Dossier | J’ai peur, donc je vis

J’ai peur, donc je vis
Par André-Louis Paré

Ce quelque chose que nous sentons nôtre – et que justement pour cela nous craignons à l’extrême –, c’est très exactement la peur. C’est de notre peur que nous avons peur, de la possibilité que la peur soit nôtre, que ce soit nous en propre qui ayons peur.
- Roberto Esposito (1)

Depuis un certain temps, le phénomène de la peur est surtout abordé dans un contexte politique. Comme sentiment humain, facilement exploité, la peur s’identifie alors à une question de pouvoir. Ce qu’Amnistie internationale appelle « la politique de la peur » est donc utilisée comme stratégie afin de justifier, au nom de la sécurité, certains contrôles pouvant mener à des abus. Dans ce cas, il devient compréhensible qu’il faille combattre la peur. C’est la thèse que défend, dans un livre récent, le politicologue Robin Corey (2). Selon ses dires, comme « instrument majeur de domination », la peur est un sentiment purement négatif qui paralyse notre capacité de juger. Sans doute, d’un point de vue politique, la peur peut engendrer des réactions négatives et, notamment, nuire au lien social au sein de la communauté. Elle peut aussi conduire à la soumission d’individus et même, sous un régime de terreur, devenir une forme de conscience collective (3). Nonobstant ces faits, lesquels expliquent, à partir d’une interprétation psychologique, les effets de la peur sur une population, il ne faut pas réduire le sentiment de la peur, comme le fait Corey, à une « idée politique ». Tout comme l’ennui, la tristesse ou la joie, la peur est d’abord une affection ancrée au cœur de la subjectivité humaine. Elle est une manifestation élémentaire de ce qui nous lie émotivement au monde. Elle fait voir et sentir, sans raison et pour un instant, le monde redoutable, menaçant, sinon effrayant. C’est pourquoi, comme émotion qui affecte notre manière d’être, la peur est pour plusieurs écrivains une source d’inspiration. De plus, depuis l’avènement du cinéma, la peur est aussi ressentie par l’entremise d’images et de sons insérés dans une trame narrative et agencés de manière à produire une atmosphère d’épouvante.

Mais qu’en est-il dans les arts visuels ? Faut-il s’en tenir, comme pour la peinture et la sculpture, à la représentation ? Dans ce cas, Le cri d’Edvard Munch est sans doute une des œuvres peintes qui représente bien l’effet de la peur sur un visage ; mais on pourrait aussi regarder du côté de la peinture fantastique, dont certaines œuvres suggèrent l’idée de la mort qu’il nous faut craindre (4). Par contre, lorsqu’il s’agit d’échapper à la représentation et d’offrir aux spectateurs d’autres dispositifs d’interrogation sur le réel, rendre compte du phénomène de la peur n’est pas aussi simple. On peut, bien sûr, vouloir par divers moyens critiquer la « politique de la peur », comme savent le faire certains artistes (5) ; on peut aussi, dans une toute autre perspective, vouloir approcher la peur uniquement comme affection. Mais, dans ce cas, il faut se méfier de la manière d’esthétiser cette émotion. Sur le plan esthétique, l’atmosphère qui se dégage de la peur doit éviter les « états d’âme » et viser plutôt une « tonalité » – une Stimmung aurait dit Heidegger – à partir de laquelle une relation au monde ambiant sera éprouvée. Or, justement, en s’intéressant à la dimension sociale de la peur, l’œuvre multidisciplinaire de Sébastien Cliche tente de créer des ambiances où se découvrent diverses réactions face à celle-ci. Tout en faisant référence à certains textes littéraires, je me propose d’examiner ce qui nous est montré du phénomène de la peur dans le travail de cet artiste, surtout lorsque ce phénomène se trouve intimement lié à notre être en commun.

D’un point de vue existentiel, la peur est une manière d’être en situation dans le monde qui contribue à transformer instantanément notre appréhension des choses et des autres. S’agissant d’une expérience qui nous saisit tout entier, l’affection de la peur est alors partie prenante de ce que veut dire vivre, exister. Ainsi, la peur est loin d’être un accident dont on pourrait se débarrasser. Avant d’être une « chose pensante » – comme le mentionne Descartes –, l’homme est un être affecté. Et, à en croire l’auteur d’Au cœur des ténèbres, Joseph Conrad, la peur comme affection semble être première. Il est toujours possible de nier l’amour, la foi, la haine, et même le doute, mais aussi longtemps qu’un être humain tient à la vie, il ne peut supprimer la peur. C’est que la peur et la vie sont unies à jamais. Par exemple, si Martha, à la toute fin de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ?, répond à son mari : « Moi, j’ai peur... Moi, Georges, j’ai peur », c’est que cette peur révèle un constat d’impuissance devant l’impossibilité du couple de construire quelque chose à deux (6). Dès lors, le titre a beau mentionner le nom d’une célèbre romancière anglaise, Qui a peur de Virginia Woolf ? réfère plutôt à une chanson pour enfant où il est question du grand méchant loup. Mais, dans cette histoire où la dispute entre les deux époux fait rage, ce qui alimente la crainte est moins le danger représenté par la bête féroce que la détresse d’un être qui se sent complètement désemparé face à la vie. C’est cette même troublante humeur que ressent le personnage principal du film La peur de la peur de Rainer Werner Fassbinder. Enceinte d’un deuxième enfant, Margot Staudte se retrouve à vivre également une situation étrange et énigmatique où elle se sent soudainement « désaccordée » face aux choses et aux autres qui lui étaient familiers (7).

En somme, la peur demeure indéracinable jusqu’au moment où nous acceptons d’abandonner la vie. Les kamikazes, par idéologie, sont des gens qui ont vaincu la peur, l’ultime peur : celle de mourir. Autrement, la mort inquiète l’être de son anéantissement. Comme on le sait, la phénoménologie existentialiste en a fait son leitmotiv. Selon Heidegger, l’être-pour-la-mort est l’essence même du souci pour la vie. C’est pour cette vie qui nous est donnée que la peur se fait angoisse. D’ailleurs, la peur de la mort nous distingue de l’animal. Alors que l’animal ne vit que dans l’instant, l’homme peut anticiper la menace, le danger. Il peut imaginer sa propre disparition. Bref, il a la capacité de se faire peur. C’est que l’être sensible chez l’humain n’est pas que physique, il a sa part d’imagination. Autrement dit, l’affection est aussi une auto-affection. Il y a en effet chez l’homme un pouvoir de s’émouvoir ; ce qui n’est pas sans nous procurer parfois, sur le plan purement esthétique, du plaisir.

Dans une installation intitulée DisastAir, Sébastien Cliche met en scène notre crainte de la mort, alimentée par son anticipation (8). Sous le mode de la parodie, celle-ci rappelle aux spectateurs l’horreur de vivre une catastrophe aérienne. Que faire alors, sinon s’abandonner, laisser l’irrémédiable suivre son cours ? S’appuyant sur des dessins inspirés des guides de survie, d’une vidéo et de textes nous rappelant, non sans humour, de lâcher prise, l’installation souligne combien à cette heure fatidique notre volonté n’a aucun contrôle sur l’événement. Il n’est plus question de maîtriser ce qui est hors de soi. Seule importe notre attitude vis-à-vis de nous-même. Or, justement, la peur est souvent liée à l’inconnu. La peur est la peur de soi devant quelque chose que l’on ne comprend pas. Dans cette zone frontière, celle qui se trouve entre ce devant quoi on a peur et l’angoisse du néant, il y a le sentiment d’être isolé du monde commun. Pourtant, même en ces circonstances, le « je » n’est jamais totalement seul. La peur « que nous sentons nôtre » nous est aussi étrangère. Elle est, comme le précise Roberto Esposito, « notre “autre”, qui nous constitue comme sujets infiniment séparés de nous-mêmes (9)».

Plusieurs œuvres de Sébastien Cliche explorent également les difficultés de vivre en société. Dans un cycle d’expositions présenté en 2002-2003 ayant pour titre générique L’existence simplifiée et constituée de trois installations : « Vivre blessé », « La Réserve » et « Accidents de la vie courante », l’artiste met l’emphase sur le besoin de sécurité causé par notre inquiétude face à la peur. Il analyse surtout par l’image et le texte notre « désir de vivre sans accident ». Même au sein du plus banal quotidien, les craintes de toutes sortes peuvent développer diverses pathologies. Sous un mode visiblement ironique, Cliche ébranle, à partir de l’image du chez-soi, la frontière qui supposément distingue le dehors et le dedans, le privé et le public, l’intérieur et l’extérieur. En somme, dans son contexte moderne, la maison est conçue comme un endroit où l’on se pense à l’abri. Pourtant, selon ces diverses expositions, elle symbolise un malaise. Comme milieu ambiant, l’espace domestique est aussi un endroit où s’infiltrent nos obsessions face au besoin de sécurité. Surtout lorsque nous sommes obsédés par un quotidien parfaitement contrôlé. Or, ce désir de surprotection, encouragé par une société de consommation, nous fragilise davantage.

C’est que la peur ne s’oublie pas. Elle demeure présente comme toute vérité qui aime se cacher. Dans ces trois installations, elle se manifeste sous la figure de plusieurs personnages – hommes ou femmes – portant des cagoules. Dans les Vanités, le crâne humain représente notre être mortel ; ici, les têtes cagoulées symbolisent la peur intestine que l’on projette sur l’autre. Comme alter ego, autrui est alors celui qui menace ma quiétude et me fait craindre le pire. Il vient détruire l’harmonie souhaitée au sein de la communauté. L’homme n’est-il pas, comme le dit Thomas Hobbes, un loup pour l’homme ?

La série de photographies présentée en 2006 et intitulée Refuges porte de nouveau sur ce désir de sécurité provoqué par la peur. Visuellement, ces photographies se présentent sous des atmosphères d’étrangeté. On y voit, par exemple, une cabane faite de planches et recouverte d’une bâche devant une falaise en bordure d’une forêt ; il y a aussi l’intérieur d’une forêt à la lueur de la nuit ou encore une sorte de refuge situé en forêt où l’on peut présumer que quelqu’un vit en reclus. La forêt, lorsqu’elle est apparemment sauvage, peut susciter des craintes. C’est l’habitat naturel des animaux, dont certains peuvent être féroces. Dans notre imaginaire, la forêt trace une frontière entre le monde domestiqué et le monde fantastique ; entre les mondes végétal et animal et celui plutôt artificiel de l’humain. Déjà, dans une exposition antérieure, La vie en forêt, Cliche avait pointé du doigt la peur de se trouver dans cet univers méconnu, sans autres repères qu’une trousse de survie. Mais dans cette exposition, la forêt est surtout considérée comme un lieu de réconfort. Au dire de Jean-Paul Sartre, le refuge est une réponse possible face à un monde dont on souhaite s’évader (10). Se réfugier est donc une des réactions que l’on développe face à la peur. Les titres qui accompagnent les œuvres sont à ce sujet on ne peut plus clairs : On retire une plus grande satisfaction à vivre ses échecs seul ; La méfiance est tout ce dont vous avez besoin pour garder de bons rapports humains et Dans la solitude, il n’y a pas de trahison. Mais ce refuge dans l’isolement volontaire est évidemment une fuite. Cela relève d’une conduite qui nous fait croire, pour un temps, que nous sommes en sécurité. Autrement dit, cette fuite opère au niveau d’une conscience qui souhaite ardemment que la solitude puisse permettre d’avoir moins peur. À ce compte-là, la leçon que nous proposent les divers préceptes présentés comme titres aux photographies de Refuges encourage une vision solipsiste. Mais est-ce vraiment ce qu’il faut en conclure ?

D’abord, il est bon de savoir que les aphorismes qui servent de titres à ces photographies proviennent d’un travail développé lors d’une résidence à la Chambre Blanche (Québec) et qui a eu pour résultat un livre virtuel à consulter sur le web et intitulé Principes de gravité (11). En découvrant la table des matières, le lecteur-spectateur se retrouve devant six chapitres. L’un de ceux-ci, le dernier, a pour titre « Vie en société ». Pour prendre connaissance de ce chapitre, il nous faut faire des choix. Dans la préface, on nous a déjà avertis que le principe fondateur de ce livre est qu’en faisant des choix il nous fallait accepter de « perdre quelque chose », soit un autre conseil livré sous forme d’aphorisme. Comme la plupart des œuvres de Cliche où le texte importe autant que le visuel, ces aphorismes expriment des préceptes qui nous invitent à faire face à la vie. Mais, il faut aussi ajouter que ces leçons aiment les paradoxes. En ce qui a trait au thème de la peur et au désir de solitude ou de méfiance que cela engendre, ce chapitre nous avertit également que « le groupe est un mal nécessaire » ou encore qu’« échouer en groupe est rassurant ».

En somme, « Vie en société » suggère une sorte de méfiance salvatrice vis-à-vis de l’autre. On a beau fuir dans des attitudes magiques, la peur de l’autre en soi ne meurt jamais. Par conséquent, mieux vaut pratiquer le courage d’avoir peur sinon, comme le rappelle le titre d’une pièce de Fassbinder, cette peur nous dévore l’âme (12). En effet, la peur nous détruit seulement si l’on réagit négativement par la fuite et que, par conséquent, on tente de se construire une identité à partir de l’exclusion. Or, on ne peut vaincre la peur dans l’exclusion. On ne peut que vouloir la fuir, l’oublier, ce qui ne l’empêche pas d’exister. Dans le merveilleux texte Dans la solitude des champs de coton de Bernard‑Marie Koltès, deux personnages – le dealer et le client – entament, la nuit venue, un dialogue percutant sur la relation à deux lorsqu’elle prend forme entre le désir et la peur de savoir ce que l’autre peut apporter lorsqu’il nous est étranger (13). Chacun est alors confronté à sa propre peur, à son propre désir de l’inconnu, surtout lorsqu’on sait que chacun est un être capable de mettre fin à l’existence de l’autre.

Ce fut la grande intuition de Thomas Hobbes de mettre la peur au cœur de la sociabilité humaine. Comme le fait de vivre, la peur est ce qui nous est commun. On peut vouloir l’exploiter d’un point de vue politique, la substituer, comme le propose le philosophe, par une soumission volontaire au souverain et vivre ensemble sous une forte législation ; comme affect, on ne peut cependant totalement la vaincre. C’est pourquoi, sur le plan artistique, on s’est souvent inspiré de cette émotion qui explique tant de choses sur l’être fragile que l’on est. Le travail de Cliche en est un exemple. Avec ses diverses installations, il illustre les effets de la peur dans nos sociétés modernes, enclines au besoin de sécurité ; il rappelle aussi les difficiles relations que génère la peur au sein de la communauté. Mais, en même temps, sur un plan strictement esthétique, il souhaite placer le spectateur dans une situation ambiguë. Par exemple, les photographies de Refuges ont beau transmettre une « forte charge émotive », l’artiste souligne également que celles-ci cultivent « l’ambiguïté devant une situation non résolue », comme s’il valait mieux demander aux spectateurs de faire plus que de simplement s’émouvoir. Or, il est vrai que c’est sans doute la voie à suivre pour qui veut pratiquer le courage d’avoir peur.

NOTES
1. Roberto Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, Paris, Presses Universitaires de France (Collège International de Philosophie), 2000, p. 36.
2. Robin Corey, La peur : histoire d’une idée politique (traduit en français par Christophe Jaquet), Paris, Armand Colin, 2006.
3. Dans Peur, dit le spectre http://multitudes.samizdat.net/spip.php?article2241, mis en ligne le 10 février 2007, Brian Massumi analyse le processus de « politisation de la peur » orchestré par le gouvernement Bush à la suite du 11 septembre 2001.
4. Pensons à l’œuvre de Johann Heinrich Füssli intitulée Le cauchemar ou aux œuvres de Gustave Doré, notamment L’énigme. Il n’est pas inutile de rappeler, pour la suite de notre propos, que Doré a illustré de nombreux contes pour enfants dont Le petit chaperon rouge.
5. Une exposition collective ayant pour thème La culture de la peur / The Culture of Fear a eu lieu à l’été 2006 à Leipzig (Allemagne) à la Fondation Federkiel et présentait justement certains travaux d’artistes portant sur la perception de la peur dans nos sociétés. Parmi ces artistes, on retrouvait Mandy Gehrt, Maria Friberg et le collectif The Yes Men.
6. Écrite par Edward Albee, Who’s Afraid of Virginia Woolf ? est parue en 1962. On en trouve une traduction française chez Acte Sud (1996). Cette pièce a été adaptée au cinéma par Mike Nichols (Warner Bros. Pictures, 1966, 131 min).
7. Ce film a été produit par la WDR pour la télévision (1975, 88 min).
8. DisastAir a été présentée en deux volets : d’abord en 1998 à la Galerie Verticale (Laval) ; ensuite en 1999, à l’Espace Vidéographe (Montréal). Toutes les œuvres dont il est question dans cet article sont présentées sur le site de l’artiste : www.aplacewhereyoufeelsafe.com.
9. Roberto Esposito, op. cit., p. 39.
10. Jean-Paul Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions, Paris, Hermann, 1975, p. 45-47.
11. Ce travail a été présenté à l’hiver 2007 à la galerie de l’UQAM dans le cadre d’une exposition collective intitulée Basculer (commissaires : Julie Bélisle, Mélanie Boucher et Audrey Genois). Vous pouvez voir cette œuvre à l’adresse suivante : www.principesdegravite.ca.
12. Rainer Werner Fassbinder, La peur dévore l’âme, Paris, L’Arche, 1992.
13. Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, Paris, Minuit, 1986.

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