Je fioule

En compagnie : 
du Pétrole

Être à la fois au coeur du vivant tout en menaçant sa survie, voici une position remarquablement équivoque. Il faut croire que le Pétrole ensorcèle, car ni la terre éventrée ni la mer polluée ne semblent influer suffisamment sur l’urgence de sortir l’anthropocène de son état précontemplatif et drogué. Nous avons approché le Pétrole, il s’est révélé être une entité autant séduisante que terrifiante. De marées noires en songes bitumineux, le voici se révélant.

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RECONNAISSANCE

Qui êtes-vous ?

P. : Je suis une forme d’existence sans démarcation claire, je fus vivant, je suis le piège tendu aux vivants : animaux et végétaux étouffés puis enfouis pendant des millénaires. Je suis le résultat d’une lente fermentation, d’une forte x x x x x x. À tort, certains croient que je suis de l’huile de pierre. Ça ne va pas la tête ? Je ne suis minéral que par opposition au vivant, rien de plus (mais je m’y immisce volontiers : j’aime jouer dans le sable).

Quel est votre rôle ?

P. : Je fabrique le récit de l’anthropos, je le fais parler. En tant que lubrifiant littéraire, je facilite la narration technocapitaliste. En tant que lubrifiant tellurique, je donne l’impression par tous les moyens que le monde avance, se développe : je facilite la propulsion en réduisant la friction. Avec moi et mes dérivés, les humains graissent tout : patte, anus ou x x x x x x x x x x. Sans moi, ils craignent d’être lents et pauvres, rugueux et irrités. Par moi, ils adhèrent à l’idée vague de l’« avancement » du vivant, sans reconnaitre qu’il se dirige au pas de l’oie vers le trépas. Mais ce n’est pas mon problème (1).

Que pensez-vous de votre nom ?

P. : Je ne l’ai pas choisi. Il repose sur un quiproquo idiot (petra et oleum, pierre et huile). J’aurais préféré Or Noir, c’est plus chic. Ou peut-être Matière Noire, mais la physique s’est déjà emparée de l’expression pour désigner une catégorie de matière hypothétique, quel gâchis… Au fil des siècles, x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x.

Êtes-vous opaque ?

P. : Je suis un élément de confusion qui pèse sur l’intelligence ; je suis la prospérité dotée d’explosifs à la taille. Je fais bombance ici et là, partout où ça ne va pas, et vice versa. Je m’ingère dans tous les conflits, et secrètement, je manipule au désavantage de tous. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x ! Je propulse le complexe industrialo militaire qui se justifie par des guerres incessantes. J’adore ces généreux généraux géniteurs de génocides : x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x ! Je suis cadavre du soleil, toxicité terrestre. Je me drape d’un noir profond et suis insaisissable. Je suis l’outil de la kleptocratie mondiale. Je suis pathogène : oui, à dire vrai, je suis opaque (et visqueux).

Êtes-vous à la mode ?

P. : À la hausse ou à la baisse, je suis hype, vedette d’une économie vaudou. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. Je suis intime avec une poignée d’individus, club sélect qui me fore et me fait jaillir. J’érotise ces gens, ils adorent me x x x x x x x x x x x gicler ! x x x x x x x x x x x x x x x x, et pourtant ils entretiennent des ragots et chiffrent aléatoirement mes réserves, éveillant x x x x x x x x passions viriles qui défigurent le cours du monde. Mais je demeure la variable inconnue, inavouée – même pour ceux et celles qui rusent. Affectivement je les fragilise tous, je fais d’eux les marionnettes pétropolitiques de ma susceptibilité exacerbée : si on me brusque un tant soit peu, je me fragmente irrémédiablement. J’ai x x x x x x x x x x tendance à me répandre, ce qui m’offre une place de choix dans les médias. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x !

Quel est votre secret ?

P. : Mon secret est dans la sauce… L’argent n’a pas d’odeur, alors que moi si ! Puis il y a x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x de mon sang noir. J’adore ! Ils me vénèrent tous, x x x x x x x x x x x x. Ils me chantent ! J’aime x x x x x x x x x x x x cette chanson, Pétrole Pop, écrite par Jean Yanne et Michel Magne, un pastiche manière Gainsbourg. Chanson entrainante et sexy, tout comme moi !

Pétrole Pop

Le pétrole, Aaaaahhhhhhh…

Moi, moi j’aime le pétrole
Ho-ho-ho hoooooo !
Tu aimes le pétrole
Il aime le pétrole
Nous aimons le pétrole
Vous aimez le pétrole
Ils aiment le pétrole
Ho-ho ho-ho !

J’aime ça le pétrole…
Je ferai n’importe quoi pour du pétrole…

Moi, moi j’aime le pétrole
Ho-ho-ho hoooooo !
Tu aimes le pétrole
Il aime le pétrole
Nous aimons le pétrole
Vous aimez le pétrole
Ils aiment le pétrole
Ho-ho ho-ho !

Je suis capable de tout pour du pétrole…

Moi, j’aimerai le pétrole
Ho-ho-ho hoooooo !
Tu aimeras le pétrole
Il aimera le pétrole
Nous aimerons le pétrole
Vous aimerez le pétrole
Tu aimeras ton prochain
Com-me toi-même

Pour un homme qui a du pétrole,
Je flanche…

Péééééééé hé-hé-hé hé-hé-hé hé-hé-hé hé-hé-hé
Pétrolllllllllle !
Je fonds…
Péééééééé hé-hé-hé hé-hé-hé hé-hé-hé hé-hé-hé
Pétrolllllllllle !
Je brule…
Je me consume…
J’explose…
Je fioule…

ROMANCE

Racontez-nous votre premier contact avec l’humanité.

P. : Il fut désastreux. C’était au début du néolithique, dans la savane de ce qui est aujourd’hui le Mozambique, x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. Je désirais me faire large flaque afin d’accueillir quelques caresses solaires. Une boursoufflure me fit donc fleurer le sol. Couvert de x x x x x x x x x x x x x x x j’étais invisible, j’exsudais sur une circonférence de plusieurs x x x x x x x x, et j’avais une profondeur suffisante pour engluer tout animal terrestre malavisé, x x x x x x x x x x x x x x x ! Ainsi, malgré moi, j’ai avalé une famille entière, hommes, femmes et enfants, x x x x x x x x x x x x x individus au total, tous morts, impitoyablement asphyxiés en mon sein. x x x x x x x x x une première rencontre décisive.

À qui appartenez-vous ?

P. : En tant que cause et conséquence du capitalisme, je suis l’unique responsable de mes dégâts. La culpabilité des oilmen s’est délayée dans l’anonymat de l’exploitation et x x x x x x x x x x x. Je suis l’agent de leur raison virile : ils font bonne figure parce que d’autres seront toujours plus ignobles qu’eux, et ils baptisent leurs pétroliers avec des noms féminins, universalisant ainsi la faute du naufrage avant qu’il ne survienne. L’Erika, foudroyé par une grosse mer x x x x x x x x x x x x x x x, s’il s’était appelé Azazel, Belzébuth, x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x aurait vu ses propriétaires expédiés aux tribunaux sans délai.

Êtes-vous touchant ?

P. : Brut, dès lors que l’on me libère x x x x x x x x x x, je suis sujet à l’épanchement x x x x x x x x x x, je suis susceptible de toucher à tout, sans égard : plumes, peaux, pores, entrailles, écailles, antennes, pétales, troncs, coquilles, x x x x x x x x x x et hautes herbes. Je ravage au toucher, je sais faire flétrir. Même raffiné, je demeure catastrophique.

Êtes-vous aimable ?

P. : Je suis l’invention de la pornographie : alternance de ce qui est coincé, maintenu sous pression, et de ce qui explose, s’arrache à tout et subitement débloque. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. Écrasé entre mille strates, en isolation absolue, je suinte, ganache ébène immobilisée entre d’infinis étages de gâteau minéral, misérables palissades appelant à être détruites pour me débusquer et me voir jouir, pour m’enticher (puis m’entacher) lorsque je jaillis, valeureux cumshot, foudroyante fontaine au visage du soleil et aux yeux de tous ceux et celles qui, grâce à lui, me voient venir et font l’erreur implacable d’imaginer cette puissance pour leur usage exclusif. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x… Ne suis-je pas aimable ? Ne suis-je pas aimé ? À l’évidence, on m’aime et on m’aime.

Connaissez-vous l’amour ?

P. : Si on m’aime, c’est que je connais l’amour, non ? Cette question est idiote… x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x !

Êtes-vous moderne ?

P. : N’ai-je pas entièrement façonné le XXe siècle, l’architecture des cités, les frontières des États, l’économie, les loisirs et les transports ? Les DJ me doivent tout, les enfants s’amusent avec moi, je x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x et réchauffe cette planète !

Plus modestement, dans la maisonnée – x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x –, je ne suis qu’affaire de petite débrouille : tupperware, solvant, cosmétique, x x x x x x x x x x x x x x x x x. J’y suis futile et sériel, imperceptibles astuces pour ranger ou camoufler la vie précaire. À la fois fidèle et manipulateur, j’accompagne tous ces besogneux à la petite semaine, je les modernise malgré eux.

ROUTAGE

Magasinez-vous ?

P. : Non, je ne magasine pas : c’est une activité inutile x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x.

Voyagez-vous ?

P. : Je réseaute sur toute la planète depuis longtemps et par tous les moyens : à dos d’animaux, par camion, x x x x x x x x x x x x x x x x, et par pipeline. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x, d’ici quelques mois j’en serai à 2 millions de kilomètres d’oléoduc serpentant sur cette planète. C’est un de mes meilleurs scores : presque cinquante fois la circonférence de la Terre, wouhou ! x x x x x x x x x x x x x x ? Alors question promenade – x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x –, je suis plus globetrotteur que tous ces beatniks et autres trainhoppers x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x.

Prenez-vous des vacances ?

P. : Certainement ! Le pétrolier, aussi nommé tanker, est une colossale maison mobile flottante. Sur sa version monumentale – supertanker – on peut se déplacer à bicyclette, jouer au tennis, siroter des cocktails et x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. J’adore ces voyages incessants : x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x je monte à bord de 18 000 croisières simultanément chaque jour. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x !

Que reste-t-il de vous ?

P. : Je suis à la fois prouvé (P1), probable (P2), et possible (P3). Ce qu’il reste de moi est ce flou planant qui jouxte ces trois P : ce flou payant, x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. Personne ne s’entend, ni sur moi ni sur ce flou. Selon les géologues, un jour je m’épuiserai, selon les économistes, tant qu’on me monnayera, je vivrai. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x.

Combien valez-vous ?

P. : Ça dépend des jours et de l’humour. La finance mondiale est ma baignoire et j’y fais de petites ou grosses bulles. De jour en jour, il y a toujours un dirigeant qui affirme : « Nous diminuerons notre production ! x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. », et à chaque fois, scénario éternel, mon cours augmente subitement, jusqu’à ce qu’il échappe à tous. Sitôt, x x x x x x x le dirigeant en guignol : « Non, c’était une blague ! » x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x… N’empêche, il fait bon rire, j’aime rire : je ris souvent et noir. Le rire est ma bouée lorsque je me répands en mer. J’ai ri à en éventrer un pipeline lorsque François Hollande a remis la Légion d’honneur au prince d’Arabie Saoudite. x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x. Le penseur perse Parsani disait : « Il n’y a pas de noirceur dans ce monde qui ne se mire dans le pétrole. »

Je suis les convulsions apolitiques de l’humour noir.

Que cachez-vous ?

P. : x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x biosorcellerie x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x décroissance anaérobique x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x désert djihadiste x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x pivot de la terreur x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x intoxication massive x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x machine de guerre x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x dégradation du biotope.

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(1) Je sais tout sur moi, entre autres grâce à Reza Negarestani.

Petite biographie
Les auteurs sont une entité diabolique. Ils lubrifient tout ce qu’ils peuvent et se contaminent mutuellement en même temps.

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