Dossier | La fragilité chez Sophie Calle : entre affect et collectivité

  • Sophie Calle, « Correctrice Valérie Lermite », Prenez soin de vous, DHC/ART, 2008. Photo : © Richard-Max Tremblay, permission DHC/ART Fondation pour l'art contemporain, Montréal

La fragilité chez Sophie Calle : entre affect et collectivité
Par Chantal Tourigny Paris

L’intime et l’affect sont des forces vives dans l’œuvre de Sophie Calle. Le principe du je et du jeu anime son travail et l’équivoque en est aussi un moteur, inscrit dans une narrativité oscillant entre réalités et fabulations. Ces modalités créatives insufflent une certaine fébrilité à l’œuvre. Ainsi, le travail de Calle semble être un beau cas de figure à penser dans l’angle du fragile. L’ensemble de son corpus s’est développé sur des problématiques et des modes opératoires porteurs de fragilités. Son art use de la vulnérabilité humaine, de la blessure du monde pour se constituer. Perte, douleur, solitude, échec, mort, absence, dérive sont à l’origine de ses créations, qui se présentent aussi fréquemment comme un exutoire aux écueils personnels de l’artiste. La place laissée au hasard, à l’inconnu, à la rencontre, l’ouverture faite à l’autre dans le processus de création sont, par ailleurs, des modalités de production qui précarisent à la fois l’œuvre dans ses issues et Calle elle-même.

Les débuts de Calle en tant qu’artiste semblent avoir posé les jalons de cette esthétique de la faille et de la contingence qui est sienne. Dans l’œuvre Les dormeurs (1979), elle invite 28 personnes, principalement des étrangers rencontrés sur la rue, à dormir tour à tour dans son lit afin de l’occuper sans interruption, huit jours durant. L’œuvre compile des clichés de ces corps saisis en des moments d’abandon, ainsi que les notes de l’artiste au sujet du déroulement de l’opération, qui fut parfois ponctuée de turbulences. La part d’aléatoire dans ces étonnantes rencontres est questionnable, comme il en va de l’ensemble de sa production, semée de vérités approximatives qui instaurent des zones incertaines. Quoi qu’il en soit, la prédominance du fortuit a jeté les bases d’une production par la suite truffée de mouvements erratiques, dont les sujets sont marqués du sceau de l’épreuve, de la douleur d’exister, de travers humains.

L’épreuve comme matériau, l’œuvre en partage
Dans deux œuvres de son travail récent, Où et quand? Berck (2004-2008) et Où et quand? Lourdes (2005-2008) (1), Calle se fait guider par une voyante, Maud Kristen, réputée pour ses talents. Elle remet ainsi son sort personnel et artistique entre les mains de cette femme. Bien que cette dernière ait hésité à participer au projet en raison du pouvoir que lui conférait l’artiste, elle accepte finalement de se prêter à l’exercice, se limitant à indiquer où Calle doit aller et quand. Les prédictions la mènent à Berck et à Lourdes, deux destinations mythiques, deux lieux cultes, l’un à dessein thérapeutique, l’autre à vocation miraculeuse, où les éprouvés du corps et de l’âme se rendent pour se délivrer de leurs maux. Les deux œuvres issues de ce voyage initiatique relatent en textes et en images le parcours de l’artiste qui, partie à l’aveugle, a sondé les forces de la synchronie répondant à sa quête de sens. Le principe du hasard et de la coïncidence agit encore ici comme force déterminante de l’œuvre, avec comme toile de fond la souffrance, la maladie et la mort.

Inscrite dans une même ascendance, l’œuvre Prenez soin de vous s’est développée dans le cadre d’une double affliction, soit la perte de la mère et de l’amoureux de l’artiste. Revenir sur ces processus permet de saisir l’ampleur de la portée du fragile dans le travail de Calle, fortement inscrit dans le matériau, dans les modalités et la finalité de l’œuvre, multipliant ses avenues. Dans Prenez soin de vous, Calle soumet la missive de rupture envoyée par son ex-amant à 107 femmes issues de divers corps professionnels, leur demandant de l’analyser dans l’optique de leur expertise. Cette opération a donné lieu à un exercice de traduction et d’interprétation en 107 voix, mis en image et en son par Calle. L’œuvre met en scène tout un déploiement savant et imaginaire, qui comporte autant de versions que de spécialisations. Par ailleurs, on peut penser que la démarche a aussi suscité des réactions personnelles des répondantes, car le propos de la lettre, le schisme amoureux, touche bien des cordes sensibles, celles des producteurs autant que des récepteurs à l’œuvre. Cette dynamique fait en sorte que le fait intime initial se fond dans le cumul et l’entrelacs des sens, se déleste de sa spécificité sous l’effet tautologique de l’appropriation et de la reprise du sujet par plusieurs intervenantes. Il en résulte une défétichisation puisqu’elle fait intervenir divers champs professionnels dans un même rapport de validité. Le principe de collaboration qui la constitue fait d’emblée basculer cette création dans le champ du relationnel. Cette œuvre est un pur acte de médiation, instituée par une dynamique participative faisant agir différents acteurs. Dans ce contexte, le rôle ultime de Calle consiste à fédérer les acteurs, à activer la médiation qui semble ici devenir le projet même de l’œuvre, son discours. Il est intéressant de noter que les trois expositions de Prenez soin de vous (2) ont donné lieu à autant de présentations différentes. Cette latitude laissée aux commissaires dans la mise en espace de l’œuvre donne lieu à des transformations qui en modifient la forme et donc la perception. Le livre de l’exposition (3), qui en présente le contenu dans son intégralité, devient lui-même une version distincte de l’œuvre, qui existe sous divers modes et dont les moments de production sont multiples. Bien que cette modalité de collaboration était présente en creux dans le travail antérieur de Calle, dans Prenez soin de vous elle culmine pour devenir une matrice créative, un enjeu constitutif. L’intertextualité et l’interdisciplinarité de l’œuvre font éclater ses sens et ses limites, multipliant les points de fuite. Une telle porosité, un tel éclectisme, un tel partage de la création ébranlent le faire artistique.

États d’art
Pour la sociologue contemporaine Nathalie Heinich, «une œuvre d’art ne trouve de place en tant que telle que grâce à la coopération d’un réseau complexe d’acteurs (4)». Son champ d’analyse prend en compte «tout ce qui intervient entre une œuvre et sa réception (5)» soit, pour reprendre les termes de Heinich, les personnes, les institutions, les mots et les choses qui agissent sur l’œuvre et participent de sa réalisation. Cette approche qui envisage l’art dans la perspective d’une sociologie de la médiation me semble être tout à fait en phase avec les mouvances de l’art actuel. En contexte hypermoderne, différents acteurs interviennent de fait dans les étapes du développement de l’œuvre, de concert avec l’artiste ou dans le prolongement de son travail.

De plus en plus, l’art emprunte et sollicite l’expertise d’autres sphères – sociale, scientifique, technologique etc. –, pour se constituer et se réfléchir. En contexte international, l’art doit aussi s’appuyer sur différents réseaux de collaborations (commissaires, partenaires institutionnels, subventionnaires, critiques, regardeurs et collectionneurs) pour se diffuser, se légitimer et se vendre. Il est tributaire de cette chaîne de partenaires. Ces modalités médiatrices, et les hybridations structurelle et sémantique qui les sous-tendent, ne sont pas sans ébranler la création actuelle et ses paradigmes. Raymonde Moulin, dans un recueil d’articles paru sous le titre De la valeur de l’art (6), au sujet de la genèse de la rareté artistique, démontre comment l’art contemporain a opéré un déplacement de la valorisation de l’objet vers l’auteur, et de la même façon, un transfert de la rareté. Depuis, l’idée de valeur artistique, autrefois rattachée à la matérialité, évaluée en termes d’authenticité, d’originalité et d’unicité, ne peut plus avoir cours sous les mêmes critères. Cette réflexion trouve son extension dans l’art du 21e siècle. D’une part, le principe de collaboration qui conditionne et constitue nombre d’œuvres actuelles induit une délégation de la production, une auctorialité (7) qui brouille les figures de la création et de l’auteur. D’autre part, une question s’impose : dans l’évanescence, l’ubiquité, la variabilité de ses formes et de ses contenus, changeant au gré des intentions et des lieux de monstration, comment archiver l’œuvre pour la pérenniser ?

Par le biais du processus de socialisation qui la constitue, Prenez soin de vous concentre de tels enjeux. Calle y problématise son propre statut ainsi que l’intégrité et la finalité de l’œuvre. Aussi, ce travail met en piste les dynamiques relationnelles qui ont cours dans les mondes de l’art et leurs usages – et, en creux, les modalités sociales de notre ère technologique. La création n’est plus le fait d’un seul et même acteur. L’écriture de l’histoire est devenue le privilège de tous, inscrit et partagé à l’écran comme dans les médias de masse, une situation grandement attribuable à l’omniprésence du web, et son mode opératoire, le réseau, ainsi qu’à l’éclatement des frontières qui s’y rattachent (8). Ces ouvertures sans précédent affectent l’art, interrelié au contexte dans lequel il prend source. En se faisant relation et amalgame, l’art se précarise. Ses nouveaux paradigmes de création s’inscrivent comme facteurs «fragilisants;» de la discipline, qui peine à se définir et à se circonscrire, l’art étant tantôt pensé sous le concept du malaise (Rancière), de l’indécidable (esse), de la crise ou du gazeux (Michaud). Paradoxalement, ses précarités font aussi sa force, à l’instar de Calle qui a tourné son malheur en action constructive. La médiation, la mixité du faire, des idées et des sens qui y ont cours constituent la part féconde de l’art, ce qui lui permet d’innover, d’évoluer, d’alimenter son langage et de s’offrir en partage.

NOTES
1. Ces œuvres ont été présentées à Paris, en septembre 2008. Pour en prendre connaissance, consulter le site www.galerieperrotin.com.
2. Pavillon français de la 52e Biennale de Venise, du 10 juin au 21 novembre 2007, salle Labrouste de la Bibliothèque nationale de France, Paris, du 29 mars au 8 juin 2008, DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Montréal, du 4 juillet au 19 octobre 2008.
3. Sophie Calle, Prenez soin de vous, Sophie Calle, catalogue de l’exposition présentée au pavillon français de la 52e Biennale de Venise du 10 juin au 21 novembre 2007, Arles, Actes sud, 2007, 425 p.
4. Nathalie Heinich, Sociologie de l’art, Paris, Éditions La Découverte, 2001, p. 58.
5. Ibid.
6. Raymonde Moulin, De la valeur de l’art, Paris, Flammarion, 1995, p.161.
7. Pour approfondir le sujet, voir Jean-Marc Poinsot, Quand l’œuvre a lieu, l’art exposé et ses récits autorisés, Villeurbanne / Genève, Institut d’art contemporain / Musée d’art moderne et contemporain, 328 p.
8. Une idée développée par Grégory Chantonsky, dans le cadre d’une communication portant sur le «customérisme», présentée à Vidéographe Production, Montréal, le 11 octobre 2008, dans le cadre de la formation DAISI (Design des arts interactifs et esthétique de l’interactivité).

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