Fred Laforge, Comment ne pas être cynique ?, Centre Bang, Chicoutimi

Centre Bang
  • Comment ne pas être cynique ?, vue d’exposition, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon
  • Comment ne pas être cynique ?, vue d’exposition, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon
  • Comment ne pas être cynique ?, détail, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon
  • Comment ne pas être cynique ?, détail, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon
  • Comment ne pas être cynique ?, détail, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon
  • Comment ne pas être cynique ?, détail, Centre Bang, Chicoutimi, 2017. Photo : Paul Cimon

Topologies intempestives

L’exposition de Fred Laforge intitulée Comment ne pas être cynique ?, présentée au Centre Bang à Chicoutimi jusqu’au 11 novembre, joue la transformation ironique d’objets clairement identifiables, qu’ils appartiennent au quotidien et à l’expérience commune ou qu’ils fassent référence, explicitement ou de façon parfois cachée, à l’histoire de l’art. La monstruosité, cette théâtralisation de la réalité au sens étymologique du mot est mise en scène, humoristiquement programmée. Ici les torsions et contorsions apparaissent comme déclencheurs de métaphores, d’allusions, de tout ce qui détourne le signe de son lieu commun d’ancrage.

Quiconque connaît un tant soit peu la théorie de la relativité générale d’Einstein y verra l’inscription amusée, « cynique » même, du corps des visiteurs de la galerie, comme si ceux-ci, assimilés à une masse considérable, courbaient visiblement l’espace de la galerie et du même coup les objets qu’il contient, comme si le temps dont leur mémoire individuelle et collective est lestée participait, comme il se doit, à cette courbure des trois autres dimensions.

Les deux salles d’exposition sont astreintes à ces déformations rigolardes. C’est ainsi que l’un des célèbres portraits, Philippe IV à Fraga (1644) de Velasquez se présente tout courbé d’être exposé « moulé » à l’excroissance que l’artiste a fait pousser sur l’un des murs de la galerie. Et, tant qu’à s’amuser avec des images célèbres, le portrait du monarque fait face à un socle sur lequel trône un objet difficilement identifiable ; il faut qu’une âme charitable, visiblement dans le secret, vous dise qu’il s’agit du buste de Périclès qui orne tous les livres d’histoire du monde entier, pour que brusquement l’anamorphose se dévoile. C’est que l’œuvre de Crésilas, ou plus exactement la copie romaine qui seule nous est restée, a subi une réduction de taille, un semblant d’écrasement qui a tordu ses formes. Un « emballage » simulé dans du papier bulle, enfin se montre, comble de lèse-majesté, en plâtre ou du moins c’est ce qu’il semble. L’artiste a pris soin de ne mettre aucun cartel explicatif : titre, matière et procédé, peinture ou photo, marbre ou plastique, rien n’est précisé ; on pourrait ajouter ni même l’échelle des reproductions, quand c’est de cela qu’il s’agit. L’œuvre exposée n’est qu’un objet, muet et nu, même si parfois l’histoire lui a donné une identité qui a valeur de nom propre.

Visiter l’exposition, explorer l’installation c’est se retrouver pris avec sa mémoire, sans doute incertaine, livré à une appréhension désarmée des choses et du lieu ; c’est être renvoyé sans cesse de rimes en échos visuels, perdu, mais joyeusement. Ce labyrinthe d’images ne serait pas complet si ne trônait, à côté du roi dérisoirement déformé, une sorte de Minotaure mi-humain en jeans et baskets, mi-boîte de déménagement en bois, vide de tout contenu. Portrait en pied de l’artiste en déménageur ? Celui-ci non pas « mis en boîte », mais remplacé à mi-corps par le contenant à remplir, semble bien être en effet la seule légende de l’exposition : la matérialisation ainsi produite de ce que la topologie nomme invagination, une dialectique, ludique, mais inquiétante, de l’intérieur et de l’extérieur.

Pour mieux attirer l’attention sur ce parcours, dès l’entrée, à droite de la première salle, un tableau (peinture, photo ?) propose une indécision troublante : c’est un mur intérieur et une partie du plancher sur lequel il se dresse, mais la facture est telle que cela pourrait bien être un paysage… s’il n’y avait au niveau de ce qui serait alors la terre, deux prises de courant étonnamment rouges. Ainsi se met en place, avec une certaine hésitation, une mise en abyme de la galerie elle-même.

Dans la deuxième salle, deux autres tableaux, l’un avec prise de courant « normale », l’autre sans aucune prise de courant, composent une variation sur le thème de celui de l’entrée tant ils en sont proches visuellement, sauf qu’ici ils sont presque cachés, maladroitement, à la hâte dirait-on, par une feuille d’emballage fixée au mur au moyen de rubans adhésifs de couleur, formant un couvert que pourtant sa transparence invite le regard devenu voyeur à traverser furtivement. Comble de « cynisme », les tableaux encadrent une colonne – comme prise dans le paysage intérieur qu’ils finissent par évoquer – une de ces colonnes « salomoniques » dont Le Bernin, contemporain de Velasquez, avait le secret. Cette sculpture, puisque c’en est une, est comme le faux buste de Périclès, expressément écrasée, tordue, par une force considérable, pseudo marbre « mou », évoquant irrésistiblement les montres de Dali. Reprenant le paradoxe topologique du déménageur transformé en socle de la boîte qui l’efface, ce qui normalement tient un fronton extérieur ou lorsque à l’intérieur, un baldaquin quelconque, ne supporte ici que le vide de l’intérieur d’une salle. En fait, loin de le soutenir, la colonne, comme écrasée au point d’en être déformée, subit visiblement le poids du vide.

Une joyeuse sarabande mêle avec entrain baroque et surréalisme, les Grecs et BGL, et jusqu’au pop art de Warhol que semble discrètement convoquer, dans l’oxymore d’une antiquité à la fois utilitaire et contemporaine, un vase Ming transformé… en socle de bonbonne de propane, mais inversé, comme si le gaz devait descendre dans le vase plutôt que de monter vers les brûleurs. Et tout cela dans le charivari d’un grand dérangement. L’envers d’un mur préfini qui fait face au visiteur dès son entrée dans la première salle indique, en effet, que l’espace de la galerie n’est meublé que provisoirement et qu’il est susceptible, par définition, d’être défait, refait, même contrefait, quand un trickster comme Fred Laforge vient malicieusement s’y ébattre et y jouer aux billes avec les icônes de l’art, en activant symboliquement les forces gravitationnelles et les accidents toujours susceptibles d’advenir à l’espace, de le déformer, de le faire germiner.

Sorti de son tonneau, Diogène s’amuse de ses provocations et, en dangereux cynique qu’il est, serre amicalement la main de Dédale.

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