs de la performance appuie une actualisation de sa propre qualité discursive, offrant un repérage efficient des enjeux qui définissent son mode de production. Ainsi, l’exposition dresse le collectif au cœur d’un processus intellectuel à plusieurs niveaux, affirmant explicitement, par le fait même, la nature collective de cette forme d’art (3).

Un tapis mauve éclatant trône au sol de la salle, invitant le visiteur à se glisser dans cet espace à la fois feutré et incandescent, possiblement pris dans le paradoxe que suggère le propos de l’exposition : faire état d’une histoire de la performance au moyen des écrits qui furent réalisés sur le sujet. Ainsi, le visiteur se retrouve dans un espace à priori ludique en raison de la couleur et de la texture de la moquette, et inhabituel dans les possibilités qui lui sont offertes : il peut s’assoir directement au sol afin de parcourir l’une des impressions de la bibliographie commentée disposées sur une cimaise traversant horizontalement les quatre murs de la pièce, aux côtés des différents ouvrages sélectionnés par les acteurs mentionnés précédemment. À postériori, l’espace se dévoile comme un lieu de recherche au visiteur désireux de s’engager davantage dans cet examen approfondi « des réseaux complexes qui définissent les divers rôles et les rapports entre le performeur, le spectateur et leur époque (4) ». Sur un écran d’ordinateur installé au centre de la salle, les dix principaux collaborateurs expliquent leurs interventions par l’intermédiaire de vidéos qui se succèdent. Considérée comme un don phénoménal à l’ensemble de la communauté vouant un intérêt à l’art de la performance québécois et canadien, Une bibliographie commentée en temps réel allie la forme et le contenu de manière à activer une entreprise extracommissariale, c’est-à-dire susciter une curiosité qui dépasse largement le cadre défini par la mise en exposition. Elle réussit spontanément à engager le spectateur dans une équation non résolue qui demande, non sans exalter l’utopie du projet, son effort mental afin d’en accomplir l’objectif essentiel : montrer dans son intégralité « la vitalité de la réflexion en lien avec la performance (5) ». Cette vitalité, reconduite visuellement par la couleur vibrante du tapis, requiert et provoque simultanément le dynamisme intellectuel du public.

Visant manifestement à susciter ou à prolonger l’attention de ses différents acteurs – spectateurs, commissaires, artistes, chercheurs, etc. – afin de rendre à la performance québécoise et canadienne le rayonnement qu’elle mérite, l’exposition, en raison de sa temporalité et de sa posture collective, invite à une réflexion sur la notion d’auteur. Positionnant d’abord les auteurs des documents dans le passé au moyen d’une analyse ultérieure de ces documents par d’autres auteurs sous forme de bibliographie annotée, cette stratégie entraine également une traduction du passé dans le présent – temps de l’exposition – puis dans le futur, étant donné que les écrits serviront de fondements aux recherches à venir. D’autre part, la commissaire en tant qu’auteure subjugue, l’espace d’un instant, les différentes plateformes auctoriales. Tel que l’avance Lilo Nein dans « Le commissaire comme chorégraphe : de la signature dans les structures en mouvement », la popularité croissante de la notion de collaboration mène à « considérer la signature comme une fonction de l’interface entre le “vous” et le “je”, et non comme un instrument permettant de distinguer de manière absolue qui est ou n’est pas l’auteur d’une œuvre, et affirmer qu’il existe des différences progressives d’identification et de responsabilité possibles et nécessaires dans les conditions de travail contemporaines (6) ». Dans le contexte d’une exposition de la documentation, ce brouillage des frontières soulève de nombreuses questions liées à l’autorité de l’auteur dans le cadre académique. Il serait juste de s’interroger sur la performativité même de l’action auctoriale. Cet entrelacement affirmé sous le format collaboratif incite à la porosité d’une pratique dont l’autorité se fonde sur la notion d’auteur. Avec Une bibliographie commentée en temps réel, le visiteur se voit confronté à une multitude de couches auctoriales, si bien qu’il en arrive à délaisser l’auteur pour se concentrer sur le propos. Performé autrement, le concept d’auteur inclut le spectateur, non plus dans la constitution de son autorité, mais plutôt dans le désengagement de cette autorité en faveur de la visibilité du processus.

Forte de son bagage théorique et commissarial sur les pratiques performatives, Clausen livre un projet ambitieux et riche en pistes de réflexion. Sous l’égide de Artexte, l’exposition interroge le rapport entre documentation et actes performatifs en façonnant un contexte de recherche hybride qui fusionne la bibliothèque et la salle d’exposition. L’espace devient performatif grâce à l’activité de recherche qu’il met en avant et qui s’y déroule à différents degrés, selon l’engagement du visiteur. Véritable terrain de jeu pour le chercheur, Une bibliographie commentée en temps réel dépasse les attentes habituelles envers l’exposition documentaire en raison des contingences qui l’animent et de la subversion qu’elle opère.

NOTES

(1) Hans Ulrich Obrist, « Wily Stratagems », dans Dorothea von Hantelmann, How to Do Things with Art, Zurich/Dijon, JPR|Ringier/Les presses du réel, 2010, p. 6-7.

(2) Barbara Clausen et coll., Une bibliographie commentée en temps réel : l’art de la performance au Québec et au Canada, fascicule de l’exposition, Montréal, Artexte et Département d’histoire de l’art de l’UQAM, [s. d.], p. 4-5.

(3) Ibid., p. 5.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

(6) Lilo Nein, « Le commissaire comme chorégraphe : de la signature dans les structures en mouvement », dans Mathieu Copeland ( dir. ), Chorégraphier l’exposition, Dijon, Les presses du réel , 2013 , p. 185.

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