Finaliste 2016 | esse 88

Concours Jeunes critiques
Maxime Labonté Valiquette
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Holy Bible, publié par MACK, mackbooks.co.uk. Photo : © Adam Broomberg et Oliver Chanarin 2013, permission de MACK
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Holy Bible, publié par MACK, mackbooks.co.uk. Photo : © Adam Broomberg et Oliver Chanarin 2013, permission de MACK
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Holy Bible, publié par MACK, mackbooks.co.uk. Photo : © Adam Broomberg et Oliver Chanarin 2013, permission de MACK
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Violence Divine, vue d'exposition, Parisian Laundry, Montréal, 2015. Photo : Photo : © Ron Diamond / Le Mois de la Photo à Montréal, permission des artistes
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Chronicles 1&2, Divine Violence, 2013. Photo : © Broomberg et Chanarin, permission des artistes et Lisson Gallery, Londres
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Revelations, Divine Violence, 2013. Photo : © Broomberg et Chanarin, permission des artistes et Lisson Gallery, Londres
  • Adam Broomberg et Oliver Chanarin, Genesis, Divine Violence, 2013. Photo : © Broomberg et Chanarin, permission des artistes et Lisson Gallery, Londres

Pour lecteurs avertis : The Holy Bible d’Adam Broomberg et Olivier Chanarin

La dernière édition du Mois de la Photo à Montréal avait pour thème la condition post-photographique qui selon le commissaire invité Joan Fontcuberta « renvoie à la photographie qui déferle dans l’espace hybride de la sociabilité numérique, une conséquence de la surabondance visuelle »(1). Dans un contexte de dématérialisation de la notion d’auteur, cette thématique illustrait une diversité d’œuvres démontrant de nouvelles utilisations de l’image. Parmi celles-ci, le projet The Holy Bible (2013) d’Adam Broomberg et d’Olivier Chanarin, duo de photographes londoniens, était présenté à la galerie Parisian Laundry. Le projet étant présenté à l’origine sous forme d’une réplique quasi parfaite d’une Bible, on a ici opté pour un montage de diverses pages encadrées. Les auteurs de cette Bible illustrée ont sélectionné 512 photographies pour ensuite les apposer directement sur les pages dont certains mots ou portions de texte sont soulignés. Les images proviennent de l’Archive of Modern Conflict à Londres, une collection privée de photographies trouvées qui constitue un immense répertoire d’images de contexte de guerres ou de catastrophes, des débuts de la photographie à nos jours.

The Holy Bible rassemble donc une grande variété d’images vernaculaires : scènes de guerre, scènes du quotidien, portraits, clichés pornographiques, etc. Le contenu photographique fait passer d’un extrême à l’autre, de dégoût à quiétude en alternant d’une part, images d’atrocités, telles que des cadavres pendus à un arbre ou empilés dans un charnier et, d’autre part, images anodines, comme celle d’une femme se prélassant dans une piscine ou d’un téléviseur éteint dans un salon. D’une troublante actualité, la Bible profane de Broomberg et Chanarin présente un montage de photographies personnelles illustrant une récurrence de sujets abordés par le texte sacré, soit la guerre, le péché, le désir, l’humiliation et l’absurdité.

Du mashup biblique à l’adoption photographique

Suite à une visite des archives de Bertolt Brecht, Broomberg et Chanarin se sont inspirés de sa Bible personnelle dans laquelle il conservait des photographies et des images publicitaires glanées pendant trois décennies(2). La démarche non linéaire et instinctive des deux artistes s’inscrit dans un processus de réutilisation et de recontextualisation analogue. L’association du texte et de l’image vernaculaire s’opère dans un processus de confrontation provoquant des rapprochements entre des éléments éloignés dans l’espace et dans le temps, un phénomène propre au contraste anachronique rappelant le punctum barthésien. La sélection des images s’est effectuée après de nombreuses combinaisons expérimentales s’apparentant au processus d’association visuelle du célèbre Atlas Mnemosyne d’Aby Warburg. Surnommés Bible mashers(3) par le journal The Telegraph, ils remettent en question la notion de droit d’auteur et de propriété intellectuelle. La culture du mashup, prônant la liberté d’utilisation de productions artistiques (constituant parfois des emprunts non autorisés), a d’ailleurs suscité un vif intérêt dans le cadre du Mois de la Photo 2015 qui comptait un nombre important de projets réappropriationnistes. Joan Fontcuberta préfère toutefois parler d’adoption plutôt que de réappropriation, car cette expression « privilégie l’acte de choisir » contrairement à la notion de réappropriation qui connote une « transgression du vol »(4). Le projet Broomberg et Chanarin rend apparente l’ambiguïté des images anonymes – conséquence de l’absence de légende. Celle-ci est plutôt remplacée par le texte souligné en rouge, mettant l’emphase sur la répétition de certains mots. Par exemple, souhaitant rappeler au lecteur que le texte n’est qu’un récit racontant une vérité partielle, l’expression And it came to pass … soulignée à maintes reprises est jumelée avec des images de prestidigitateurs ou d’acrobates. Ces passages ludiques font ainsi référence à l’absurdité de l’autorité, qu’elle soit politique ou religieuse.

Une mise en scène critique de la violence humaine

La prédominance des atrocités dans cette Bible réinventée reflète la récurrence des images catastrophiques dans les médias. En perpétuel état de soif de spectaculaire, « notre pain quotidien » constitue aujourd’hui une ration d’images dramatiques. Lors de la Biennale de Montréal en 2014, la vidéo Touching Reality (2012) de Thomas Hirschhorn posait la question de la cruauté des images et soulignait la nécessité de montrer et de regarder les images des corps détruits(5). À ce sujet, Chanarin ajoute que l’inclusion de ce type d’images agit en tant que réaction au contrôle des médias qu’il qualifie malgré tout d’« aseptisé »(6). Remettant en question toutes formes d’autorité, les images vernaculaires donnent ici à voir une version non officielle et même censurée des conflits. De manière ironique, la première page présente un grand rectangle noir, forme symbolique de la censure, indiquant d’emblée le contenu problématique à venir. Néanmoins, l’horreur demeure parfois prévisible, voire littéralement stéréotypée. La mise en scène du pathétique acquiert au fil des pages un potentiel esthétique. Par ailleurs, selon Susan Sontag dans Devant la douleur des autres, la douleur digne d’être représentée découle très souvent de la colère divine ou de la fureur humaine(7). Les photographies expriment le sublime qui constitue selon le philosophe Stamatios Tzitzis le « point extrême de l’émotion, la véhémence ou l’atrocité, bref l’approche de la violence qui se révèle ainsi comme le fruit du ravissement et du bouleversement »(8). En guise de conclusion, The Holy Bible offre à lire un essai intitulé « Divine Violence » du philosophe israélien Adi Ophir. Ces écrits éclairent quant à la teneur violente de l’Ancien Testament. L’auteur critique l’attitude cruelle d’un Dieu qui inflige des punitions collectives sous forme de catastrophes naturelles interprétées en tant que manifestations de son pouvoir. Ophir observe que le pouvoir par la menace de l’horreur se manifeste aujourd’hui à travers divers modes de gouvernance. Selon lui, l’État moderne, par son désir de contrôle absolu, incarne à la fois un puissant destructeur et un agent d’ultime providence, agissant simultanément comme bienfaiteur et bourreau.

Gisèle Freund, dans son célèbre ouvrage Photographie et société, proclamait l’autorité avérée de la photographie qui, plus que tout autre moyen, façonnerait les idées et influencerait notre comportement(9). Broomberg et Chanarin mettent en relief la subjectivité des images qui s’avèrent fréquemment capricieuses ou mensongères. Il semble que les images de cruauté humaine soient de plus en plus inefficaces à modifier les manières d’agir. Sontag résume ainsi ce phénomène paradoxal : « Les images de l’atroce induisent des réactions opposées. Un appel en faveur de la paix. Un cri de revanche. Ou, tout simplement, la conscience perplexe, sans cesse réalimentée par l’information photographique, que l’épouvantable peut survenir. »(10). Suscitant une réponse similaire, le livre d’artiste The Holy Bible évoque un éventail de sujets d’une grande pertinence – les conflits, la religion, l’autorité photographique, la propriété des images – et permet de nourrir des pistes de réflexion diverses au sein de la pratique post-photographique actuelle. En juxtaposant documents visuels conflictuels et texte, l’ouvrage hybride dévoile ainsi les fragments indésirables d’une mémoire collective.

NOTES

(1) Joan Fontcuberta (sous la dir.). La condition post-photographique, Montréal, Mois de la Photo à Montréal, 2015, p. 6.

(2) L’influence de Brecht se fait également sentir dans le livre War Primer 2 (2011) de Broomberg et Chanarin qui s’inspire directement de l’ouvrage intitulé Kriegsfibel de Brecht. Le poète et auteur dramatique rassemblait des coupures de journaux représentant la guerre et les accompagnaient de courts poèmes qu'il appelait des « photo-épigrammes » dans l’intention de démystifier la scène présentée dans ces images médiatiques et ainsi révéler la vérité dissimulée par les journaux.

(3) Lucy Davies, « Adam Broomberg and Olivier Chanarin : Bible mashers » The Telegraph, 17 juillet 2014. En ligne, http://www.telegraph.co.uk/culture/photography/10958436/Adam-Broomberg-and-Oliver-Chanarin-Bible-mashers.html. Consulté le 6 mai 2016.

(4) Joan Fontcuberta, op. cit., p. 7.

(5) Thomas Hirschhorn en conférence à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la BNL2014 donnée le 21 novembre 2014.

(6) Sean O’Hagan, « Deutsche Börse 2013: Broomberg and Chanarin's Holy Bible », The Guardian, 11 juin 2013. En ligne, http://www.theguardian.com/artanddesign/2013/jun/11/deutsche-prizewinners-new-work-holy-bible. Consulté le 2 mai 2016.

(7) Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2003, p. 48.

(8) Stamatios Tzitzis, L’esthétique de la violence, Paris, Presses universitaires de France, Coll. Médecine et société, p. 7.

(9) Gisèle Freund, Photographie et société, Paris, Éditions du Seuil, 1974, p. 7.

(10) Susan Sontag, op. cit., p. 21.

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