Fin de party, bureaucratie et réflexions – un jeudi soir à Rouyn-Noranda

Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda
  • Andréane Boulanger, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Andréane Boulanger, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Marlène Renaud-B., Cube gris, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Sylvie Cotton, 1, 2, 3, je ne sais pas, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Sylvie Cotton, 1, 2, 3, je ne sais pas, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc
  • Benjamin Kamino, Nudity. Desire, performance, 2014. Crédit photo : Christian Leduc

Au lendemain de la soirée d’ouverture, le spectacle La Noirceur de Marie Brassard, présenté pour la première fois en 2003, à propos de la relocalisation des artistes au profit de la spéculation immobilière – c’est toujours d’actualité –, la septième édition de la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda déploie sa programmation riche et variée.

« Avec Boulanger, c’est peppé! »

Commençons par une non-fête, un exercice improvisé qui ne tourne pas comme prévu, un suspense. En guise d’apéro et accompagnée d’un buffet froid, l’artiste rouyn-norandienne Andréane Boulanger a performé une série d’actions autour d’un double d’elle-même, une sculpture format nature en plâtre. Dans cette fête désincarnée, amorphe, où les serpentins défilent sans émotion, les balounes explosent laissant émaner une poussière de poudre bleue et ponctuée du slogan quasi-publicitaire « avec Boulanger, c’est peppé! », le double de plâtre s’abîme et se casse à force de tomber par terre. Sans cesse remis en place par l’artiste, celui-ci s’anéantit tranquillement et finit écrasé par une feuille de bois percée de quelques 300 clous, gros et pointus.

L’art est une bureaucratie inutile

Cube gris de Marlène Renaud-B. est un exercice de bureaucratie poétique et absurde, voire une « bureaucratie déviante » pour reprendre l’expression de Bobo Boutin, l’animateur de la soirée. Aveuglée par un casque de styromousse et béton d’une hauteur de cinq pieds posé sur ses épaules, l’artiste noircit du papier, elle peint méthodiquement des feuilles blanches 8½ x 11 d’une encre grise, qu’elle accumule à la douzaine et pose ensuite au mur de la salle où elle performe, la vitrine du centre. L’action, qui durera trois heures, se poursuit alors que les autres performances débutent, le public délaisse la bureaucrate, prisonnière de son ouvrage.

L’expérience de Sylvie

Sylvie Cotton a présenté une performance devant public, un théâtre d’objets libre et improvisé, dénudé de toute narration, un moment de grâce zen, accompagné de chants religieux, un rituel pour elle seule, c’était beau et solennel, après laquelle elle a convié les spectateurs à la suivre et à prendre part à une expérience.

Nous sommes une soixantaine de spectateurs à être montés à l’étage, entassés du salon à la salle de bain dans le 3 ½ qui sert de résidence d’artiste à L’Écart. Au son de cloche donné par l’artiste, nous avons été conviés à ne rien faire pendant deux minutes et puis, pendant les cinq minutes suivantes, à raconter notre propre vie à voix haute, tous en même temps. Exercice où l’on parle sans écouter, le résultat a été une incroyable rumeur d’une énergie vivifiante et d’un chaos inintelligible. On se rend jusqu’où, quand on raconte sa vie en cinq minutes? A-t-on le temps de boucler l’école primaire? Ou encore ne reste-t-on que dans les souvenirs d’enfance? On peut aussi faire vite et tout déballer en mode télégraphique, mais encore, on arrive à la vie adulte et on s’aperçoit qu’on a tout déballé trop vite, qu’on a manqué quelque chose – et encore, doit-on être chronologique? Nous voilà connectés avec notre vie, notre histoire. Prise de conscience collective, merci Sylvie.

La chute de l’homme

Autre expérience, autre vision : les meilleures performances sont habituellement les plus troublantes, qu’elles soient intimes ou dérangeantes. Dans son spectacle Nudity. Desire, Benjamin Kamino débute en dansant nu avec candeur et frénésie sur un vieux tube funk, qui un coup achevé laissera la salle dans le silence et le performeur dans la stupeur, les yeux chargés de tristesse, déplaçant longuement son regard dans la foule, un liquide noir lui coulant de la bouche, véritable image de l’atrabile des anciens.

Ce corps bien à lui, musclé et unique par ses tatouages et piercings, qui a dansé avec plaisir, deviendra un corps fragile, dérangé, ses yeux suppliants – la tristesse sera contagieuse – favoriseront l’empathie des spectateurs. Beurré du liquide noir et vêtu des vastes feuilles de papier qui recouvraient le sol et le mur de fond de scène avant qu’il ne les arrache, Kamino devient un homme déchu, presqu’un homme des cavernes, ou plus près de nous un mendiant, démuni et perdu, et nous ne pouvons que contempler sa tristesse, sa déchéance.

Changement de shift

De retour vers Marlène Renaud-B. Elle continue son boulot, sa tête bétonnée accroche davantage le module d’éclairage et le plafond, la masse tangue quand elle s’assoit, sa main tremble quand elle peint, on sent son corps envahi de fatigue, et entre temps sa machine à café a débordé. Après quelques minutes, une sonnette retentit, l’artiste colle sa dernière feuille au mur, étale son casque oblong sur la table – le repos de la tête n’est pas celui du corps, plié en deux – pour qu’une assistante en coupe à l’égoïne le surplus de béton. L’artiste, dégagée de son casque, en posera le plus long morceau sur la tête de l’assistante, qui restera debout dans la vitrine jusqu’à ce que les derniers visiteurs de L’Écart quittent le lieu – c’est le shift de nuit.

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