Finaliste 2015 | esse 85

Concours Jeunes critiques
Laurence Garneau
  • Jean-Michel Leclerc, Les Sessions de la Paix, vue d'exposition, Centre CLARK, Montréal, 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste
  • Jean-Michel Leclerc, Les Sessions de la Paix, vue d'exposition, Centre CLARK, Montréal, 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste
  • Jean-Michel Leclerc, Les Sessions de la Paix, vue d'exposition, Centre CLARK, Montréal, 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste
  • Jean-Michel Leclerc, Sans titre (Roswell George Mills / Elsa Gidlow), 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste
  • Jean-Michel Leclerc, Grossière indécence (1890-1930), 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste
  • Sans titre (Le bal - Émile Charbonneau, plâtrier), 2015. Photo : Paul Litherland, permission de l'artiste

Jean-Michel Leclerc, La survivance, l’intelligible et l’éphémère dans la matérialité : Les Sessions de la Paix

Centre CLARK, Montréal, du 15 janvier au 21 février 2015

 

Pour son exposition solo Les Sessions de la Paix, présentée au Centre CLARK l’hiver dernier, Jean-Michel Leclerc s’est engagé dans un combat contre l’invisible en employant les richesses de la matière. C’est en dépoussiérant de vieux documents, la plupart issus de fonds d’archives montréalais, que Leclerc, au nom des victimes de l’inquisition de La Cour des Sessions de la Paix (Québec, 1764-1988 (1)), insuffle une deuxième vie aux oubliés par le temps. Leclerc éveille les souvenirs enfouis de la ville de Montréal. Il représente ce qui n’est pas ou plus visible et interroge les mécanismes historiographiques de la société afin de déjouer le récit dominant construit selon des normes contraignantes.

Deux sobres portraits, d’une femme et d’un homme, sérigraphies imprimées sur une toile de petite taille, accueillaient les visiteurs. Ces épreuves photographiques tirées de documents d’archives évoquent la forme elliptique et la texture du grain vieillot d’anciens clichés. En dressant ces portraits, Leclerc désire charger la matière d’un aura, « [l] a présence à laquelle [il] s’intéresse est de l’ordre de la métaphysique, de l’invisible. Ce qu’[il] cherche à capter, c’est l’essence, l’empreinte spirituelle laissée par le vivant après sa disparition (2) ». Les protagonistes représentés commémorent une communauté homosexuelle montréalaise émergente, associée à la revue de poésie Les mouches fantastiques (1918-1920), fondée par George Mills et Elsa Gidlow, deux littéraires ayant affirmé publiquement et avec audace leur identité sexuelle. Dans Sans titre (Roswell George Mills/ Elsa Gidlow), Leclerc réaffirme sa volonté de préserver le souvenir des défunts ; les spectres des auteurs prennent vie dans l’esprit du visiteur. Ainsi se dégage une puissance de la matière qui incarne les traces d’un autrefois, puisque, pour reprendre les mots de Georges Didi-Huberman, il « suffit de regarder la texture même de cette impureté pour y comprendre le travail complexe du temps [,] […] le temps [étant] à même la matière des choses (3) ».

Grossière indécence (1890-1930), œuvre suspendue au mur au fond de la salle d’exposition se compose d’une centaine d’étoiles irisées sous lesquelles il est possible d’y lire des prénoms, noms et dates. Ici Leclerc rend hommage aux victimes des politiques mises en place par le gouvernement sous l’emprise de la législation britannique qui, entre les années 1890 et 1930, criminalisait tout acte de « grossière indécence », c’est-à-dire les relations sexuelles entre deux personnes de même sexe. Cette composition monumentale met un visage sur les persécutés. Ce tableau d’honneur en mémoire des hommes emprisonnés, harcelés et opprimés déjoue la tradition historique homophobe et suggère une nouvelle façon de voir ces victimes.

Du même souffle et en dialogue avec cette création, des lettres originales livrent les témoignages d’un major, d’un prêtre et d’une mère affligée vantant « l’excellence du jeune homme », Hervé Pageau, accusé d’indécence. Le papier jauni de la lettre rédigée par la mère de Pageau évoque une image mentale chez celui qui lit ce français de jadis ; on peut se figurer une dame éplorée usant de sa plus belle calligraphie pour implorer miséricorde. Cette réappropriation archivistique offre des œuvres picturales sensibles, puisque tout comme le souligne Yvon Lemay, « [o] utre la fonction de témoignage […], les archives remplissent également une fonction d’évocation qui permet aux documents d’émouvoir, de toucher à la sensibilité. (4) » Il appert que la mise à l’honneur des documents anciens dans les œuvres de Leclerc émeuve en raison du pouvoir cathartique de ces documents

À cet effet, Sans titre (Le bal-Émile Charbonneau, plâtrier), dessin réalisé au point et à la ligne, illustre une ancienne boite de plâtre, Snow White n° 1, renvoyant à l’histoire d’Émile Charbonneau, plâtrier, qui

« [à] la suite d’une soirée à la salle de danse Champagne, dénonce à la police Eugène Bissonnette, journalier, Roméo Goulet, journalier, Eugène Lionnais, couturier et Aristide Bissonnette, journalier après avoir eu des relations sexuelles avec eux. Deux mois avant, les accusés avaient été vus habillés en filles au cours d’un bal masqué à la salle Duchesse au coin des rues Mont-Royal et Papineau. (14 Octobre 1914) (5) »

 

Cette création exécutée avec finesse est constituée de pigments instables, de graphite et de fard à joues ; l’encre de l’artiste évoque le travestissement considéré criminel aux yeux de la loi. À noter que ce « maquillage » est éphémère, et que l’œuvre, tout comme ces oubliés de l’histoire, disparaitront ou survivront seulement s’ils font partie des archives. Cette conscience de l’altérabilité de l’humanité et du caractère destructible du temps se manifeste dans cette série de dessins réalisée minutieusement par Leclerc sur des papiers vieillis par le cycle des saisons. À la manière des œuvres dites de Vanités dont la thématique principale s’articule autour de l’expression latine, le Memento mori, qui « convoque la mémoire du futur pour ramasser le présent sur lui-même et le suspendre dans une durée indéfinie (6) », les œuvres de Leclerc confrontent le visiteur à sa propre disparition imminente, et inversement, à sa propre survivance au lendemain de son trépas.

Au premier regard, le visiteur, ne peut se douter qu’en réalité ces œuvres, pour la plupart de petites tailles et disposées de manière aérée dans l’espace, possèdent par cette réappropriation des archives le pouvoir de bouleverser et de conscientiser. Ce n’est qu’après un exercice de contemplation que prennent vie et existent dans l’imaginaire ces œuvres sensibles chargées d’histoire. La matière a le pouvoir de représenter l’intangible, d’éveiller une sensibilité et d’évoquer la fragilité humaine ; toucher à l’aide de la matière, c’est ce que parvient à accomplir avec habileté le jeune artiste.

NOTES

(1) Plamondon, J. (2013). Capsule historique : Cour du Québec. Les juges de la paix dans le système judiciaire québécois. Tribunaux judiciaires du Québec. Récupéré le 17 avril 2015 de

http://www.tribunaux.qc.ca/c-quebec/25ans/CapsuleHistoireCQ25ans_6.pdf

Les juges de la Paix étant des citoyens élus par le lieutenant-gouverneur, possédaient le pouvoir de se prononcer sur des « actes d’accusation » transgressant le code criminel, législation qui en certaines circonstances s’avérait discriminatoire.

(2) Fortier, K, Tanguay, K, Leclerc, J-M, Dufort, K et Provencher, E. (2011). New City Gas, Montréal. Entre deux feux. [Catalogue d’exposition]. Montréal : Éditions de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. p. 16.

(3) Didi-Huberman, G. (2000). Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images. Paris : Éditions de minuit. p. 107.

(4) Lemay, Y. (2010). Livres d’artistes et documents d’archives. Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. (2). p. 79.

(5) Leclerc, J-M (2011). Les Sessions de la Paix. Récupérer le 10 avril 2015 de http://cargocollective.com/jmleclerc/Les-Sessions-de-la-Paix

Une annexe incluant les informations techniques et une mise en contexte des œuvres accompagnaient les visiteurs dans leur parcours.

 (6) Delmotte, B. (2010). Esthétique de l'angoisse : le memento mori comme thème esthétique. (1ere éd.). Paris : Presses universitaires de France. p. 27.

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