Joie malgré tout

Musée national des beaux-arts du Québec, l’Œil de Poisson, VU
  • Christian Boltanski, Animitas, 2017. Photo : Idra Labrie, permission du Musée national des beaux-arts du Québec
  • Christian Boltanski, Animitas, 2017. Photo : Idra Labrie, permission du Musée national des beaux-arts du Québec
  • Sarah Anne Johnson, série Fiel Trip, 2015, vue d’exposition, VU, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe
  • Sarah Anne Johnson, série Fiel Trip, 2015, vue d’exposition, VU, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe
  • Sarah Anne Johnson, série Fiel Trip, 2015, vue d’exposition, VU, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe
  • None Futbol Club, Work no101 : On air, 2016, vue d’installation, L’Œil de Poisson, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe
  • None Futbol Club, Work no101 : On air, 2016, vue d’installation, L’Œil de Poisson, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe

Joie malgré tout
Manif d’art 8 – La biennale de Québec

« Face à une époque difficile, une vague d’obscurantisme que nous connaissons tous à des degrés divers, la joie est particulièrement ciblée, attaquée, car elle représente quelque chose de très existentiel, la culture, le savoir et la conscience [...] et qu’il me semblait devoir défendre aujourd’hui1. »

La commissaire Alexia Fabre en charge de la série d’expositions interreliées élaborées dans le cadre de la Manif d’art 8 donne ainsi le ton de cette joie aux accents ambigus choisie comme thème de l’évènement et inspirée du roman L’art de la joie de Goliarda Sapienza. Les œuvres présentées se partagent le voile sombre dont notre joie contemporaine serait parée : joie entravée, devenue étrangère à elle-même, endeuillée. Les spectateurs se verront donc confrontés à une joie malgré tout, c’est-à-dire résolument inquiète, assiégée, une joie en butte à un malaise diffus généré par l’impossibilité inéluctable, patente, de sa propre expression plénière.

Le caractère oscillant de cette joie soucieuse qui peinerait aujourd’hui à advenir est manifeste dans la série photographique Field Trip (2015) réalisée par l’artiste de Winnipeg Sarah Anne Johnson dont le travail est accueilli par la galerie VU. Les photographies de Johnson mettent en scène des festivaliers croqués sur le vif, arrêts dérobés par l’objectif sur des moments de liberté fugace dont l’artiste a elle-même fait l’expérience, habituée qu’elle était à ce genre d’évènements qui ont coloré son adolescence. Les figures aux allures insouciantes semblent animées par une seule préoccupation, celle de s’abandonner à l’euphorie du moment vécu entièrement dédié au divertissement dont l’atmosphère enlevante teintée d’excès est transposée dans le traitement même des images. Celles-ci sont rehaussées de couleurs saturées et incrustées de matières brillantes qui se jouent de l’« indicialité » photographique à laquelle achoppe toute velléité de visée purement « documentaire ». Mais à bien y regarder, cet hédonisme se fissure, laissant entrevoir une déchirure essentielle au fond du regard fatigué, désenchanté ?, de quelques festivaliers tel celui couché en chien de fusil dans Peace : cet évènement douloureux d’un regard évoquant la fêlure de cette joie éphémère qu’il découvre, peut-être, tissée de facticité. Par ailleurs, les scènes photographiées donnent à voir des individus évoluant dans un cadre pastoral qui ne perd rien de son charme malgré cette présence intrusive comme en témoignent Hanging Flowers and Blue Ribbon et Big Rock. Ici une cannette de bière et une bouteille d’eau en plastique témoignent de leur passage : revers écologique à cet amusement bienvenu et libérateur. Chacune à la leur manière, les photographies de Field Trip nous font ressentir cette part impensée, sinon refoulée, d’une joie paradoxale, foncièrement troublée.

La galerie Œil de Poisson expose Work no 101: On air, une œuvre inédite teintée d’humour du duo d’artistes None Futbol Club fondé en 2009 à Paris. Plongée dans la pénombre, la Grande galerie est investie d’un immense prototype du pendule de Newton revisité par le tandem qui a substitué, aux traditionnelles billes en acier, des téléviseurs diffusant différents canaux d’information en continu. Le spectateur est invité à les manipuler afin d’imprimer le balancement caractéristique du pendule dans les téléviseurs insérés dans des cubes en métal. L’aspect rigolo, voire espiègle de la chose, l’amusement que procure le geste en apparence anodin, n’a en fait rien d’innocent et n’est pas sans se doubler d’un certain malaise. Le spectateur prend rapidement conscience que l’action posée participe d’un mouvement plus vaste qui dépasse largement la mise en scène dans laquelle il se voit invité à participer : mise en scène qui est d’abord une mise en présence tactile du jeu incessant d’actions réciproques auxquelles se livrent nos systèmes communicationnels et, par le fait même, les informations qui y sont dispensées, dont la fugacité, est déjouée par leur inscription sur des plaques de cuivre formant mosaïque sur le mur opposé au pendule. Le ton volontairement mi-figue, mi-raisin attribué à Work no 101 subvertit le caractère tragique de notre rapport au temps faisant la part belle à un présent qui s’hypertrophie à mesure que l’incessante mobilité informationnelle procèderait à l’étiolement du passé récent.

Pour la première fois, la Manif collabore cette année avec le Musée national des beaux-arts du Québec qui accueille plusieurs œuvres au pavillon Pierre Lassonde dont le second volet d’un vaste projet conçu par Christian Boltanski, Animitas, amorcé en 2014 dans le désert d’Atacama au Chili. L’œuvre vidéographique s’inscrit dans ce cycle qui, à terme, aura mené l’artiste en quatre lieux différents à travers le monde pour y présenter une installation éphémère aux principes de réalisation nomades, chaque itération se donnant à voir comme un paysage de plusieurs centaines de clochettes japonaises livrées aux éléments, soit trois cents dans le cas présent piquées au sol de l’île d’Orléans à Québec. La musique de ces « petites âmes » (animitas) mise en image est projetée sur une immense paroi proposant aux spectateurs une expérience immersive et singulière que Boltanski souhaite être celle d’un recueillement : « Sur le banc, devant la vidéo, ils pourront rêver ou méditer2. » Les clochettes, perce-neige enveloppées d’un brouillard hivernal, presque linceul lactescent possèdent quelque fonction commémorative. Elles entretiennent ainsi un dialogue avec la mort auquel fait contrepoint leur disposition particulière qui reproduit l’exacte position des étoiles dans le ciel du 6 septembre 1944, date de naissance de Boltanski, lequel rappelait à l’occasion d’une conversation avec Daniel Mendelsohn qu’« être artiste, c’est justement essayer de vivre avec les morts, de les faire revivre, tout en sachant pertinemment qu’il est illusoire de croire y parvenir3. » À cet égard, Animitas apparaît comme la manifestation d’un certain apaisement, toujours hanté par la perte, certes, mais davantage tourné vers l’acception de cet état des choses: « C’est le calme après la mort, dira Boltanski. Par rapport à mon travail, qui est très sombre, c’est lié à une sorte de calme. Les petites âmes sont apaisées4. »

1. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/810799/manif-dart-arts-visuels-joie-programmation
2.http://quebec.huffingtonpost.ca/2017/01/26/christian-boltanski-visite-quebec-entrevue-_n_14417642.html
3. Christian Boltanski dans Catherine Grenier, Christian Boltanski, Paris, Flammarion, 2009, p. 171.
4. Huffington Post, op. cit.

Légendes des photos
Images 1 et 2 : Christian Boltanski, Animitas, 2017. Photo : Idra Labrie, permission du Musée national des beaux-arts du Québec
Images 3, 4 et 5 : Sarah Anne Johnson, série Fiel Trip, 2015, vue d’exposition, VU, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe, permission de Manif d’art 8 – La biennale de Québec
Images 6 et 7 : None Futbol Club, Work no101 : On air, 2016, vue d’installation, L’Œil de Poisson, Québec, 2017. Photo : Renaud Philippe, permission de Manif d’art 8 – La biennale de Québec

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