Dossier | Ground Zero : la domestication des restes ou le pouvoir de disposer

Ground Zero : la domestication des restes ou le pouvoir de disposer (1)
Par Louise Lachapelle

La connaissance du passé ressemblerait plutôt à l’acte par lequel à l’homme au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve.
– Walter Benjamin

L’étude de la reconstruction à Ground Zero a déjà permis de montrer qu’il aura fallu exclure rapidement la réalité des restes, débris et autres ruines pour produire le lieu de la catastrophe comme site où la construction est possible conformément au modèle du mythique recommencement américain (2). Il s’agit maintenant de prendre spécifiquement pour objet le traitement de ces restes : les vestiges matériels qui témoignent encore du 11 septembre sur le site du World Trade Center, comme les empreintes en creux laissées par l’effondrement des tours, le mur de fondation qui retient l’Hudson ; mais surtout ces restes que l’on choisit de jeter ou de retrouver, de conserver (au sens muséologique) ou d’enfouir, et leur vertigineuse prolifération dans les formes, les langages et les technologies d’une culture contemporaine exposée au danger.

La rapidité avec laquelle on procède à l’évacuation des débris et au nettoyage du site ne se justifie pas par la seule recherche de survivants et de restes humains. Elle vise à reconstituer une certaine clôture par un processus de domestication des restes. La rhétorique de la ville résiliente cherche ainsi à contenir l’événement, à l’enclore dans les limites d’une interprétation (3). Considérer le site de Ground Zero et sa relation aux déchets, ce n’est qu’une autre façon de constater que la «loi de la maison» (selon l’étymologie du mot économie), c’est aussi le pouvoir de disposer, qu’il s’agisse des personnes, des récits ou des choses. D’où le contrepoint photographique de cet article : des images d’un autre site, le dépotoir de Mbeubeuss en banlieue de Dakar, l’une des plus grandes décharges du continent africain. Comparer les détritus de Mbeubeuss et de Ground Zero suffirait à se convaincre de ce fabuleux pouvoir dont «nous» disposons lorsqu’il s’agit d’exclure et de dominer, s’il n’y avait aussi notre manière d’identifier et de traiter (ou de ne pas traiter) «nos» restes.

«“Déchet” est une catégorie changeante, “créée par triage”, rappelle Susan Strasser (4). Les non-déchets appartiennent à l’intérieur de la maison, les déchets sont rejetés à l’extérieur.» Paradigme de toute architecture, la maison renvoie à la ville et aux formes diverses et collectives de la clôture à l’intérieur desquelles nos pratiques culturelles exercent des fonctions d’intégration et de différenciation qui assurent la cohésion du groupe familial et social. La maison est donc aussi un mécanisme de domination et de contrôle, et l’une de ses principales fonctions concerne la transmission d’une culture et de mécanismes réconciliateurs dont le fondement demeure le sacrifice, qu’il s’agisse de l’art ou du don, des formes de l’échange, du marché ou de la guerre, ou bien du traitement de nos déchets. Ainsi donc «nous» croyons encore en notre pouvoir de choisir et, le plus souvent, «nous» choisissons de continuer à déplacer nos déchets vers les marges de «notre» propriété, «hors de notre maison» jusqu’aux frontières de «notre» culture. Cette économie des restes, c’est aussi une éthique qui inscrit dans l’espace les formes culturelles du sacrifice.

Les débris du World Trade Center seront ramassés et repoussés «hors de la ville» vers le site d’enfouissement de Fresh Kills à Staten Island, vers deux cours de ferraille du New Jersey et vers quelques sites de recyclage du métal (5). Créé en 1947 pour apporter une solution temporaire aux problèmes de l’accroissement des déchets produits par la ville de New York, les 3 000 acres du Fresh Kills Landfill étaient devenus le dépotoir exclusif de la municipalité, le plus grand site d’enfouissement au monde. Il sera finalement fermé après 53 années d’opération et après 25 années d’efforts de la part de la communauté riveraine visant à y faire cesser le transfert des déchets. Fermé le 22 mars 2001, le site sera rouvert le 13 septembre 2001.

L’évacuation des restes «hors de» Ground Zero réinstitue négativement une certaine clôture autour du site dont le centre se vide. Au cours de ce nettoyage, the pile becomes the pit (la pile devient fosse). Ground Zero fait l’objet d’une mise à distance et d’une réappropriation symboliques et sacrificielles. Le lieu est sacralisé et mythifié par les restrictions et les interdictions, ce qui favorise une domestication conquérante du site aussi bien que du sens de l’événement : restrictions de l’accès et de la circulation, interdictions de voir, de photographier, de montrer les ruines, les restes, les corps. Rapidement, les interdictions touchent aussi les mémoriaux spontanés et ces autres gestes qui s’inscrivent et se disséminent dans l’espace de la ville, dans les médias et sur le web en réponse à l’événement. Un processus de production de restes «nouveaux» qui ne sera endigué ni par les interdictions ni par le nettoyage du site ou par le ramassage des artefacts et des mémoriaux informels. Au contraire, Ground Zero provoque une incessante prolifération d’images, d’objets, de sons, d’histoires placée sous le signe de la mémoire et de la résilience.

«Ta maison brûle, tu cours vers l’intérieur, qu’est-ce que tu sauves ?», What do you save ? (New York Times) Cette question, soulevée par Bartholomew Voorsanger, l’un des architectes composant l’équipe de conservateurs mandatés sur les lieux par les autorités municipale et étatique, ne pose pas seulement le problème du traitement des restes dans l’immédiateté de l’effondrement des tours du World Trade Center.

What do you save ? c’est encore se demander : quel sacrifice «nous» sauvera ? Devant 1,8 million de tonnes de débris, comment choisir ? Au dépotoir de Fresh Kills, la pile de débris sera méticuleusement triée à la main. Il y a une «mission», elle relève du sauvetage, de la médecine légale et de l’enquête policière. Elle exige de retrouver des restes humains, des objets personnels et des indices pour de futures enquêtes. Elle comporte ses «experts», ses autorités et ses vérités. Ce triage implique des critères de sélection spécifiques ; la récupération des vestiges vise leur restitution aussi bien qu’une quête de sens. Avec la constitution de ces listes (d’objets, de victimes, de survivants, de compensés, etc.), par ces inventaires qui tendent à se fermer, le récit se met en place. La plupart des restes triés n’auront pas été «récupérés» au dépotoir de Fresh Kills ou à Ground Zero, ils y auront été «sauvés».

Les premiers choix sont improvisés et spontanés, les critères de sélection concernent le site du World Trade Center et l’effondrement des tours jumelles (6). Rapidement des institutions muséales sont convoquées et la quête de sens se précipite cherchant secours dans une certaine perspective historique et culturelle. À cette étape, les choix curatoriaux se différencient et les critères se spécialisent (7). Le récit tend fortement à s’aligner sur le discours dominant de la foi et du progrès, mais plus influant encore, serait le pouvoir d’attraction des formes culturelles de la foi et du progrès.

Ainsi les récits de résilience se verront efficacement relayés par le recours à l’autorité du musée et à son expertise, par la photographie et les pratiques d’archivage, institutionnelles ou informelles (sont ainsi archivés : artefacts, images, sites web, sons, histoires orales), par les différentes «monstrations des reliques» du 11 septembre 2001 (8), de même que par l’esthétisation des restes – cette autre forme de leur domestication – dans les nombreuses productions artistiques qui les représentent (photographie, littérature, cinéma, bande dessinée, site et art web).

À Ground Zero, la reconstruction repose sur cette dénégation socialement et économiquement productive qui est à la base de la rhétorique de la ville résiliente (Vale et Campanella) (9) et à laquelle contribue largement la domestication des restes du 11 septembre. Il s’agit fondamentalement de nier l’échec de la culture du sacrifice, une dénégation qui, ultimement, vise à sauvegarder cette même culture. La guerre contre la terreur cherche à répondre à l’agression de la même manière que la rhétorique de la ville résiliente cherche à répondre à la défaite symbolique. De la même manière, c’est-à-dire à partir de la même culture et des mêmes valeurs.

Au pouvoir d’achat et de consommation correspond un semblable pouvoir de jeter et de disposer. Le 11 septembre 2001 et notre réponse culturelle à cet événement offrent une formidable démonstration de ce double pouvoir. La destruction du World Trade Center semble défiée sous la forme d’un potlatch paradoxal qui procède par la valorisation des restes. Une surenchère de dépenses liées aux impératifs du traitement, de la conservation et de la diffusion des restes et, simultanément, un refus de la perte. Mais à qui s’adresse cette riposte symbolique si ce n’est à la culture même qui «accuse le coup» ? Une culture qui tente désespérément de se protéger du danger comme de ce qu’elle a exclu. Ainsi les restes domestiqués du 11 septembre 2001 conserveraient moins la mémoire d’un événement qu’ils ne serviraient à produire le souvenir salvateur d’une culture.

NOTES
1. Cet article s’inscrit dans un cycle de recherches en cours intitulé This should be housing / Le temps de la maison est passé soutenu par le FQRSC et portant sur les expressions de l’exigence éthique qui prennent forme dans les pratiques artistiques et culturelles contemporaines. Une première version a été présentée dans le cadre du colloque Fictions et images du 11 septembre 2001, Montréal, UQÀM, 14-15 décembre 2007. Actes à paraître. Collaboration à la documentation, Émilie Pinard, candidate à la maîtrise en sciences de l’architecture, École d’architecture de l’Université Laval. Remerciements à André Casault et Devora Neumark, ainsi qu’à Papa Djaye et Fal Mbaye récupérateurs à Mbeubeuss.
2. Voir articles précédents : Ground Zero, where do we go from here ?, sous la dir. de Bertrand Gervais et Christina Horvarth, Écrire la ville, Université du Québec à Montréal, Centre Figura de recherche sur le texte et l’imaginaire (coll. Figura), no 14, 2005, p. 183-196. «Ground Zero – Quand l’architecture, comme la guerre, devient préventive», Le Devoir, 11 septembre 2003, p. A7.
3. C’est le cas sur le site de Ground Zero, mais aussi dans cette imprécise zone de trauma où l’onde de choc se répercute sous la forme de détresses individuelles et sociales, et dans ces autres clôtures (ou restes) que sont le Homeland Security Department, la Security Fence et la Secure border initiative.
4. «Les villes américaines n’opèrent plus de dépôts d’eaux usées ou de porcheries aux abords des villes ; mais elles maintiennent encore des sites d’enfouissement et des incinérateurs [ajoutons des dépotoirs pour déchets toxiques] dans des endroits éloignés de tout sauf des citoyens les plus pauvres.» [Notre traduction] Susan Strasser, Waste and Want : A Social History of Trash, New York, Owl Books, 2000, 355 p.
5. Il y a une ironie certaine dans le fait que le lieu où fut construit le WTC est lui-même un ancien site d’enfouissement datant de l’époque coloniale. Malheureusement, l’économie d’espace ici ne permet pas de commenter le chemin emprunté par ces restes de métal.
6. La nécessité de conserver certains restes matériels fait immédiatement «consensus». C’est le cas de plusieurs vestiges des tours, les «structural remnants» (vestiges structuraux), de même que des fragments d’œuvres d’art. Ils quitteront Ground Zero pour être aussitôt transportés dans le Hangar 17 de l’aéroport international JFK qui tient lieu d’entrepôt, de réserve (au sens muséologique) et de sanctuaire. Les nombreux commentaires diffusés dans les médias insistent sur l’efficacité de cette «collection» lorsqu’il s’agit de communiquer les proportions catastrophiques de l’attaque, de faire ressentir le chaos et l’émotion brute, l’ampleur de l’événement ou sa puissance.
7. L’une des pistes privilégiées pour les suites de cette analyse concerne la constitution et la spécialisation de ces collections par les différentes institutions muséales, ainsi que les nombreuses expositions qui ont ponctué ce processus.
8. L’exposition 9/11 Tribute Tour, par exemple, circule dans plusieurs villes avant son intégration éventuelle au site de Ground Zero : quête de légitimité et de cohésion sociales aussi bien que collecte de fonds pour la construction de «l’autel», le mémorial Reflecting Absence.
9. «La résilience urbaine est un système d’interprétation proposé et développé par les leaders locaux et nationaux, et accepté par les citoyens à la suite d’un désastre. Qu’il soit équitable ou injuste, efficace ou intenable, ce cadre sert de fondement sur la base duquel la société se reconstruit.» [Notre traduction] Laurence J. Vale et Thomas J. Campanella, The Resilient City : How modern cities recover from disaster, New York, Oxford University Press, 2005, p. 340 et p. 353. Il n’y a qu’à penser au discours de G. W. Bush associant sécurité et économie intérieures et incitant les citoyens des États-Unis à consommer à titre de geste humanitaire ou aux invitations du maire Giuliani qui suggère de sortir, dépenser, consommer, en somme, «faire comme si de rien n’était !».

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