Finaliste 2015 | esse 85

Concours Jeunes critiques
Alexia Pinto Ferretti
  • Barthélémy Toguo, Stupid African President 5, 2014. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Torture in Guantanamo, 2006. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Road For Exil, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Blue Moves, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Je Me Souviens, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Blood, Sweat and Tears, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Come On And Dance, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, Sing and Dance, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal
  • Barthélémy Toguo, The Woman Is Back, 2015. Photo : © Barthélémy Toguo, permission de la galerie Samuel Lallouz, Montréal

Barthélémy Toguo : points d’ancrage

Après un passage remarqué en 2014 à la Biennale nationale de sculpture contemporaine de Trois Rivières, Barthélémy Toguo, figure établie de l'art contemporain africain, vient jeter l'ancre à la Galerie Samuel Lallouz à Montréal dans une exposition intitulée Africa (1). Les œuvres de Toguo, installé aujourd'hui à Paris, reflètent son parcours culturel marqué par l'exil et le voyage de son Cameroun natal jusqu'à Abidjan, Grenoble et Düsseldorf. Sa première exposition solo au Québec illustre le fil migratoire de sa démarche artistique à travers des œuvres engagées portant tant sur l'Afrique que sur la condition humaine. Africa, propose ainsi des œuvres où violence et humour s'entrechoquent pour offrir de nouvelles pistes de réflexion sur une humanité à la dérive.

En 2005, Bernard Muller, dans le catalogue de l'incontournable exposition Africa Remix, qualifiait déjà Barthélémy Toguo comme faisant partie de cette nouvelle génération d'artistes africains, nés depuis les années 1960, dont les œuvres sont des gestes politiques promouvant l'indépendance d'esprit. Ces artistes, vivant entre l'Occident et leur continent natal, abordent de manière critique la situation africaine grâce à l'usage de la caricature et l'ironie dans des œuvres qui misent, entre autres, sur l'autoreprésentation (2). Lors du vernissage, Toguo a réalisé justement une performance où son propre corps a été mis à l'épreuve pour symboliser la souffrance actuelle dont est accablée l'Afrique. Influencé dans sa démarche artistique par l'actionnisme viennois (3), il cassa des bouteilles au sol, au risque de se blesser, pour créer la forme du continent africain avec les tessons de verre. Cette carte géographique constituée d'écueils coupants était entourée de 54 bancs de bois représentant tous les États africains. Ces bancs se référaient à une tradition bien spécifique à l'Afrique : celle des réunions de village où les chefs amènent leur propre siège pour discuter en cercle. Toguo condamne ainsi les dirigeants africains qui ne sont pas en mesure de freiner la dévastation du continent par l'exploitation pétrolière, les épidémies ou encore les guerres civiles et religieuses. Faisant écho à ces problèmes, la série Stupid African Presidents (2005-2008)est composée de cinq photographies où Toguo se met encore une fois en scène. À travers ces cinq autoportraits, il tourne au ridicule le monde politique africain. Par exemple, il porte une tronçonneuse sur la tête pour dénoncer les politiciens qui permettent la déforestation ou encore il pose une chandelle sur sa tête pour réprouver ces hommes de pouvoir qui ont l'esprit enflammé par la haine en engendrant des génocides.

Face à des conditions de vie marquées par l'instabilité, plusieurs Africains choisissent l'exil dans l'espoir d'atteindre un nouvel eldorado : l'Europe. Particulièrement actuelle en 2015 en lien avec les tragédies des migrants en Méditerranée, l'installation Road for Exil (2015) est une immense barque de bois (2 x 5 m) croulant presque sous une montagne de baluchons en tissus colorés. L'œuvre est posée dans un équilibre précaire sur des bouteilles de verre qui symbolisent la fragilité et la dangerosité de ce pari risqué. Cette barque de l'exode naviguant vers de meilleurs cieux reflète, pour Toguo, la souffrance de l'exil et les embuches du voyage. Les espoirs et le destin des migrants sont balancés par-dessus bord, telles des bouteilles à la mer qui risquent de couler avant d'arriver à destination. Devant ce bateau rempli de ballots de marchandises, le spectateur se pose vite la question suivante : où sont les passagers ? Dans la lignée de ses célèbres performances Transit (4), Toguo aborde l'immigration sous son aspect déshumanisant en mettant l'accent sur le triste constat qu'il est plus facile pour les marchandises que les humains de traverser les frontières de l'Occident (5).

L'installation Holy Place (2015) évoquela première étape administrative que les migrants rencontrent lorsqu'ils arrivent en Europe. Holy Place, composée de 7 tampons géants en bois ayant la forme de bustes humains, rappelle la difficulté d'obtenir le visa d'un pays occidental sur le passeport des nouveaux arrivants. Le tampon « cette immense empreinte d'identité (6) » représente l'absurdité d'un outil administratif utilisé aléatoirement pour sceller le sort des Africains à la recherche d'un nouvel enracinement. Sur les murs autour de l'installation, différents slogans sont inscrits sur des feuilles de papier, tels : bring back our girls ou Africa destiny, oil diamonds. À la Biennale de Venise 2015, Toguo présente d'ailleurs une version de cette même œuvre s'intitulant The Urban Requiem (2015). Cette installation, composée de 105 tampons, donne la parole à diverses populations en détresse.

Mentionnons qu'un des tampons de Holy Place portant le slogan in exile we are all me and you nous rappelle avec justesse la diversité des expériences d'immigration et d'exil que provoque le présent contexte de mondialisation. Tel que le précise Toguo : « Nous sommes tous en transit permanent. Qu'un homme soit blanc, noir, jaune, peu importe : il est de toute façon un être potentiellement exilé. (7) » Ne voulant pas inscrire sa démarche artistique uniquement en rapport avec la réalité spécifique de l'Afrique, Toguo crée aussi des œuvres portant sur les différents points en commun qui relient l'humanité au 21siècle. Dans cette perspective, les 27 aquarelles et 3 toiles à l'acrylique qu'il a réalisées sur place à la Galerie Samuel Lallouz abordent les joies, mais surtout les souffrances que l'homme rencontre au cours de sa vie. D'abord, plusieurs aquarelles intitulées Devil's Head (2015) laissent voir la silhouette cornée d'un visage obscur où l'homme se mélange à l'animal et au monstre. Représentant tant la bêtise que la sauvagerie humaine, ces Devil's Head sont, selon les paroles de l'artiste : « […] l'archétype d'un visage humain qui porte parfois des cornes qui entrent à l'intérieur de la tête. (8) » Dans plusieurs autres œuvres, la beauté visuelle et la fluidité du trait plastique contrastent avec les têtes coupées et les corps mutilés couverts de clous. Le motif de l'arbre revient aussi de manière récurrente dans plusieurs toiles : les têtes coupées sont accrochées à d'immenses arbres et de nombreuses branches feuillues semblent sortir du thorax des personnages. Les arbres représentent ici le lien de filiation terrestre qui existe entre tous les humains et la nature. Les végétaux et les animaux de ces séries, ne pouvant être associés à aucun territoire en particulier, font allusion au fait que la destruction et la souffrance humaine ne touchent pas seulement le continent africain (9).

Malgré son titre, Africa, ne revendique pas l'identité africaine de Toguo, mais se positionne plutôt en rapport à la condition humaine. À travers une grande variété de médiums, l'artiste interroge les phénomènes de l'exil et de l'immigration à l'ère de la mondialisation tout en abordant la diversité du ressenti humain. Africa illustre ainsi le visage global d'une identité contemporaine en mouvement se basant tant sur de douloureux déracinements que sur de nouveaux points d'ancrage.

 

NOTES

(1) L'exposition est présentée du 31 mars au 30 juin 2015.

(2) Bernard Muller, « Quand tombent les masques : la performance comme manifeste d'une nouvelle génération d'artistes africains contemporains », catalogue de l'exposition Africa Remix : l'art d'un continent, Paris, Édition Centre Georges Pompidou, 2005, p. 301-308.

(3) Jérome Sans, « Toguo digère le monde. Entretien avec Barthélémy Toguo », catalogueBarthélémy Toguo : The Sick Opera, Paris, Paris-Musées : Palais de Tokyo, 2004.

(4) Transit a comme objectif de dénoncer les préjugés entourant les immigrants qui passent les frontières de l'Europe. Par exemple, en 1996, Toguo s'inspira de son expérience d'être systématiquement fouillé par les douaniers des aéroports pour créer une série de performances.

(5) Virginie Andriamirado, « Barthélémy Toguo : l'exil côtoie le plaisir comme la douleur », Africultures [En ligne], 2007 <http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=7347 > Consulté le 5 mai 2015.

(6) Isabelle Renard, « Barthélémy Toguo », Hommes & Migrations,nos 1301, 2013, p. 164-166.

(7) Arnaud Biegel « Barthélémy Toguo : entretien réalisé par Arnaud Biegel » dans Alexia Fabre Barthélémy Toguo, artiste en transit, Hommes & Migrations, n1261, mai-juin 2006, p.173.

(8) Mario Cloutier. « Barthélémy Toguo : l'Afrique universelle », La Presse, 5 avril 2015.

(9) Dans sa production artistique, Toguo aborde différents évènements d'actualité qui ne concernent pas uniquement le contexte politique africain. Dans l'exposition Africa, mentionnons la photographie de la performance Guantanamo (2007) où l'artiste, en habit orange, est resté couché durant six heures sur des briques pour ressentir la souffrance des prisonniers.

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